Alcalá de Henares, la ville que l'Angleterre a traduite avant la France

Madrid
September 6, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant la façade plateresque du Colegio Mayor de San Ildefonso, université d'Alcalá de Henares, Communauté de Madrid, Espagne

Ta chronique de voyage en Espagne sur Alcalá de Henares, avec Miguel de Cervantes et le traducteur anglais Thomas Shelton (XVIe et XVIIe siècles), au temps où le cardinal Cisneros faisait de la ville une université trilingue ouverte à toute l'Europe, tandis qu'en Angleterre, à Londres, paraissait en 1612 la toute première traduction étrangère de Don Quichotte, trois ans avant la France.

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Regarde bien cette date, toi qui me lis : 1612. Cette année-là, dans l'atelier d'un imprimeur de Londres, un livre sort des presses. Sur la page de titre, un nom espagnol que presque personne, en Angleterre, ne sait encore prononcer correctement : Don Quichotte de la Manche. C'est la première fois qu'un lecteur peut ouvrir Cervantes dans une autre langue que la sienne. Pas en français, pas en italien. En anglais. Et pour comprendre comment un chevalier né dans les plaines de Castille s'est mis à galoper en anglais avant même de galoper en français, il faut revenir tout au début, à la ville qui a tout vu naître.

Alcalá de Henares. Une demi-heure à l'est de Madrid, sur les berges paresseuses du fleuve Henares. Une ville que les Romains appelaient Complutum, que les musulmans ont ensuite coiffée d'une forteresse, al-Qal'at, et dont le nom porte encore, dans ses syllabes, le souvenir de cette citadelle. Une ville de pierre dorée et de cigognes, où les nids couronnent les clochers comme des turbans posés de travers.

Aujourd'hui je ne viens pas pour les cigognes. Je viens pour une idée simple et vertigineuse : ici, on a appris à l'Europe à se traduire elle-même. Bien avant les traités et les frontières modernes, Alcalá enseignait le grec, le latin et l'hébreu dans une même cour. Et de cette obsession pour le passage d'une langue à l'autre est né, un siècle plus tard, le petit miracle de 1612. Suis-moi. On a rendez-vous.

Trois voix sur la Plaza de Cervantes

Je ne suis pas seul. Sur la grande place lumineuse qui porte le nom de l'écrivain, trois silhouettes m'attendent au pied de sa statue de bronze.

Milagros d'abord. Elle est d'ici, née à quelques rues de la maison natale de Cervantes, et sa famille habite encore le vieux centre. Elle parle d'Alcalá comme on parle d'un parent qu'on aime tendrement et qu'on trouve un peu encombrant. « Tu vas voir, me dit-elle en riant, ici tout le monde se croit un peu cousin de Don Quichotte. »

Josephine ensuite. Elle vient d'Angleterre, historienne de la traduction, et elle a consacré des années à un sujet que personne ne lui enviait : la toute première réception anglaise de Cervantes. Elle tient un carnet serré contre elle, comme une relique qu'on n'ose pas poser.

Fructuoso enfin. Guide de l'université, précis, un peu bourru, le genre d'homme qui connaît la date de pose de chaque pierre. Ce sera notre clé pour entrer là où les visiteurs pressés ne vont jamais. « Le Patio Trilingüe, tranche-t-il. On commence par là. Le reste n'a de sens qu'après. »

L'air de septembre est doux, chargé d'une odeur de pierre chaude et de pain grillé qui monte d'une boulangerie voisine. Quelque part, une cigogne claquette du bec sur un toit. On traverse la place, et déjà les façades se resserrent, vieillissent, se font plus graves. Tu la sens, toi aussi, cette manière qu'ont certaines villes de te faire reculer dans le temps rien qu'en tournant au coin d'une rue ?

Une cour où l'Europe apprenait à se parler

Fructuoso s'arrête net devant une façade que tu reconnaîtrais entre mille, même sans l'avoir jamais vue. De la pierre couleur de miel, sculptée du sol au fronton avec une patience de dentellière, couronnée des armes du fondateur. C'est le Colegio Mayor de San Ildefonso, le cœur de l'ancienne université, l'un des plus beaux exemples de ce style plateresque où la Renaissance espagnole travaille la pierre comme un orfèvre travaille l'argent.

Façade plateresque du Colegio Mayor de San Ildefonso, Universidad de Alcalá de Henares, Espagne, pierre dorée sculptée

« Tout est parti d'un moine », dit Fructuoso. Ce moine, c'est Francisco Jiménez de Cisneros, franciscain austère devenu cardinal, confesseur de la reine Isabelle, puis régent du royaume. En 1499, le pape Alexandre VI accorde la bulle qui autorise Cisneros à fonder ici une université. Il attire des maîtres, construit des collèges, et surtout il pose une règle qui, pour l'époque, tient du vertige : ici, on n'étudiera pas seulement le latin des clercs. On lira les textes sacrés dans leur langue d'origine.

Fructuoso nous mène jusqu'à une cour paisible, rythmée de colonnes fines. « Le Patio Trilingüe », annonce-t-il, et le mot claque comme une devise. Grec, latin, hébreu. Trois langues enseignées côte à côte, dans le même carré de pierre, sous le même ciel. Josephine s'est immobilisée, son carnet oublié contre sa hanche. Elle murmure, presque pour elle : « Nous, en Angleterre, on rêvait encore de savants capables de lire l'hébreu. Ici, on en fabriquait. »

De cette cour est sortie une œuvre folle : la Bible polyglotte de Complutense, la première Bible imprimée présentant en colonnes parallèles l'hébreu, le grec, l'araméen et le latin, achevée en 1517, l'année même de la mort du cardinal. Imagine le travail. Des typographes forgeant des caractères grecs et hébreux, des théologiens comparant chaque mot, chaque souffle du texte, pour que l'on puisse enfin lire d'un même regard ce que trois langues disaient de la même vérité. C'est cela, Alcalá. Une ville qui a fait de la traduction un acte sacré.

Le Patio Trilingüe de l'université de Alcalá de Henares, cour Renaissance aux colonnes de pierre claire, lumière douce du matin, arcades symétriques

L'enfant de la rue Mayor

Milagros reprend la main. Elle nous entraîne dans la Calle Mayor, la longue rue à colonnes de bois et de pierre, l'une des plus anciennes rues à arcades d'Espagne, où l'ombre des galeries protège encore les passants du soleil comme au temps des marchands. « C'est ici », dit-elle simplement, devant une maison à deux étages, sobre, aux volets verts.

Le 9 octobre 1547, dans l'église voisine de Santa María la Mayor, on baptise un nouveau-né sous le nom de Miguel. Son père, Rodrigo de Cervantes, est un modeste chirurgien-barbier, de ceux qui saignent, arrachent les dents et recousent les plaies pour quelques pièces. La famille n'est pas riche. Elle déménagera souvent, poussée par les dettes. Rien, absolument rien, ne laisse présager que cet enfant d'Alcalá deviendra le père du roman moderne.

Milagros pose la main sur le montant de la porte, un geste qu'elle a dû faire mille fois. « Les gens croient que Cervantes est né à Madrid, ou à Séville, dit-elle. Ils oublient qu'il est d'ici. Nous, on ne l'oublie jamais. » Dans la cour de la maison natale, une margelle de puits, un brasero de cuivre, l'odeur d'un jardin d'automne. Toi qui me lis, ferme les yeux un instant : c'est dans une maison comme celle-ci, entre le fer du barbier et les livres de colportage, qu'a grandi l'homme qui allait inventer Don Quichotte.

Josephine, elle, sourit d'un air entendu. Elle sait déjà ce que je ne sais pas encore, et elle attend son moment. « Attends la suite, me glisse-t-elle. Cette ville a donné bien plus que Cervantes à l'Angleterre. »

La Calle Mayor de Alcalá de Henares, longue rue à arcades de colonnes de bois et de pierre, ombre des galeries, façades anciennes couleur ocre

À la table de la Hostería

Midi nous rattrape, et avec lui une faim honnête. Fructuoso nous conduit sans hésiter vers la Hostería del Estudiante, tout près de l'université. L'établissement a ouvert ses portes en 1930 et compte parmi les plus anciennes hôtelleries du réseau des Paradores d'Espagne. Il occupe un bâtiment du XVIe siècle, un ancien collège, et partage sa cour avec le Paraninfo de l'université. Autant dire qu'on mange dans l'Histoire.

On pousse une lourde porte de bois. À l'intérieur, la salle est basse de plafond, poutres sombres, murs de pierre, une grande cheminée noircie par des générations de feux. L'air sent le bois, le vin et quelque chose de doré qui frit doucement en cuisine. Le brouhaha des voix rebondit contre les murs anciens. On nous sert d'abord des migas, ces miettes de pain rissolées lentement, dorées, croustillantes au bord et fondantes au cœur, un plat de berger qui a nourri la Castille bien avant nous. La chaleur de l'assiette traverse la table. Sous la dent, ça croque puis ça cède.

Fructuoso remplit nos verres d'un rouge des Vinos de Madrid, souple et sombre, qui sent la terre chaude et la ronce. Milagros trinque en riant. Josephine goûte, ferme les yeux, hoche la tête. Et pour finir, Milagros insiste pour commander une costrada de Alcalá, la pâtisserie feuilletée de la ville, crème et meringue entre les couches croustillantes, coiffée d'amandes grillées. La première bouchée fait un bruit de feuille sèche, puis tout devient douceur. « Voilà, dit Milagros. Maintenant tu as goûté Alcalá pour de vrai. »

Assiette de migas castellanes dorées et croustillantes, cuisine traditionnelle de Castille, table en bois rustique

Quarante jours pour un chevalier anglais

C'est là, entre le café et une dernière gorgée de vin, que Josephine ouvre enfin son carnet. Elle a attendu ce moment depuis la statue de bronze.

« En 1605, à Madrid, paraît la première partie de Don Quichotte, commence-t-elle. Le succès est immédiat, énorme. Deux ans plus tard, en 1607, un imprimeur de Bruxelles, alors dans les Pays-Bas espagnols, en publie une réédition. Et c'est cette édition de Bruxelles, pas l'originale de Madrid, qui tombe entre les mains d'un Anglais, un certain Thomas Shelton. »

Elle marque une pause, savoure son effet. « Shelton traduit le roman en anglais. Et il raconte, dans sa dédicace, qu'il l'a fait en quarante jours, presque contraint, pour rendre service à un ami très cher qui ne lisait pas l'espagnol. Sa traduction paraît à Londres en 1612. » Josephine relève les yeux. « C'est la toute première fois que Don Quichotte existe dans une langue étrangère. Avant l'italien. Avant l'allemand. Et surtout, avant le français : il faudra attendre 1614 et le travail de César Oudin pour que la France ait enfin son Quichotte. Alcalá avait donné son fils au monde, et c'est l'Angleterre qui l'a traduit la première. »

Le silence se fait autour de la table. Puis Josephine ajoute, presque à voix basse, ce détail qui achève de nouer les deux pays. « Et ce n'est pas le seul cadeau d'Alcalá à l'Angleterre. En 1485, dans le palais archiépiscopal de cette ville, est née une petite fille : Catalina. Catherine d'Aragon. Elle deviendra reine d'Angleterre, première épouse d'Henri VIII. Songe à cela : la même ville a donné à l'Angleterre une reine, puis, un siècle plus tard, son premier Don Quichotte. »

Une bourgade de Castille, reliée à Londres par une reine et par un livre. L'Histoire ne fait pas de hasards, elle fait des rimes.

Un vieux livre relié en cuir ouvert sur une table de bois sombre près d'une fenêtre, plume et encrier, lumière chaude d'atelier d'imprimeur du XVIIe siècle

Le secret des amandes et des deux enfants

En sortant, l'après-midi a doré les pierres. Près du couvent des Clarisses de San Diego, une petite table pliante barre à moitié la ruelle. Derrière, une femme d'un certain âge, tablier blanc, mains habiles, remue une bassine de cuivre où des amandes s'enrobent de sucre chaud. L'odeur est un piège tendu à travers toute la rue, caramel et amande grillée. Elle s'appelle Encarna. Elle vend les almendras garrapiñadas, ces amandes caramélisées que les religieuses d'Alcalá préparent, dit-on, depuis des siècles.

Elle m'en tend une, brûlante encore. Le sucre craque, l'amande est tiède et amère au bon endroit. Et puis, sans qu'on lui demande rien, Encarna se met à raconter, parce que les marchandes de rue sont les dernières gardiennes des légendes.

« On raconte que la ville a eu ses saints bien avant son université, dit-elle. Deux enfants, Justo et Pastor. Deux petits écoliers de Complutum. La légende dit qu'au temps des persécutions romaines, ils ont quitté leur classe pour aller proclamer leur foi devant le juge, et qu'on les a mis à mort sur le champ, dehors, dans la plaine. Deux enfants. Depuis, ils sont les patrons d'Alcalá, et la grande église de la ville, la Magistrale, leur est dédiée. »

Fructuoso, fidèle à lui-même, précise à voix basse ce qui relève de la dévotion et ce que les documents attestent : le culte des deux enfants martyrs est ancien et bien réel, la cathédrale Magistrale porte bel et bien leur nom, mais le détail du récit appartient à la légende, transmise de bouche en bouche comme les recettes d'amandes d'Encarna. Et c'est très bien ainsi. Une ville qui a appris à l'Europe la rigueur des textes sait aussi garder ses histoires d'enfants et de sucre chaud.

Ce que gardent les cigognes

Le soir tombe sur Alcalá. La lumière rasante allume une dernière fois la pierre dorée, et là-haut, sur les tours, les cigognes rentrent au nid dans un grand froissement d'ailes.

Je repense à cette journée. À une cour où trois langues cohabitaient quand l'Europe se faisait la guerre. À un enfant de barbier devenu le père du roman. À un Anglais penché quarante nuits sur un texte espagnol, pour un ami qui ne savait pas le lire. Tout, ici, parle de passage. De ce qu'on transporte d'une langue à l'autre, d'un pays à l'autre, d'un siècle à l'autre, et qui survit.

Toi qui me lis, dis-moi : n'est-ce pas cela, au fond, la seule immortalité qui vaille ? Non pas rester intact, mais continuer à être lu, traduit, raconté, ailleurs, autrement, par des voix qu'on n'entendra jamais. Alcalá l'a compris il y a cinq cents ans. Les cigognes, elles, s'en moquent. Elles reviendront l'an prochain, comme toujours.

Catégorie : Personnages  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Villes historiques

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Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

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