Ta chronique de voyage en Espagne sur Bailén, avec le général Dupont et les vingt mille hommes du général Castaños (XIXe siècle), au temps où l'Europe entière croyait Napoléon invincible, tandis qu'en Autriche la nouvelle de cette défaite achevait de convaincre l'empereur François Ier de rouvrir les hostilités l'année suivante.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Tu arrives à Bailén un matin de juillet, et la chaleur te tombe dessus avant même que tu aies coupé le moteur. Trente degrés à l'ombre, disent les thermomètres, mais il n'y a pas d'ombre digne de ce nom entre les oliveraies qui roulent jusqu'à l'horizon. Le village compte à peine plus d'habitants aujourd'hui qu'il y a deux siècles, quelque chose comme dix-huit mille âmes, et rien dans ses rues tranquilles ne laisse deviner qu'ici, un jour de juillet 1808, une armée entière de l'empereur des Français a posé les armes devant des paysans, des moines et des soldats mal équipés. 
Les façades blanches se serrent les unes contre les autres pour se protéger du soleil, et un silence de sieste pèse sur les ruelles, à peine troublé par le bourdonnement des cigales cachées dans les rares platanes de la place. Tu marches vers la place principale, et Encarnación, qui tient depuis toujours la mémoire familiale du lieu, t'arrête avant même que tu aies posé une question.
« Ici, dit-elle, on ne parle pas de bataille. On parle du jour où Napoléon a appris qu'il pouvait perdre. » Sa famille raconte encore, de génération en génération, comment les habitants ont vu passer les colonnes françaises, épuisées, assoiffées, prises au piège dans cette chaleur qu'aucun manuel militaire parisien n'avait su leur enseigner à redouter.
Un empire qui n'avait encore jamais reculé
Pour comprendre Bailén, il faut remonter au printemps 1808. Napoléon vient d'installer son frère Joseph sur le trône d'Espagne, provoquant un soulèvement populaire que Madrid paiera cher le deux mai. Dans toute la péninsule, des juntes locales s'arment, s'organisent, jurent de chasser l'envahisseur. Le général Pierre Dupont reçoit l'ordre de descendre vers l'Andalousie avec le Ve corps d'observation de la Gironde, environ vingt mille hommes, pour mater la rébellion et sécuriser la flotte française bloquée dans la baie de Cadix.
Dupont avance d'abord sans grande résistance. Il occupe Cordoue à la mi-juin, et ce qui devait rester une opération militaire tourne au pillage, à l'incendie, au viol. Les récits espagnols de l'époque ne pardonnent rien à cette semaine-là, et les soldats français eux-mêmes, dans leurs lettres retrouvées plus tard, décrivent une ville livrée au chaos plutôt qu'une campagne militaire menée avec discipline. Le sac de Cordoue, plus que toute proclamation venue de Séville ou de Grenade, soude la résistance andalouse. Des paysans qui n'avaient jamais tenu un mousquet rejoignent les colonnes de volontaires. Dupont le sait, hésite, recule vers Andújar pour attendre des renforts venus de Madrid, laissant à l'ennemi le temps précieux de s'organiser.
Face à lui, les Espagnols ne s'accordent pas immédiatement sur qui commande. Castaños, général en chef nominal de l'armée d'Andalousie, laisse en réalité l'essentiel des décisions tactiques au général suisse Teodoro Reding, mercenaire au service de l'Espagne depuis des années, dont l'expérience du terrain fera toute la différence ce jour-là. L'histoire retiendra surtout le nom de Castaños. Les livres d'état-major, eux, savent qui a vraiment gagné la bataille sur le terrain.
C'est là que le piège se referme. Le général Francisco Javier Castaños rassemble une armée composite, presque trente mille hommes, sous les ordres opérationnels du général suisse Teodoro Reding et du marquis de Coupigny. Le 19 juillet 1808, à l'aube, les colonnes françaises tentent de rejoindre Bailén, croyant y trouver un passage libre. Elles y trouvent au contraire les divisions de Reding, retranchées, déjà informées, déjà prêtes.
Une bataille perdue avant d'avoir commencé
La bataille débute vers trois heures du matin, dans une obscurité totale. L'infanterie espagnole, mousquet et baïonnette en tête, encadre son artillerie. En seconde ligne, les régiments de réserve et la cavalerie se préparent à prendre les Français de flanc. Aux premières lueurs, vers cinq heures, plusieurs unités espagnoles s'emparent des hauteurs qui dominent le champ. Dupont charge, encore et encore, tentant de rompre l'encerclement. Chaque charge se brise sur les décharges de mousqueterie et la mitraille des canons de Reding, positionnés avec un sens du terrain que les cartes d'état-major françaises, dressées à la hâte, n'avaient pas su anticiper.
La chaleur fait le reste. Les soldats français, épuisés par des jours de marche sous le soleil andalou, à court d'eau, combattent un ennemi qui connaît chaque puits, chaque source, chaque coin d'ombre du terrain. Vers midi, Dupont comprend que la partie est perdue. Il négocie, obtient d'abord une capitulation honorable pour lui-même et son état-major, avant que l'ampleur du désastre ne rattrape tout le monde : environ dix-sept mille six cents soldats français rendent les armes ce jour-là, avec leurs canons, leurs drapeaux, tout leur matériel de guerre.
C'est la première fois, en rase campagne, qu'une armée impériale capitule ainsi devant un ennemi jugé inférieur. Sophie, historienne française spécialiste des guerres napoléoniennes, insiste sur ce point quand elle visite le site : « Ce n'est pas tant la taille de la défaite qui compte. C'est ce qu'elle révèle. Jusqu'à Bailén, l'armée de Napoléon n'avait jamais perdu de bataille rangée depuis des années. Le mythe de l'invincibilité tombe ici, dans cette plaine, sous ce soleil précis. »
L'onde de choc
La nouvelle traverse l'Europe à la vitesse des courriers de l'époque, et son effet dépasse largement l'Espagne. Joseph Bonaparte, à peine installé à Madrid, doit fuir précipitamment la capitale après seulement cinq jours de règne. Les caricaturistes anglais s'emparent aussitôt de l'épisode, représentant la victoire espagnole comme celle de moines, de bandits et de religieuses terrassant la Grande Armée, une image qui flatte autant qu'elle simplifie, mais qui dit bien l'ampleur du choc symbolique.
À Vienne, la nouvelle pèse dans la balance d'une cour qui hésite encore. L'année suivante, l'Autriche déclare la guerre à la France, encouragée en partie par la preuve que Napoléon peut être vaincu, et soutenue financièrement par Londres, qui voit dans chaque revers français une occasion à saisir. À Londres, le gouvernement britannique y voit immédiatement la confirmation qu'il fallait pour justifier un soutien massif à la résistance espagnole, le début de ce que les historiens appelleront plus tard la guerre d'Espagne, ce boulet que Napoléon lui-même qualifiera un jour d'ulcère espagnol, cette blessure qui saignera son armée pendant six longues années sans jamais vraiment se refermer. Napoléon lui-même, en apprenant le désastre, entre dans une colère noire. Il envisage un temps de faire fusiller les officiers responsables avant de se raviser et de les traduire devant un tribunal militaire, qui prononcera des peines plus mesurées, la disgrâce plutôt que le peloton.
Le prix personnel d'un désastre
Pour Dupont lui-même, Bailén marque la fin d'une carrière. Ramené en France, il passe plusieurs années emprisonné avant d'être réhabilité, bien plus tard, sous la Restauration. L'histoire militaire française retient son nom presque exclusivement pour cet épisode, injustement peut-être tant sa carrière antérieure comptait des faits d'armes plus honorables, mais c'est ainsi que fonctionne la mémoire des batailles perdues : elle efface tout ce qui a précédé.
Du côté espagnol, la victoire propulse Castaños au rang de héros national, une reconnaissance qui occultera longtemps le rôle décisif de Reding sur le terrain. Le Suisse, lui, mourra quelques années plus tard des suites d'une blessure reçue lors d'une bataille suivante, sans jamais recevoir la pleine mesure de la gloire qu'il avait pourtant méritée à Bailén.
Légende
À Bailén, une histoire circule encore parmi les familles les plus anciennes, transmise à voix basse comme toutes les bonnes légendes. On raconte qu'un jeune officier sud-américain, engagé dans les rangs espagnols sous les ordres du marquis de Coupigny, aurait pris part aux combats de ce 19 juillet, avant de repartir vers ses terres natales porter la nouvelle qu'une armée européenne pouvait, elle aussi, être vaincue. Les historiens sérieux s'accordent à dire que la documentation manque pour confirmer une présence aussi précise, et Rafael, qui guide les visiteurs au musée de la bataille depuis des années, préfère toujours prévenir avant de la raconter : « C'est une belle histoire. Je ne peux pas jurer qu'elle soit vraie. Mais elle dit quelque chose de juste sur ce que Bailén a représenté pour tous ceux qui, ailleurs dans le monde, rêvaient de secouer un empire. »
Autour de la table
Le soir, à Bailén, la chaleur retombe d'un coup avec le soleil, et les terrasses se remplissent. Rafael t'emmène dans une petite gargote du centre, où l'on sert encore les andrajos comme au siècle dernier, ce ragout de morceaux de pâte cuits avec de la morue, du lapin ou du gibier selon la saison, relevé d'un filet de l'huile d'olive locale, celle-là même qui a fait de la province de Jaén le premier producteur mondial. Encarnación commande pour toute la table, insiste pour que tu goûtes aussi les migas, ces miettes de pain frites à l'ail et au poivron, servies avec des grains de raisin pour couper le gras, et un verre de vin local aux arômes de terre chaude. « On mange comme on s'est battu ici, dit-elle en riant. Avec ce qu'on a sous la main, et sans jamais lâcher. » Sur la table voisine, une famille entière partage un plat de pipirrana, cette salade fraîche de tomates, poivrons et oignons taillés fin, arrosée d'une huile si verte qu'elle semble presque phosphorescente sous les lampions de la terrasse. Rafael t'explique que cette huile, précisément, vient des mêmes collines qui ont vu passer les colonnes de Dupont deux siècles plus tôt, les mêmes oliviers centenaires, à peu de choses près, qui ombrageaient déjà le paysage cette nuit de juillet 1808.
Ce qu'il en reste
Aujourd'hui, un musée modeste raconte la bataille à quelques pas de la plaine où elle s'est jouée, entre uniformes reconstitués, cartes d'état-major et fragments d'artillerie retrouvés dans les champs environnants au fil des décennies par des agriculteurs labourant leurs terres. Chaque année, une association de reconstitution historique fait revivre l'affrontement pour les habitants et les curieux venus de toute l'Andalousie, dans un mélange de fierté locale et de commémoration presque intime, comme si le village entier se souvenait collectivement d'un jour où il avait, malgré lui, changé le cours d'une guerre européenne. Le nom de Bailén, lui, a traversé les siècles jusque dans les rues de Paris, où une station de métro et une rue portent le souvenir inversé de cette défaite, comme pour ne jamais l'oublier tout à fait, quelque part entre l'ironie et l'hommage.
Tu repars par la route qui traverse les oliveraies, et tu penses à cette phrase qu'on prête à l'historien espagnol Vicente Palacio Atard : l'Europe apprit ce jour-là, avec soulagement, que les troupes de Bonaparte n'étaient pas invincibles. Ce n'est pas une bataille qui a gagné la guerre. C'est une bataille qui a redonné de l'espoir à tous ceux qui, de Vienne à Londres, cherchaient une raison d'y croire encore.
Un peu plus loin sur cette même terre, Le dernier soupir de Boabdil raconte un autre chapitre qu'on n'oublie pas non plus.
— Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.



























































































