Ta chronique de voyage en Portugal sur l'Aqueduto dos Pegões de Tomar, avec Filippo Terzi et Philippe II (XVIe siècle), au temps de l'Union ibérique, tandis qu'en Flandre Anvers tombait aux mains d'Alexandre Farnèse le 17 août 1585.
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Tu sais, il y a des monuments qui crient leur beauté, et d'autres qui la portent en silence, couchés dans la campagne comme s'ils avaient toujours été là. L'Aqueduto dos Pegões est de ceux-là. On roule vers Tomar, l'esprit encore plein des tours du Convento de Cristo, et soudain, dans un vallon planté d'oliviers, une file d'arches surgit et enjambe le vide. Elle ne demande rien. Elle transporte de l'eau, ou du moins elle l'a fait pendant des siècles, et cette humilité têtue la rend plus émouvante que bien des façades dorées.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Tu crois voir un pont. Ce n'en est pas un. Aucune route ne le traverse, aucun char ne l'a jamais emprunté. Ces arches n'ont été bâties que pour une seule chose, la plus fragile et la plus vitale qui soit, faire descendre un filet d'eau depuis les sources lointaines jusqu'aux cuisines et aux fontaines d'un couvent perché sur sa colline.
Ce jour-là, la lumière de fin d'après-midi passait entre les piliers comme entre les colonnes d'une nef sans toit. L'air sentait le thym écrasé et la poussière chaude. Nous étions trois à lever la tête, et pour une fois personne ne parlait.
Trois voyageurs sous les arches
Tu connais déjà mes compagnons de Ribatejo, ceux qui m'avaient suivi la veille dans les couloirs du Convento. Salomé d'abord, née à Tomar, dont la famille vit ici depuis des générations, tout près de l'ancienne judiaria. Elle a cette façon de poser la main sur la pierre comme on salue un vieux voisin. Blanche ensuite, historienne venue de France, qui s'était d'abord passionnée pour la survie de l'Ordre du Temple et qui, ce matin-là, ne pensait plus qu'à l'eau, aux chantiers, aux hommes qui creusent et qui calculent. Et Vasco enfin, guide du couvent, l'œil rivé sur les structures, incapable de regarder une arche sans en deviner la poussée et le contrepoids.
« Tu vois, m'a dit Vasco en tendant le bras vers la plus haute travée, ce que tu prends pour de la fantaisie, ce sont des mathématiques. Chaque arche répond à celle d'à côté. Retire-en une, et le vallon ravale tout le reste. »
Blanche a sorti son carnet. Elle notait les proportions, la retombée des voûtes, la couleur du calcaire viré au miel sous le soleil oblique. Salomé, elle, ramassait une figue tombée d'un arbre sauvage et souriait de nous voir si sérieux. « Vous autres, vous cherchez toujours des dates. Moi, quand j'étais petite, on venait ici jouer, et l'eau coulait encore dans le canal, tout en haut. On y trempait les doigts. »
Il faisait doux. Une buse tournait au-dessus du vallon. Quelque part, une clochette de chèvre. Nous avons marché le long des arches, et l'histoire est remontée avec nous.
L'ordre d'un roi qui ne vint jamais
Il faut te replacer à la fin du XVIe siècle. Depuis 1580, le Portugal et l'Espagne partagent le même souverain. Philippe II d'Espagne est aussi Philippe Ier de Portugal, et c'est le temps que l'on nomme l'Union ibérique. Le Convento de Cristo, ancien fief des Templiers devenu maison de l'Ordre du Christ, s'est agrandi de cloîtres, de dortoirs, de cuisines. Il faut nourrir tout cela. Il faut, surtout, l'abreuver.
Or l'eau manque sur la colline. On raconte que les moines n'en avaient jamais assez, et que les citernes ne suffisaient plus à la communauté grandissante. En 1584, le roi charge son architecte-mor, un Italien du nom de Filippo Terzi, de concevoir un ouvrage capable de porter l'eau depuis les sources jusqu'au couvent et jusqu'à l'enclos boisé des Sete Montes, ces sept collines qui ceignent le monastère.
« Un architecte italien, un roi espagnol, des moines portugais, a résumé Blanche en refermant son carnet une seconde. Regarde comme l'Europe se mêle sur un seul chantier. »
Terzi ne verra pas son œuvre achevée, et le roi, lui, ne posera sans doute jamais les yeux dessus. Les grands commanditaires signent des ordres, débloquent de l'or, puis retournent à leurs guerres. Ce sont d'autres mains qui bâtissent. Les travaux ne commencent vraiment qu'en 1593, et l'aqueduc s'élève lentement, arche après arche, au rythme des saisons et des budgets.

La vallée des pegões
Approche encore. Là, dans le creux le plus profond du vallon, l'ouvrage donne toute sa mesure. C'est ce passage qui a donné son nom au tout, les Pegões, du portugais pegão, ces massifs de maçonnerie trapus qui plantent leurs pieds dans la terre pour soutenir l'ensemble. Au-dessus d'eux, les arches se dédoublent, se superposent, montent en deux registres pour rattraper la pente.
Sur près de six kilomètres, l'aqueduc aligne quelque cent quatre-vingts arches. Au-dessus de la vallée des Pegões, on en compte cinquante-huit en plein cintre, et seize arches brisées, en ogive, calées à l'endroit le plus vertigineux sur les fameux pegões. Ce n'est pas un caprice décoratif. L'ogive, plus haute et plus nerveuse, encaisse mieux la charge là où le sol se dérobe. Vasco avait raison, c'est bien de la mathématique faite pierre.

« Et pense au chantier, a soufflé Vasco. Pas de grue, pas de moteur. Des cintres en bois, des poulies, des hommes qui montent le calcaire à dos de mulet et à force de bras. Des années pour une seule travée parfois. »
L'histoire lui donne raison, là encore. À la mort de Terzi, la direction du chantier passe à Pedro Fernandes de Torres. La première partie de l'ouvrage est inaugurée en 1614, en présence du roi Philippe. Puis un autre maître d'œuvre, Diogo Marques Lucas, poursuit la conduite de l'eau, qui atteint les dortoirs du couvent en 1616 et le cloître principal en 1619. Trois hommes, plusieurs règnes, une seule idée obstinée, faire venir l'eau.
Blanche a passé la paume sur un pilier. « Trente-cinq ans, presque, entre l'ordre du roi et l'eau qui coule enfin dans le cloître. Nous, on veut tout en une saison. »

Pendant que tombait Anvers
Voilà ce qui me trouble, toi qui me lis. Au moment même où Philippe II se souciait de porter un filet d'eau à des moines de Tomar, à l'autre bout de son immense empire, le même homme faisait la guerre.
Souviens-toi. Nous étions ensemble, hier, dans les couloirs du couvent, et je t'avais raconté comment des Templiers condamnés avaient changé de nom pour survivre sous le nom d'Ordre du Christ. Comme au Convento de Cristo, tout se tient ici, la douceur et la violence, la prière et la stratégie, portées par les mêmes décennies.
Car en 1584, l'année où Terzi dessine l'aqueduc, le général de Philippe II, Alexandre Farnèse, duc de Parme, met le siège devant Anvers, la ville la plus riche des Pays-Bas, révoltée contre la couronne. Le siège dure plus d'un an. Durant l'hiver 1584-1585, les ingénieurs de Farnèse jettent en travers de l'Escaut un pont de bateaux et de pieux long de plus de huit cents mètres, hérissé de canons, pour couper la ville du reste des provinces rebelles. Anvers capitule le 17 août 1585, sans qu'un seul coup soit tiré contre la cité elle-même.
Blanche connaissait l'affaire par cœur. « Le même roi, tu comprends. Sur une rive de l'Escaut, un pont de guerre pour étrangler une ville. Sur une colline du Ribatejo, un pont d'eau pour désaltérer un couvent. La même volonté, la même ingénierie, deux visages. »
J'ai regardé les arches autrement, après ça. On croit contempler un ouvrage paisible, et l'on tient dans le même regard une époque entière, ses foi et ses fureurs.

À table, sous les figuiers
Le soir venait, et la faim aussi. Nous sommes redescendus vers une tasca de Tomar, une de ces salles simples où le carrelage bleu monte à mi-mur et où l'on entend la cuisine avant de la voir. L'odeur d'abord, celle de la viande longuement mijotée et de l'ail qui blondit. Puis le bruit, les couverts, une radio lointaine, le rire d'un vieux au comptoir.
On nous a servi le plat que Tomar revendique comme sien, le coelho na abóbora, du lapin cuit et servi dans une courge évidée qui lui tient lieu de marmite et de plat. La chair se détachait toute seule, parfumée de laurier et de vin, et la courge fondante gardait la sauce au chaud. Salomé mangeait avec les doigts autant qu'avec la fourchette, sans façon. Blanche, d'abord surprise, a fini par saucer.

Dans le verre, un rouge du Ribatejo, souple et généreux, de ceux qui poussent dans la plaine du Tage tout près d'ici. Il sentait la mûre et la terre chaude. Vasco l'a levé vers la fenêtre où mourait la lumière. « À l'eau des moines, a-t-il dit, et à ceux qui l'ont fait monter. »
Pour finir, Salomé a insisté pour les fatias de Tomar. Tu devrais goûter ça au moins une fois. Ce dessert doré, presque translucide, est né entre les murs du Convento de Cristo. On le fait, aujourd'hui encore, avec des jaunes d'œufs, du sucre et de l'eau, cuits d'une manière si particulière qu'on jurerait des tranches de soie. De l'eau, encore. L'eau de l'aqueduc dans la pâte d'un couvent. Le cercle se refermait sur la langue, sucré, tiède, fondant.
Le maçon et la dernière arche
C'est là, entre deux bouchées, que Salomé nous a donné la légende. Elle a baissé la voix, comme on le fait pour les histoires qui n'ont pas besoin d'être vraies pour être belles.
On raconte à Tomar qu'un des maîtres maçons, arrivé au bout de son ouvrage, aurait refusé de poser la toute dernière pierre. Il disait qu'un ouvrage achevé appelle la mort de son bâtisseur, et qu'il valait mieux laisser à l'aqueduc un défaut, une pierre manquante, pour que l'eau et la vie continuent de courir. On raconte encore que, certaines nuits, on entend l'eau chanter dans le canal du haut, alors même que le conduit est sec depuis longtemps.
« Jolie histoire, a tempéré Blanche avec un sourire. Mais tu la trouveras près de bien des aqueducs et de bien des ponts d'Europe. Les archives, elles, ne parlent que de budgets, de maîtres d'œuvre et de dates. La légende, c'est ce que les hommes ajoutent quand la pierre les dépasse. »
Salomé a haussé les épaules, ravie. « Laisse-moi ma pierre manquante. Elle fait couler l'eau depuis mon enfance. »
Ni l'une ni l'autre n'avait tort. C'est peut-être ça, voyager, tenir dans la même main la date exacte et la belle histoire, sans écraser l'une avec l'autre.
Ce que l'eau nous laisse
Nous sommes remontés une dernière fois, à la nuit tombante. Les arches s'étaient teintées de gris bleu, et le vallon retenait la fraîcheur du soir. Quelque part, un homme arrosait encore son petit potager au pied des piliers, indifférent aux siècles qui pesaient au-dessus de sa tête. Il s'appelait Joaquim, il avait des mains de terre, et quand Vasco lui a demandé s'il savait l'âge de tout cela, il a répondu simplement, « plus vieux que mon grand-père, et mon grand-père était déjà vieux ». Puis il a repris son arrosoir, comme si la seule eau qui comptait était celle de ses tomates.
C'est peut-être lui qui avait le mieux compris. Un roi lointain, un architecte italien, une ville flamande étranglée sur l'Escaut, tout cela s'était fondu dans ces arches, et il n'en restait qu'un homme, le soir, qui donnait à boire à son jardin.
Toi qui me lis, la prochaine fois que tu verras un aqueduc dormir dans un vallon, ne passe pas trop vite. Demande-toi qui a eu soif, qui a payé, qui a bâti, et qui, aujourd'hui encore, trempe ses doigts dans le souvenir de l'eau.
Catégorie : Patrimoine monumental · Pays : Portugal · Type de lieu : Aqueducs
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Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et une véritable photographie libre de droits de l'Aqueduto dos Pegões. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




























































































