Barcelone, le 11 septembre qui a précédé tous les autres

Catalogne
August 7, 2026
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Lucas Lunes
El Born Centre de Cultura i Memòria, vestiges du quartier de la Ribera à Barcelone

Ta chronique de voyage en Espagne sur Barcelone, avec Rafael Casanova et le maréchal de Berwick (XVIIIe siècle), au temps de la guerre de Succession d'Espagne, tandis qu'en France Louis XIV vieillissant soutient son petit-fils Philippe V contre la Grande Alliance.

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Comment la chute d'une ville, un matin de 1714, est devenue la fête nationale d'une nation sans État

Le 11 septembre 1714, un peu avant l'aube, les canons se taisent enfin après cinquante-quatre nuits de tir continu. Ce silence-là, à Barcelone, n'annonce pas la paix. Il annonce l'assaut. Sur les décombres du rempart, entre la porte de Sant Pere et le couvent de Santa Clara, quelques milliers d'hommes épuisés attendent une armée dix fois supérieure. Ils savent déjà comment cela finira. Ils y vont quand même.

Tu es peut-être venu à Barcelone pour Gaudí, pour la mer, pour la lumière qui glisse sur les façades de la vieille ville en fin d'après-midi. Moi, ce matin, je t'emmène ailleurs. Dans un quartier qui a l'air d'un marché couvert et qui est en réalité un cimetière. Là où repose, sous nos pieds, la ville qu'on a effacée pour en punir une autre.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce que je vais te raconter n'est pas une bataille de plus dans le grand catalogue des guerres européennes. C'est le jour où une défaite militaire s'est transformée, très lentement, en date de naissance.

Premiers pas sur les pierres de la Ribera

Le gisement archeologique du vieux quartier de la Ribera, sous la halle d'El Born

Nous nous retrouvons à neuf heures devant El Born Centre de Cultura i Memòria, cette ancienne halle de fer et de verre qui abrite désormais les fouilles à ciel ouvert du vieux quartier de la Ribera. Le matin de septembre est déjà chaud. L'odeur du café monte d'un bar voisin, mêlée à celle, plus sèche, de la pierre chauffée.

Montserrat est arrivée la première. Soixante-dix ans, barcelonaise jusqu'au bout des ongles, elle a passé son écharpe rouge et or malgré la chaleur. Dans sa famille, on fleurit le Fossar de les Moreres chaque 11 septembre depuis aussi loin que remonte la mémoire. « Ma grand-mère m'y amenait par la main, me dit-elle. Sa grand-mère l'y amenait aussi. On ne saute pas une année. »

Camille nous rejoint, carnet déjà ouvert. Française, quarante-trois ans, elle a consacré sa vie d'historienne à la guerre de Succession d'Espagne, ce conflit que l'on étudie à Paris comme une affaire de dynastie et que l'on ressent ici comme une blessure. Elle veut des faits, des dates, des sources. Je la reconnais bien là. Toi aussi, ami lecteur, tu es peut-être de ceux qui préfèrent la précision d'archive à la belle phrase creuse. Tant mieux. Ici, les deux vont ensemble.

Jordi ferme la marche. Cinquante-six ans, catalan, ingénieur spécialisé dans la restauration des fortifications. Il regarde d'abord les murs, toujours. « Avant de comprendre pourquoi une ville tombe, souffle-t-il, il faut comprendre comment elle tient. » Il pose la paume sur une pierre du parapet reconstitué, comme on prend le pouls d'un vieil ami.

Sous la verrière, le sol s'ouvre. Des ruelles entières, des caves, des puits, le tracé exact de maisons rasées il y a trois siècles. Tu marches sur une passerelle suspendue au-dessus d'une ville morte. Le bruit de tes pas résonne dans le vide.

Treize mois pour étrangler une ville

« Explique-nous depuis le début, demande Jordi. Pourquoi Barcelone, et pourquoi si longtemps ? »

Camille remonte le fil. À la mort de Charles II d'Espagne, sans héritier, deux camps se disputent le trône. D'un côté Philippe d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, que la France soutient de tout son poids. De l'autre l'archiduc Charles d'Autriche, appuyé par la Grande Alliance, l'Angleterre, l'Autriche, les Provinces-Unies et le Portugal. La Catalogne, elle, a choisi son camp. Elle s'est rangée derrière l'archiduc, pour défendre ses institutions et ses libertés propres, ses constitutions séculaires que les Bourbons menacent de balayer.

Puis l'Europe se fatigue de la guerre. En 1713, les grandes puissances signent la paix à Utrecht. L'Angleterre lâche ses alliés catalans. L'archiduc s'en va régner sur Vienne. Barcelone reste seule, abandonnée, face à toute la puissance des deux couronnes de France et d'Espagne réunies.

« Seule, vraiment ? » murmure Montserrat. Sa voix a tremblé. Elle connaît la réponse mieux que quiconque.

Le siège commence à l'été 1713. Onze mois de blocus, puis les dernières semaines de tranchée ouverte, quand l'artillerie bourbonne ronge le rempart mètre par mètre. À la tête des assiégeants, le maréchal de Berwick, fils naturel du roi d'Angleterre déchu, devenu l'un des meilleurs soldats de Louis XIV. Un homme méthodique, sans haine et sans état d'âme, qui fait la guerre comme on résout un problème de géométrie.

Jordi hoche la tête devant les plans que Camille lui montre. « Regarde le tracé des tranchées. C'est un travail d'ingénieur, pas de boucher. Ils n'ont pas pris Barcelone par fureur. Ils l'ont prise par le calcul. » Il y a, dans sa voix d'homme du métier, une forme de respect glacé pour l'adversaire.

Toi qui me lis, imagine la ville de l'intérieur. Cent mille bouches à nourrir, les vivres qui manquent, le pain de plus en plus noir, les enfants qui ne comprennent pas pourquoi les grands ne dorment plus. Et cette certitude qui grandit de jour en jour : personne ne viendra.

L'assaut du 11 septembre

L'assaut bourbon sur les remparts de Barcelone, 11 septembre 1714

La chaleur monte sous la verrière. Nous nous asseyons au bord de la fosse, les jambes pendant au-dessus des ruines. Camille baisse la voix, comme on baisse la voix dans une église.

Au petit matin du 11 septembre 1714, Berwick lance l'assaut général. Les Barcelonais tiennent depuis des mois grâce à un chef militaire venu d'ailleurs, Antonio de Villarroel, un Castillan qui a choisi de défendre la cause catalane jusqu'au bout. Et grâce à un homme de loi devenu soldat, Rafael Casanova, le Conseller en Cap, le premier magistrat de la ville.

Ce matin-là, Casanova ne reste pas à l'abri. Il saisit l'étendard de Santa Eulàlia, la bannière sacrée de Barcelone, et marche avec elle vers la brèche, au milieu des balles, pour rallier les défenseurs qui plient. Il tombe, blessé à la cuisse. On le croit mort. On le cache. Il survivra, mais ce geste, ce drapeau porté à contre-courant d'une bataille perdue, deviendra l'image même de la ville qui refuse de se rendre en silence.

« Tu vois, me dit doucement Montserrat, chez nous on n'a jamais gagné ce jour-là. On a seulement refusé de tomber sans se tenir debout. »

Un long moment, personne ne parle. En dessous de nous, une ruelle de pierre garde la trace exacte du seuil d'une maison. Quelqu'un vivait là. Quelqu'un a fermé cette porte pour la dernière fois un matin de septembre, sans savoir qu'elle ne se rouvrirait jamais.

Enric, gardien d'un cimetière sans tombe

Le Fossar de les Moreres et sa flamme perpetuelle

En sortant d'El Born, nous longeons la basilique de Santa Maria del Mar, ce vaisseau de pierre blonde qui semble avoir été taillé dans la lumière. Juste derrière, une petite place en contrebas, presque cachée. Le Fossar de les Moreres. Le Cimetière des Mûriers.

Un homme y range des fleurs fanées dans un seau. Enric, la soixantaine, gilet gris et mains larges. Il n'est le gardien de rien d'officiel, m'explique-t-il, mais il vient là presque tous les jours, comme d'autres vont à l'église. « Mon père faisait pareil. On garde l'endroit propre, c'est tout. On garde la mémoire propre. »

Au centre de la place, une vasque de métal courbé porte une flamme qui ne s'éteint jamais. Sur le rebord, quelques mots en catalan que Montserrat traduit à voix basse. Enric nous regarde lire, puis dit cette phrase que je n'oublierai pas : « Ici, sous vos pieds, il n'y a pas de héros avec des noms. Il y a des gens ordinaires. C'est pour ça qu'on revient. »

Toi, ami lecteur, il y a des lieux qui ne réclament rien et qui te prennent tout. Celui-ci en est un.

Un déjeuner chez Can Culleretes

La salle ancienne du restaurant Can Culleretes dans le Barri Gotic

À midi, la faim nous rattrape. Je nous conduis dans une ruelle étroite du Barri Gòtic, jusqu'à une porte ancienne surmontée d'un carrelage patiné. Can Culleretes, ouvert en 1786, le plus vieux restaurant de Barcelone encore en activité. Une maison qui existait déjà, ou presque, au temps de nos fantômes du matin.

À l'intérieur, la salle sent le bois ciré, le bouillon et l'ail doux qui mijote quelque part au fond. Les murs sont couverts de photographies jaunies, de dédicaces, de plans anciens. Le brouhaha des tables catalanes remplit l'espace, cette rumeur chaude où les rires claquent plus fort que les fourchettes.

On nous apporte d'abord des canelons, ces cannellonis à la catalane que l'on prépare traditionnellement avec les restes de viande, gratinés sous une béchamel dorée qui bouillonne encore au bord du plat. La chaleur de l'assiette traverse la nappe. Puis un fricandó, fines tranches de veau longuement braisées avec ces petits champignons d'automne, les moixernons, dans une sauce sombre qui accroche à la cuillère. Jordi, l'ingénieur si mesuré, ferme les yeux à la première bouchée.

Dans les verres, un rouge du Penedès, tout proche d'ici, souple et un peu poivré. Montserrat lève le sien sans un mot. On sait tous pour qui.

Au dessert, une crema catalana, sa croûte de sucre brûlé qui craque sous la petite cuillère, la crème encore fraîche en dessous, parfumée au citron et à la cannelle. « Mon arrière-grand-mère la faisait pareil, dit Montserrat. Certaines choses, ils n'ont jamais réussi à nous les prendre. »

Ce que raconte la flamme

C'est Enric, qui nous a rejoints à table, qui raconte la légende. Il pose sa fourchette et parle bas, comme on confie un secret.

On raconte, dit-il, qu'au Fossar de les Moreres, la terre elle-même refuse les traîtres. Que lorsqu'un partisan des Bourbons, un de ceux qui avaient trahi la ville, mourut et qu'on voulut l'enterrer là, parmi les défenseurs tombés, le fossoyeur planta sa bêche et refusa de creuser. « Ici, aurait-il dit, on n'enterre aucun traître. » La formule est devenue un vers, puis un cri, puis presque une prière, que l'on répète encore chaque 11 septembre.

Camille, fidèle à elle-même, pose son verre et nuance avec douceur. Cette histoire, précise-t-elle, appartient à la mémoire populaire plus qu'aux archives. Le vers célèbre est né bien plus tard, sous la plume d'un poète du XIXe siècle, quand la Catalogne romantique redécouvrait ses blessures. « Ce qui est vrai, ajoute-t-elle, ce n'est pas forcément le fossoyeur. C'est ce que les gens ont eu besoin de croire. Et ça, c'est un fait historique en soi. »

Enric sourit sans se vexer. « Toi tu as tes papiers, dit-il. Moi j'ai ma flamme. On garde la même chose, chacun à sa façon. »

La ville qu'on a effacée

L'après-midi, Jordi tient à nous montrer la suite de l'histoire, celle qu'on lit dans les pierres. Après la reddition, Philippe V ne se contente pas de la victoire. Il veut effacer jusqu'au souvenir de la résistance. Les constitutions catalanes sont abolies, les institutions démantelées, la langue chassée de l'administration. C'est l'esprit des décrets de Nueva Planta, qui refondent tout selon le modèle castillan.

Et il y a ce geste, plus brutal encore, que Jordi désigne d'un large mouvement du bras. Pour surveiller la ville, le roi fait raser tout un quartier populaire, celui de la Ribera. Mille maisons abattues, des familles entières jetées dehors, pour dégager le terrain d'une immense forteresse, la Ciutadella, dont les canons ne pointeront pas vers l'ennemi extérieur, mais vers les Barcelonais eux-mêmes.

« Voilà pourquoi le sol d'El Born est ce qu'il est, conclut l'ingénieur. Ce ne sont pas des ruines abandonnées par le temps. C'est une ville assassinée, puis ensevelie, puis retrouvée. » Aujourd'hui la Ciutadella est un parc où les enfants jouent et où l'on canote sur un petit lac. Toi qui t'y promèneras peut-être, souviens-toi de ce qu'il a fallu détruire pour la bâtir.

La lumière du soir sur les mûriers

Nous revenons au Fossar à la tombée du jour. La lumière a changé, plus rouge, plus basse. La flamme paraît plus vive maintenant que le ciel faiblit. Montserrat dépose les fleurs qu'elle a portées toute la journée dans son sac. Elle ne dit rien. Il n'y a rien à dire.

Camille referme son carnet. « Le plus troublant, murmure-t-elle, c'est qu'ils ont perdu la bataille et gagné la date. Le 11 septembre n'est pas la fête d'une victoire. C'est la seule fête nationale au monde, peut-être, qui célèbre le courage d'une défaite. »

Et toi, lecteur de l'ombre, la prochaine fois que tu entendras une foule crier un nombre étrange, dix-sept minutes et quatorze secondes après le coup d'envoi d'un match au Camp Nou, tu sauras. Tu sauras que ce n'est pas du folklore. C'est une ville qui refuse encore, trois siècles plus tard, de laisser retomber le silence de ce matin-là.

Enric éteint la lumière de son petit local et nous salue de la main. « Torneu, dit-il. Revenez. » On revient toujours, dans ces endroits. C'est peut-être ça, au fond, la vraie victoire.

Catégorie : Grandes batailles  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Site historique

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