Almansa, la bataille où l'Anglais commandait les Français et le Français commandait les Anglais

September 7, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant le Castillo de Almansa, Castille-La Manche, Espagne

Ta chronique de voyage en Espagne sur Almansa et son château, avec le duc de Berwick et le comte de Galway (XVIIIe siècle), au temps de la guerre de Succession d'Espagne, tandis qu'en France Louis XIV, depuis Versailles, soutenait à bout de bras son petit-fils Philippe V, roi d'Espagne depuis 1700.

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Tu sais, il existe des batailles dont plus personne ne parle et qui ont pourtant redessiné une carte que tu connais encore. Almansa est de celles-là. Le 25 avril 1707, dans une plaine sèche du sud de la Castille, deux armées se sont fait face pour décider qui régnerait sur l'Espagne entière. Et ce matin-là, par un tour du destin qu'aucun romancier n'aurait osé inventer, l'armée qui portait les couleurs de la France fut commandée par un Anglais, et l'armée qui portait les couleurs de l'Angleterre par un Français.

Ce n'est pas une facétie. C'est daté, vérifié, à peu près unique dans les annales militaires de l'Europe. Le chef des troupes bourboniennes s'appelait James FitzJames, duc de Berwick, fils illégitime du roi Jacques II d'Angleterre, devenu maréchal de France. En face, l'armée alliée obéissait à Henri de Massue, comte de Galway, un huguenot français chassé de son pays par la révocation de l'édit de Nantes, passé au service de la couronne anglaise. Deux hommes que l'exil avait retournés comme des gants, et que l'Histoire a placés ce jour-là de part et d'autre d'une même plaine.

Je suis arrivé à Almansa par la route de Valence, celle que les vainqueurs ont remontée quelques semaines après la bataille pour aller soumettre tout un royaume. La chaleur montait déjà de l'asphalte, une odeur de thym et de terre cuite flottait dans l'air, et là-bas, au bout de la plaine, une masse de pierre pâle accrochait la lumière. Le château. Tu le vois de loin, bien avant la ville, comme les soldats des deux camps l'ont vu avant de mourir.

Le château qui a tout regardé

Il faut monter jusqu'à lui pour comprendre. Le château d'Almansa ne trône pas au milieu du village, il s'agrippe à un éperon de roche nue qui jaillit de la plaine comme un poing fermé. En bas, les toits de tuile s'étalent en désordre. En haut, la pierre dorée des tours, chauffée par des siècles de soleil, garde encore la ligne dure des forteresses gothiques. Ses murs les plus anciens sont en terre battue, hérités des maîtres almohades qui tenaient ces terres avant la reconquête chrétienne. Ce que tu vois surtout, ce sont les remparts refaits à la fin du Moyen Âge, quand ce verrou commandait la route entre la Castille et le royaume de Valence.

Mercedes m'attendait à l'ombre de la porte. Elle est d'ici, née à Almansa, dans une famille dont les terres, m'a-t-elle dit, ont vu passer les deux armées en 1707. Elle parle du château comme d'un vieux parent un peu encombrant, qu'on aime sans plus le remarquer. "On grandit à ses pieds, on ne lève même plus les yeux", m'a-t-elle glissé en riant, la main en visière contre le soleil. Puis elle a tendu le bras vers l'étendue jaune, au sud. "C'est là. La bataille, c'est là que ça s'est joué. Regarde comme c'est plat. On comprend tout de suite pourquoi ils ont choisi cet endroit."

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Une plaine rase, sans un pli où se cacher, dominée par une forteresse qui voit venir l'ennemi à des heures de marche. Pour une armée du début du XVIIIe siècle, avec sa cavalerie et son artillerie, c'était un champ de manœuvre idéal et un piège parfait. Almansa n'a pas accueilli la bataille par hasard. Elle l'a appelée.

Le château d'Almansa, forteresse gothique dressée sur son éperon de roche nue au-dessus de la plaine aride de Castille-La Manche, lumière dorée de fin d'après-midi

Nous avons rejoint Georgina et Fermín sur le chemin de ronde. Georgina est venue d'Angleterre. Elle passe sa vie sur les officiers exilés de cette guerre, ces hommes aux allégeances croisées dont Almansa est le symbole le plus éclatant. Fermín, lui, est d'ici comme Mercedes, et chaque année il organise la reconstitution de la bataille, avec ses uniformes cousus main et ses canons de bois. Trois manières de regarder la même plaine. Trois manières de tenir la même histoire.

Deux hommes, deux patries échangées

C'est Georgina qui a posé les portraits, adossée à un créneau, ses notes serrées contre elle pour que le vent ne les emporte pas. "Il faut imaginer Berwick", a-t-elle commencé. "Un Anglais de sang royal, fils d'un roi déchu, qui n'a plus de pays. La France l'accueille, le fait duc, puis maréchal. Le 25 avril, il commande une armée française et espagnole contre des hommes qui parlent sa langue maternelle."

Elle a marqué un silence, le regard sur la plaine. "Et en face, Galway. Un Français, un vrai. Mais protestant. Chassé de France par Louis XIV quand le roi a interdit sa foi. Il a tout perdu, ses terres, son nom, sa patrie. L'Angleterre lui a rendu un rang et un commandement. Alors ce matin-là, ce Français conduit les Anglais, les Hollandais et les Portugais contre les armées du roi de France."

Fermín a hoché la tête, les bras croisés. Lui parle avec ses mains, comme un homme qui a monté et démonté cent fois la mécanique de cette journée. "Les gens croient qu'une bataille, c'est le hasard et le courage", a-t-il dit. "C'est faux. C'est du terrain, du nombre et de la fatigue. Berwick avait deux fois plus d'hommes, à peu près trente mille contre seize mille. Il avait le soleil dans le dos et la patience pour lui. Galway a dû attaquer parce qu'il ne pouvait pas rester. C'est déjà presque une défaite, attaquer quand on n'a pas le choix."

Je les écoutais, et je pensais à cette phrase que les historiens aiment rappeler, celle de la seule bataille où les Anglais furent menés par un Français et les Français par un Anglais. On la répète comme une curiosité amusante. Mais devant cette plaine, elle cesse d'être drôle. Elle raconte un siècle où l'on servait un trône, pas un drapeau, où un homme pouvait perdre sa patrie et en épouser une autre par la seule force de l'exil.

Campement militaire du début du XVIIIe siècle au petit matin, tentes, étendards et faisceaux de mousquets alignés, atmosphère de veille de bataille, sans personnage au premier plan

Le matin du 25 avril 1707

Tu peux presque le reconstituer, si tu fermes les yeux sur ce chemin de ronde. La chaleur du printemps castillan, déjà lourde à midi. La poussière que des milliers de chevaux soulèvent en se mettant en ligne. Le bruit sourd, terrible, de deux armées qui s'ébranlent l'une vers l'autre sans se presser, parce que rien ne presse quand on a l'avantage.

Galway lance d'abord ses ailes, et il y a un moment, un vrai, où la ligne alliée enfonce le centre bourbonien. Fermín insiste toujours sur ce moment. "Pendant une heure, les Anglais et les Portugais y ont cru", dit-il. "Puis la cavalerie a plié sur une aile, et tout s'est effondré d'un coup, comme un mur qu'on pousse." Berwick referme sa masse de manœuvre sur les flancs découverts. L'armée alliée, coupée, encerclée, cesse d'être une armée. Elle devient une foule d'hommes qui courent.

Les chiffres, il faut les donner avec prudence, car les sources se contredisent, et je ne te raconterai pas de faux nombres pour faire joli. Ce qu'on sait est déjà accablant. Du côté allié, plusieurs milliers de morts et de blessés, et surtout des milliers de prisonniers, jusqu'à sept mille selon certains décomptes. Une armée de seize mille hommes réduite en une journée à des débris. Du côté bourbonien, la victoire coûte cher aussi, mais elle est totale. Le soir tombe sur une plaine jonchée, et sur un royaume qui vient de basculer.

Georgina a rangé ses notes. "Ce qui me bouleverse", a-t-elle dit doucement, "c'est que Berwick et Galway se connaissaient. Le monde des officiers de ce temps était minuscule. Ils ont sans doute dîné à la même table, des années plus tôt, dans une autre vie, avant que l'exil ne les mette face à face." Toi qui me lis, imagine cela. Reconnaître, à l'autre bout d'un champ de bataille, le visage d'un homme avec qui tu as ri, autrefois.

Vaste plaine aride au lever du jour près d'Almansa, poussière et lumière rasante, ancien champ de bataille silencieux de la guerre de Succession d'Espagne, sans personnage

Une table à l'ombre du château

À midi, la faim nous a chassés du rempart. Nous sommes redescendus dans la vieille ville, jusqu'à un mesón sans enseigne tapageuse, une salle fraîche aux murs blanchis à la chaux, où le patron cuisine ce que sa mère cuisinait. Je ne te donnerai pas son nom, parce qu'il est trop jeune pour que je te promette qu'il sera encore là quand tu liras ces lignes, et je ne veux pas t'envoyer devant une porte close.

On nous a servi d'abord des gazpachos manchegos. Ne te trompe pas, rien à voir avec la soupe froide andalouse. Ici, c'est un ragoût brun et généreux, mijoté sur une galette de pain sans levain rompue en morceaux, gorgée de bouillon et de gibier. Fermín a plongé sa cuillère dedans avec l'assurance d'un homme qui mange ce plat depuis l'enfance. La vapeur montait, épaisse, avec cette odeur de laurier et de viande longuement cuite qui remplit toute la salle avant même que l'assiette n'arrive.

Gazpachos manchegos, ragoût brun de gibier et de galette de pain mijoté dans une gazpachera, plat traditionnel de Castille-La Manche

Puis un rouge d'Almansa, de cette appellation née en 1964 sur les coteaux caillouteux qui entourent la ville. Un vin charpenté, presque noir dans le verre, qui laisse sur la langue un goût de fruit mûr et de pierre chaude. Mercedes a levé son verre vers la fenêtre, vers la silhouette du château qu'on devinait au-dessus des toits. "À ceux qui sont restés dans la plaine", a-t-elle dit, sans sourire cette fois. On a bu en silence. Le pain était tiède sous les doigts, la chaux des murs renvoyait une lumière douce, et pour un instant les trois siècles qui nous séparaient de la bataille se sont refermés comme un livre.

À la fin, le patron a posé sur la table des miguelitos, ces feuilletés fourrés à la crème dont la province d'Albacete a fait sa fierté. Croustillants, sucrés, encore tièdes, ils craquaient sous la dent avant de fondre. Un dessert d'enfance, de ceux qu'on mange en pensant à autre chose, et qui pourtant se grave dans la mémoire mieux que bien des monuments.

Ce que Valence a payé

Car la bataille ne s'est pas arrêtée au soir du 25 avril. Elle a continué dans les mois qui ont suivi, plus silencieuse, plus lourde de conséquences. La route de Valence était ouverte. Philippe V, le petit-fils de Louis XIV, tenait désormais l'est de l'Espagne. Et il n'a pas pardonné.

Le royaume de Valence, qui avait soutenu son rival l'archiduc Charles, a perdu ses lois propres, ses privilèges, ses institutions séculaires, balayés par les décrets qui allaient uniformiser l'Espagne sur le modèle castillan. Ce que la plaine d'Almansa a décidé en une matinée, des générations de Valenciens l'ont payé en libertés perdues. Georgina l'a résumé d'une phrase, en refermant son carnet devant l'ancienne carte du royaume que le musée de la ville conserve. "Les batailles ne tuent pas que des hommes", a-t-elle dit. "Elles tuent des façons de vivre."

Ancienne carte manuscrite du royaume de Valence et de la Castille au début du XVIIIe siècle, parchemin, encre brune, tracé des frontières et blasons

C'est aussi ce château, ce vrai château que tu peux aller toucher demain, qui garde la mémoire de tout cela. Le Castillo de Almansa, dressé sur son roc au-dessus de la ville, l'un des plus reconnaissables de Castille-La Manche.

Castillo de Almansa (château d'Almansa), forteresse sur son éperon rocheux dominant la ville, province d'Albacete, Castille-La Manche, Espagne

La légende du tambour

Au moment de quitter le château, un vieil homme balayait le seuil de la tour. Tomás, gardien des lieux depuis trente ans, le genre d'homme qui connaît chaque pierre par son prénom. Quand il a compris ce que nous cherchions, il s'est appuyé sur son balai et il a souri.

"On raconte", a-t-il dit, et rien que ces trois mots ont suffi à baisser le ton de la conversation, "on raconte qu'un jeune tambour de l'armée vaincue s'est réfugié la nuit d'après dans les caves du château. Il aurait battu son tambour jusqu'au matin, pour appeler des renforts qui ne viendraient jamais. Certains, ici, jurent l'entendre encore, les nuits de printemps, quand le vent tourne du sud. Un roulement lointain, sous la roche."

Georgina a souri à son tour, avec la douceur de ceux qui aiment les légendes sans les confondre avec l'histoire. "Aucune archive ne mentionne ce tambour", a-t-elle dit tout bas, pour ne pas gâcher le moment. "Mais je comprends qu'on ait eu besoin de l'inventer. Il fallait bien que quelqu'un pleure les vaincus." Tomás n'a pas discuté. Il savait, lui aussi, que la légende ne prétend pas être vraie. Elle prétend seulement être fidèle.

Au bout de la plaine

Le soir est tombé pendant que nous redescendions. La pierre du château est passée de l'or au rose, puis au gris, et la plaine s'est éteinte comme une braise. Mercedes ne parlait plus. Fermín rangeait déjà en pensée les uniformes de sa prochaine reconstitution. Georgina regardait une dernière fois vers le sud, là où seize mille hommes avaient cru, une heure durant, qu'ils allaient gagner l'Espagne.

Toi, ami lecteur, souviens-toi d'Almansa la prochaine fois qu'on te dira qu'une frontière est naturelle, ou qu'un peuple a toujours été gouverné ainsi. Presque tout, dans la carte que tu connais, s'est décidé un matin, dans une plaine, entre des hommes qui n'étaient même pas nés là où ils sont morts. Le château, lui, veille toujours. Il a vu passer les armées, les rois, les langues et les lois. Il regarde encore la plaine, patient, comme s'il attendait la suite.

Catégorie : Grandes batailles  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Châteaux

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