Alfama : le dernier réduit maure que des croisés du Nord ont fait tomber

Estremadura (Portugal)
August 14, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes contemple les toits de l'Alfama et le Tage depuis un miradouro de Lisbonne

Ta chronique de voyage au Portugal sur l'Alfama de Lisbonne, avec Afonso Henriques et les croisés venus du Nord (XIIe siècle), au temps où la Seconde Croisade s'ébranle vers Jérusalem, tandis qu'en Angleterre l'Anarchie déchire le trône entre Étienne de Blois et l'impératrice Mathilde.

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Alfama : le dernier réduit maure que des croisés du Nord ont fait tomber

Comment un détour forcé de navires anglais et flamands a offert Lisbonne à un roi, un jour d'octobre 1147

Tu sais, il y a des dates qui ne pèsent rien tant qu'on ne se tient pas à l'endroit exact où elles se sont produites. Le 25 octobre 1147, des hommes venus de Cologne, de Flandre, d'Angleterre franchissent une porte percée dans une muraille, en haut d'une colline qui domine le Tage. Sous leurs pieds, un dédale de ruelles si serrées qu'un âne chargé y frotte les deux murs à la fois. Ce labyrinthe, c'est l'Alfama. Et ce matin-là, c'est le dernier morceau de Lisbonne à cesser d'être maure.

Je monte vers le Castelo de São Jorge par une venelle en escalier, le souffle court, et je m'arrête un instant pour laisser passer une femme qui descend, un panier de linge sur la hanche. Elle ne me regarde pas. Elle a fait ce trajet mille fois. Ses ancêtres aussi, peut-être, depuis le temps où ces pierres écoutaient l'appel du muezzin. Regarde bien, toi qui lis ces lignes : l'Alfama n'a pas de monument unique qui résume tout. Elle est elle-même le monument. Un quartier qui a survécu là où le reste de la ville a brûlé, tremblé, s'est effondré.

Le nom le dit, si on tend l'oreille. Alfama vient de l'arabe al-hamma, les sources, les bains chauds. Quatre siècles durant, du VIIIe au XIIe, ce fut le cœur d'une ville musulmane accrochée à sa colline, avec sa grande mosquée, son palais de gouverneur, ses artisans et ses marchands. Aujourd'hui je viens y chercher non pas les bains disparus, mais le fracas d'un siège que trop de voyageurs traversent sans le savoir, le regard fixé sur leur pastel de nata.

Premiers pas dans le labyrinthe

Ruelles en escalier de l'Alfama, façades couvertes d'azulejos écaillés, linge suspendu, lumière dorée de fin d'après-midi

Ils sont deux à m'attendre devant la Sé, la vieille cathédrale trapue qui ressemble plus à une forteresse qu'à une église. Ce n'est pas un hasard, tu verras.

Eleanor est arrivée la veille de Londres. Médiéviste, elle a passé dix ans sur les chroniques de la Seconde Croisade, et elle a ce regard des gens qui vérifient tout deux fois avant d'y croire une seule. Dans son sac, une photocopie annotée d'un texte latin qu'elle serre comme une relique. « Le De Expugnatione Lyxbonensi », lâche-t-elle en guise de bonjour. « Le récit de la prise de Lisbonne, écrit par un prêtre anglo-normand qui y était. Raul. On a son témoignage direct, tu te rends compte ? »

À côté d'elle, Margaux, architecte, venue de Bruxelles. Elle, ce sont les murs qui la font parler. Elle a déjà la tête levée vers la ligne des remparts, et je devine qu'elle brûle de comprendre comment on défend, et comment on prend, une colline pareille.

« Tu nous emmènes où d'abord ? » demande-t-elle.
« En haut. Là où tout s'est joué. »

La lumière d'octobre tombe oblique entre les façades couvertes d'azulejos écaillés. Ça sent le linge humide, la sardine grillée d'un déjeuner déjà lointain, et par-dessous, cette odeur de pierre mouillée qui ne quitte jamais l'Alfama. Quelque part, une viola de fado essaie trois accords puis se tait. On monte.

Un détour que personne n'avait prévu

Il faut que tu comprennes une chose, et c'est Eleanor qui la raconte le mieux, entre deux paliers d'escalier.

Ces croisés qui ont pris Lisbonne, personne ne les avait convoqués pour ça. Au printemps 1147, une flotte quitte Dartmouth, en Angleterre. Des Flamands, des Frisons, des Normands, des Anglais, des Écossais, quelques Germains. Cent soixante-quatre navires, peut-être deux cents. Leur but, c'est Jérusalem. La Seconde Croisade vient d'être prêchée, et ces hommes veulent gagner leur salut en Terre sainte, pas sur les rives du Tage.

« Et voilà que le mauvais temps s'en mêle », sourit Eleanor. « Une tempête les force à relâcher à Porto, le 16 juin. Là, l'évêque de la ville, un certain Pedro Pitões, monte à bord et leur tient un discours. Il leur explique qu'un roi, plus au sud, a besoin de bras pour reprendre une grande ville aux musulmans. »

Ce roi, c'est Afonso Henriques. Le premier roi des Portugais, celui qui a arraché son titre à coups d'épée et de négociations avec le pape. Il a déjà pris Santarém en mars. Il lui manque Lisbonne. Et Lisbonne, sans une flotte pour bloquer le fleuve et sans machines de siège, il ne la prendra pas seul.

Margaux s'arrête net. « Donc toute la prise de Lisbonne tient à une tempête ? »
« À une tempête, et à un évêque beau parleur », répond Eleanor. « L'Histoire tient parfois à si peu. »

Toi qui me lis, arrête-toi une seconde sur cette idée. Le Portugal, tel qu'on le connaît, avec sa capitale sur le Tage, doit une part de sa naissance à des marins du Nord que la météo a détournés de leur route. Ce n'est pas une légende. C'est dans les textes.

Quatre mois sous les murs

Remparts du Castelo de São Jorge dominant les toits de Lisbonne et le Tage argenté en contrebas, ciel de fin de journée

Le siège commence le 1er juillet 1147. Nous voici maintenant sur les remparts du château, le vent tire sur nos vestes, et en bas le Tage étale sa nappe d'argent jusqu'à l'autre rive.

Margaux a enfin son terrain de jeu. « Regarde la position », dit-elle en balayant l'horizon de la main. « Celui qui tient cette colline voit venir tout ce qui arrive par le fleuve. Pour prendre ça, il ne suffit pas d'être courageux. Il faut affamer, et il faut des tours. »

Elle a raison, et les faits lui donnent raison. Pendant quatre mois, les Portugais pressent par la terre, les croisés bloquent le fleuve et dressent leurs engins. À l'intérieur des murs, la ville étouffe. Elle abrite les réfugiés de Santarém, des notables venus de Sintra, d'Almada, de Palmela. Trop de bouches, pas assez de pain. La faim fait son travail lent et terrible.

Le 21 octobre, les assiégés acceptent de se rendre. Une tour de siège a fini par toucher la muraille, et la famine a brisé le reste. Quatre jours plus tard, le 25 octobre, les chrétiens entrent dans la ville. Le chroniqueur anglo-normand attribue l'entrée finale aux « hommes de Cologne et aux Flamands ».

Un silence tombe entre nous trois. C'est un de ces moments où la pierre sous la paume devient presque tiède, comme si elle gardait quelque chose. Eleanor referme son dossier. « Les termes de la reddition promettaient la vie sauve et les biens aux habitants », dit-elle doucement. « Ces termes n'ont pas été tenus. La ville a été pillée. Il ne faut pas romancer ça. »

Non. Il ne faut pas. Une conquête reste une conquête, avec sa part d'ombre, et l'honnêteté envers les vaincus fait partie du respect qu'on doit au passé.

La mosquée devenue cathédrale, l'Anglais devenu évêque

Façade trapue et fortifiée de la Sé de Lisbonne, deux tours crénelées de pierre, allure de forteresse romane

Redescends avec nous vers la Sé. Maintenant tu sais pourquoi elle a des allures de bastion.

Là où nous marchons se dressait la grande mosquée d'al-Ushbuna. Après la prise, elle est consacrée en cathédrale chrétienne. Et pour l'occuper, on choisit un homme surprenant : Gilbert de Hastings, un croisé anglais, qui devient le premier évêque de Lisbonne.

« Tu imagines la scène », s'anime Eleanor. « Un clerc parti d'Angleterre pour Jérusalem, arrêté par une tempête, et qui finit évêque d'une ville portugaise dont il n'avait jamais entendu parler trois mois plus tôt. »

Margaux passe la main sur la façade de granit. « Et ils ont bâti l'église comme une place forte. Ces tours, ces murs épais. Ils ne se sentaient pas encore chez eux. »

Voilà l'Alfama qui affleure sous tes pas, ami lecteur : chaque strate en recouvre une autre. Sous la cathédrale, la mosquée. Sous la mosquée, peut-être un temple wisigoth, et sous lui encore, les Romains. Les vaincus de 1147, eux, sont repoussés un peu plus loin, dans un quartier qui gardera leur nom : la Mouraria, le quartier des Maures. C'est là, dit-on, que naîtra plus tard le fado, cette musique qui pleure sans qu'on sache toujours pourquoi.

Un homme, une porte, une histoire

Au bas d'une ruelle, près d'un pan de vieille muraille que je te laisse le soin de chercher, un homme réajuste un cadre accroché à sa devanture. Il s'appelle Rui. Il est né dans l'Alfama, comme son père et le père de son père.

« Vous cherchez les Maures ? » lance-t-il en nous voyant scruter la pierre. Il a entendu la conversation. « Ils sont partout ici. Dans les rues qui tournent pour rien. Vous croyez qu'elles tournent pour rien ? »

Il tend le doigt vers le haut de la venelle, qui se perd derrière un angle aveugle.

« Elles tournent pour perdre l'ennemi. Un envahisseur qui entre dans l'Alfama ne voit jamais à plus de vingt pas. Il ne sait pas ce qui l'attend au coin. Nos rues sont un piège vieux de mille ans. » Il rit. « Aujourd'hui, ce sont les touristes qui s'y perdent. Le piège fonctionne encore. »

Margaux jubile. Voilà, incarné dans la voix d'un homme du cru, ce qu'elle lisait dans le tracé des murs. L'urbanisme maure n'était pas qu'esthétique. C'était une défense.

À la table de la Parreirinha

Assiette de bacalhau à Brás, morue effilochée dorée, pommes de terre allumettes, œuf moelleux et olives noires, sur une table de tasca

Le soir tombe, et avec lui cette faim particulière qu'on gagne à monter et descendre des collines toute la journée. Rui nous glisse une adresse, un nom que les gens d'ici connaissent : la Parreirinha de Alfama.

La maison n'est pas née d'hier. Elle a été fondée au début des années 1950 par Argentina Santos, une fadiste que le quartier vénérait, et qui cuisinait elle-même pour ses clients entre deux chansons. Plus de soixante-dix ans que le fado y résonne. Ce n'est pas un décor pour cartes postales, c'est une mémoire vivante.

On pousse la porte. La salle est petite, chaude, les murs couverts d'azulejos et de vieilles violas. Ça sent l'ail qui blondit, l'huile d'olive, le vin versé. On nous apporte d'abord des verres de vin rouge du Tage, épais et franc, puis le plat que je voulais te faire goûter par procuration : un bacalhau à Brás.

Il faut que tu voies l'assiette. La morue effilochée, blonde et fondante, mêlée aux pommes de terre coupées en allumettes si fines qu'elles craquent à peine, le tout lié par l'œuf à peine pris, moelleux, brillant, parsemé d'olives noires et de persil. Ce plat est né à Lisbonne, dans une taverne du Bairro Alto tenue par un certain Brás. Une cuisine de ville, de gens simples, qui transforme des restes de morue en petit chef-d'œuvre.

La fourchette s'enfonce dans cette texture tiède. Le sel de la morue, la douceur de la pomme de terre, le gras rond de l'œuf. Eleanor ferme les yeux une seconde. Margaux ne dit plus rien, ce qui, chez elle, est le plus grand des compliments. Dehors, une voix commence à chanter, éraillée, tenue à bout de souffle. Le fado est entré dans la salle.

Et pour finir, Rui nous avait prévenus : sur la Rua de São Pedro, tout près, des habitants vendent encore la ginjinha depuis leur fenêtre, cette liqueur de griotte sombre et sucrée, parfois servie dans un petit gobelet de chocolat. On y trempe les lèvres en repartant dans la nuit. C'est âpre et doux à la fois, exactement comme ce quartier.

La légende de la source qui pleure

Rui nous avait raconté une dernière chose, avant qu'on parte. Une histoire, dit-il, que sa grand-mère tenait de la sienne.

On raconte que sous l'Alfama coule encore l'une des vieilles sources qui ont donné son nom au quartier. Et que, la nuit de la chute de la ville, une jeune femme maure, refusant de quitter la maison de ses aïeux, se serait cachée près de cette source. On dit qu'on l'entend parfois, les soirs de brume, quand l'eau suinte entre les pierres. Que ce n'est pas l'eau qui pleure, mais elle.

Eleanor, fidèle à elle-même, avait souri avec tendresse. « C'est une belle histoire. Mais aucune chronique ne la mentionne, tu t'en doutes. Les sources thermales de l'Alfama, elles, sont bien réelles, attestées, c'est même l'origine du nom. Le reste, c'est le quartier qui se raconte à lui-même. »

Et c'est très bien ainsi. Un lieu a besoin de ses faits, vérifiés, datés. Il a aussi besoin de ses murmures. Tant qu'on ne confond pas les deux, les deux ont leur place.

Ce que gardent les pierres

La nuit est tombée pour de bon quand nous redescendons vers le fleuve. Les fenêtres s'allument une à une dans le labyrinthe, et de l'une d'elles s'échappe, encore, un fado.

Toi, ami lecteur, la prochaine fois que tu grimperas ces ruelles, souviens-toi. Ce ne sont pas de simples rues pittoresques pour photographies. C'est le dernier réduit d'une ville qui fut maure quatre cents ans, tombée un jour d'octobre grâce à des marins que la tempête avait égarés loin de leur croisade. Souviens-toi de Gilbert de Hastings, l'Anglais devenu évêque. Souviens-toi de la faim derrière ces murs, et des promesses non tenues. Souviens-toi que l'Alfama a survécu au séisme de 1755 qui a couché le reste de Lisbonne, comme si elle refusait, encore une fois, de disparaître.

Les pierres ne parlent pas. Mais si tu poses la main dessus, au bon endroit, à la bonne heure, tu sens qu'elles ont retenu quelque chose.

Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.

Catégorie : Grandes batailles  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Quartier historique

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Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Le tramway 28 traverse le Largo de Santa Luzia dans l'Alfama, Lisbonne

Note de transparence : les faits historiques de ce récit ont été vérifiés par recherche documentaire. L'image d'en-tête associe une photographie réelle de l'Alfama (Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0) au personnage de Lucas Lunes ajouté numériquement ; les illustrations intérieures ont été générées à l'aide d'outils d'intelligence artificielle, à l'exception du tramway 28 qui est une véritable photographie (Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0).

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