Ta chronique de voyage en Portugal sur la Serra do Buçaco, avec Arthur Wellesley et le maréchal Masséna (XIXe siècle), au temps des guerres napoléoniennes et de la troisième invasion française de la Péninsule, tandis qu'en Angleterre Londres attendait fiévreusement les dépêches de la guerre, ce 27 septembre 1810.
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Comment une crête boisée du centre du Portugal a changé le regard d'un général anglais sur toute une armée
Tu sais, il y a des collines qui ne paient pas de mine. Tu montes, tu souffles un peu, tu regardes le paysage, et tu redescends. La Serra do Buçaco n'est pas de celles-là. On y monte comme on entre dans une église, sous une voûte d'arbres si vieux qu'ils semblent avoir poussé pour cacher quelque chose. Et ils cachent, en effet. Sous la mousse et la brume du matin dort le souvenir d'un jour de septembre où soixante-cinq mille hommes ont essayé d'arracher cette crête à un général anglais têtu, et où ils ont échoué.
Ce matin-là, l'air sent la résine et la terre mouillée. La lumière filtre en biais entre les troncs, verte, presque liquide. Quelque part en contrebas, un coq chante dans le village du Luso. Nous sommes trois à marcher sur le sentier qui longe l'ancienne ligne de défense, et aucun de nous ne parle. Il y a des lieux où le silence est la seule politesse que l'on doit aux morts.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Cette forêt n'a pas seulement vu une bataille. Elle a été plantée, murée, protégée par des moines trois siècles avant que le premier canon ne tonne. Deux histoires se superposent ici, celle des Carmes et celle des soldats, et c'est cette épaisseur qui rend Buçaco inoubliable.
Ceux qui montent la colline avec moi
Nous sommes partis du Luso à l'aube. Eleanor ouvre la marche, un carnet à la main, comme toujours. Elle est anglaise, trente-quatre ans, historienne des guerres napoléoniennes, et elle a fait le voyage depuis Londres pour voir de ses yeux la crête qu'elle enseigne. Pour elle, Buçaco n'est pas un nom de manuel. C'est presque une affaire de famille, tant les Anglais ont fait de cette journée un morceau de leur propre légende nationale.
À côté d'elle avance Beatriz, vingt-huit ans, née au Luso, guide de la Mata Nacional do Buçaco. Elle connaît chaque arbre par son nom savant et par son surnom de village. Quand elle pose la main sur une écorce, c'est le geste de quelqu'un qui salue un voisin.
Le troisième, c'est Antoine, ingénieur forestier belge, quarante-sept ans, venu pour les arbres et resté pour l'histoire. Il lève sans cesse la tête vers les cimes, mesure des yeux la hauteur des cèdres, et pose les questions techniques que personne d'autre n'ose poser. C'est lui qui, le premier, demande la seule chose qui compte vraiment ce matin. Pourquoi ici. Pourquoi Wellington a-t-il choisi cette colline plutôt qu'une autre.
La crête choisie par un homme prudent
En septembre 1810, l'armée française du maréchal Masséna remonte vers Coimbra pour la troisième tentative d'invasion du Portugal. Napoléon veut chasser les Anglais de la Péninsule, et il a confié la besogne à l'un de ses meilleurs, celui qu'on surnommait l'enfant chéri de la victoire. Face à lui, Arthur Wellesley, pas encore duc de Wellington, commande une armée anglo-portugaise. Cinquante mille hommes environ, moitié britanniques, moitié portugais.
Wellington est un homme prudent, presque avare de ses soldats. Il choisit la Serra do Buçaco parce qu'elle lui offre une longue crête, une dizaine de kilomètres, dominant la route que Masséna doit emprunter. Et surtout, il place le gros de ses troupes sur le versant caché, la pente inverse, là où l'artillerie française ne peut ni les voir ni les frapper.
« Il les a rendus invisibles », murmure Eleanor en s'arrêtant net au bord du chemin. « Masséna a monté à l'aveugle. Il croyait avoir en face de lui une arrière-garde. Il avait une armée entière. »
Antoine hoche la tête, l'œil de l'ingénieur déjà en train de lire le terrain. La pente est raide, coupée de ravins, hérissée de bruyère. Une nature qui travaille pour le défenseur et contre l'assaillant. Toi qui me lis, imagine ces hommes grimpant en colonnes serrées, essoufflés, et découvrant au sommet une ligne de feu qu'ils n'avaient pas vue venir.

Le matin où Ney a lancé ses colonnes
Le 27 septembre 1810, avant le lever complet du jour, les corps du maréchal Ney et du général Reynier s'élancent à l'assaut. Ils montent dans le brouillard, persuadés d'emporter la position d'un seul choc. Ce qu'ils rencontrent, c'est la surprise du siècle. À mesure qu'ils atteignent la crête, les lignes anglo-portugaises se dressent devant eux, tirent à bout portant, et contre-attaquent à la baïonnette.
« C'est là que tout se joue », dit Eleanor, et sa voix a changé. « Pas seulement pour la bataille. Pour la suite de la guerre. »
Elle explique, et nous l'écoutons sans l'interrompre. Jusqu'à ce jour, Wellington doutait de ses alliés portugais. Une armée reconstruite, réentraînée, mais qui n'avait pas encore prouvé sa valeur au feu. À Buçaco, les régiments portugais tiennent la ligne, chargent avec les Britanniques, repoussent les vétérans de Masséna. Le soir venu, les Français ont perdu près de quatre mille cinq cents hommes. Les alliés, à peine plus de mille deux cents.
Beatriz s'est arrêtée près d'un rocher. « Mon arrière-grand-mère disait que la terre d'ici a bu plus de sang que de pluie, cette année-là. » Elle sourit tristement. « On répète ça au village comme une prière. »
Le chiffre a moins d'importance que ce qu'il révèle. Ce matin de septembre, un général anglais méfiant a regardé des soldats portugais tenir bon sous le feu, et il a cessé de douter. Pendant les trois dernières années de la guerre, ces mêmes Portugais seront à ses côtés, de bataille en bataille, jusqu'à chasser les Français d'Espagne. Buçaco n'a pas gagné la guerre. Buçaco a scellé une confiance.

Une table au pied de la montagne
À midi, la faim nous ramène au monde des vivants. Nous redescendons vers le Luso, puis vers Mealhada, la petite ville que tout le Portugal connaît pour une seule raison. Ici, on rôtit le meilleur cochon de lait du pays. Le leitão da Bairrada n'est pas un plat, c'est une institution.
La maison où nous nous attablons n'a pas d'enseigne tapageuse, juste une salle carrelée, bruyante, où les familles du dimanche parlent fort. L'odeur te prend dès la porte, une odeur de peau grillée et de laurier qui te fait oublier tes bonnes résolutions. Le patron arrive avec le plat, et la croûte du leitão craque sous le couteau avec ce bruit sec, précis, qui fait taire toute la table une seconde.
La chair est fondante, poivrée, parfumée à l'ail et au saindoux dont on badigeonne la bête pendant des heures. Antoine ferme les yeux. Eleanor, si sérieuse d'ordinaire, éclate de rire en s'essuyant les doigts. On nous sert un espumante de la Bairrada, ce vin mousseux du cru dont la fine acidité vient couper le gras, et un rouge de Baga, tannique et droit, qui tient tête au cochon sans plier. La chaleur de l'assiette monte encore. Dehors, une cloche sonne. C'est un de ces repas dont on se souvient longtemps après avoir oublié la route pour y arriver.

Beatriz lève son verre. « À la colline », dit-elle. « Et à ceux qui y sont restés. »
La forêt murée des moines
L'après-midi appartient aux arbres. Car Buçaco, avant d'être un champ de bataille, fut un désert. Pas un désert de sable, un désert de silence. En 1628, les Carmes déchaux fondent ici le couvent de Santa Cruz do Buçaco et enferment la montagne derrière un mur pour en faire un lieu de retraite et de prière. Ils plantent, patiemment, des essences venues du monde entier. Cèdres, cyprès, fougères géantes. La forêt que tu traverses aujourd'hui, cette Mata Nacional de cent cinq hectares, est en grande partie leur œuvre.
« Les papes eux-mêmes ont protégé ces arbres », raconte Beatriz. Une bulle pontificale menaçait d'excommunication quiconque oserait abattre un seul de ces troncs. Antoine, l'ingénieur forestier, en reste bouche bée. « Une forêt défendue par le ciel », souffle-t-il. « J'en ai vu protégées par des lois. Jamais par une menace de damnation. »
Comme à Conímbriga, cette ville de la même Beira que personne n'a jamais reconstruite, Buçaco garde la trace de ceux qui l'ont bâti bien après leur départ. Les Romains ont laissé des mosaïques dans la poussière. Les Carmes ont laissé une forêt. Les deux ont survécu à l'oubli.
Au cœur des arbres se dresse une folie de pierre, un palais qui semble sorti d'un rêve. Le Palais-Hôtel do Buçaco, construit à la charnière des XIXe et XXe siècles à l'emplacement du vieux couvent, œuvre de l'architecte italien Luigi Manini, décorateur d'opéra devenu bâtisseur. Néo-manuélin, couvert de dentelles de pierre, il imite le style des grands monuments de l'âge des découvertes. Les rois du Portugal en firent leur pavillon de chasse. Aujourd'hui encore, il produit son propre vin sur les coteaux de la Bairrada voisine.


Ce que l'on raconte au village
Le soir descend, et Beatriz baisse la voix, comme on le fait pour les histoires qui ne s'écrivent pas. On raconte, dit-elle, qu'une bulle du pape interdisait aux femmes de franchir le mur de la forêt, sous peine d'excommunication, pour préserver la retraite des moines. On raconte aussi que le jour de la bataille, un vieux frère resté seul dans le couvent aurait guidé Wellington à travers les sentiers secrets de la montagne, ces raccourcis que seuls les Carmes connaissaient, permettant au général de déplacer ses troupes plus vite que Masséna ne pouvait l'imaginer.
Eleanor, l'historienne, sourit avec douceur mais ne laisse pas passer. « Il y a bien eu un moine guide, dit-elle. Un frère du couvent a montré les chemins aux Anglais, c'est attesté. Le reste, l'histoire du pape et des femmes bannies, c'est la broderie que trois siècles de veillées ont ajoutée. » Elle referme son carnet. « Et c'est très bien ainsi. Une montagne a le droit d'avoir ses contes autant que ses archives. »
Toi, ami lecteur, tu sens la différence. Le moine qui guide, c'est l'histoire. La damnation qui plane sur la forêt, c'est la légende. Buçaco te tend les deux dans la même main, et te laisse choisir laquelle réchauffe le mieux tes soirées.
La descente, à la lumière du couchant
Nous quittons la crête quand le soleil bascule derrière les collines de la Bairrada. La brume du matin a disparu, et la forêt s'embrase d'un or fatigué. Antoine se retourne une dernière fois vers les grands cèdres. Eleanor range son carnet plein de notes. Beatriz marche devant, chez elle, tranquille.
Deux siècles ont passé depuis que Ney a lancé ses colonnes dans le brouillard. La route où montaient les Français est aujourd'hui bordée de fougères. Le mur des moines tient toujours. Et quelque part sous nos pas dort la confiance qu'un général méfiant a fini par accorder à une armée qu'on croyait perdue.
C'est peut-être cela, la vraie leçon de Buçaco. Que les collines les plus discrètes gardent parfois les tournants les plus décisifs. Que la pierre d'un couvent et le sang d'une bataille peuvent partager la même forêt sans se faire d'ombre. Et que la mémoire, comme ces cèdres plantés par des mains disparues, met des siècles à donner sa pleine hauteur.
Toi qui me lis, si tu passes un jour entre Coimbra et Porto, monte à Buçaco. Marche lentement. Écoute. La montagne parle bas, mais elle parle.
Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.
Catégorie : Grandes batailles · Pays : Portugal · Type de lieu : Lieux de mémoire
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Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




























































































