Ta chronique de voyage au Portugal sur Câmara de Lobos, à Madère, avec João Gonçalves Zarco puis Winston Churchill (du XVe au XXe siècle), au temps où l'on baptisait les baies au nom des phoques moines, tandis qu'en Angleterre un Premier ministre déchu posait son chevalet un matin de janvier 1950.
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Comment une baie de pêcheurs, baptisée au nom d'animaux aujourd'hui presque disparus, a retenu pour toujours le pinceau d'un homme d'État
Tu sais, il existe des lieux qui attendent, patients, qu'un regard célèbre vienne les révéler au monde, alors qu'ils étaient déjà là, entiers, depuis cinq siècles. Câmara de Lobos est de ceux-là. Le 1er janvier 1950, un paquebot nommé Durban Castle glisse dans la rade de Funchal. À son bord, un homme de soixante-quinze ans, écarté du pouvoir. Winston Churchill vient chercher à Madère un peu de lumière et beaucoup d'oubli. Quelques jours plus tard, il installe son chevalet au bord d'une baie de pêcheurs, à l'ouest de la ville, et il peint. Ce qu'il fixe ce matin-là existe encore: les barques rouges, jaunes, vertes, tirées sur les galets, l'eau qui les balance doucement, la falaise sombre qui ferme l'horizon.
Mais quand j'arrive ici, ce n'est pas d'abord le fantôme de Churchill que je poursuis. C'est le nom. Ce nom étrange, cette "chambre des loups", qui raconte à lui seul une histoire vieille de six cents ans, bien avant qu'aucun Anglais n'ait posé sa semelle sur l'île. Regarde bien, toi qui lis ces lignes: dans un seul nom de village, deux mondes se touchent, et entre les deux, six siècles de barques sorties chaque nuit vers l'abîme.
Premiers pas au bord de la chambre des loups
Je descends vers le port par une ruelle en pente si raide qu'elle semble vouloir me jeter à la mer. L'air sent le sel, le gasoil des moteurs et, plus discret, quelque chose de frit et de sucré qui monte d'une porte entrouverte. En bas, la baie s'ouvre d'un coup. Les xavelhas, ces petites embarcations peintes de couleurs vives, reposent flanc contre flanc sur la grève, et la lumière de fin de matinée s'accroche à leurs coques comme si elle aussi voulait les peindre.
Trois compagnons m'attendent près du quai. Manuela est d'ici, née à Câmara de Lobos, d'une famille qui pêche le peixe-espada depuis tant de générations qu'elle a cessé de les compter. Elle a le regard de ceux qui savent lire la mer avant qu'elle ne parle. Alice est venue d'Angleterre. Historienne, elle a passé des années sur les dernières décennies de Churchill, sur ses toiles surtout, cette part secrète d'un homme que l'on croyait tout entier fait de discours. Ivo, enfin, est guide au belvédère qui porte le nom du vieil homme d'État, et il connaît chaque anecdote de ce séjour de 1950 comme d'autres connaissent leur propre enfance.
"Tu veux commencer par le peintre ou par les loups?" me lance Ivo, un sourire au coin des lèvres. Alice rit doucement. "Toujours les loups d'abord, non? Les Anglais arrivent toujours en retard dans cette histoire." Manuela, elle, ne dit rien. Elle regarde la mer, là où l'eau vire au bleu d'encre, et je comprends que pour elle cette histoire n'a ni début ni fin. Elle continue, chaque nuit, quand les moteurs s'allument.
Zarco et les loups qui n'étaient pas des loups
Remonte le temps avec moi. Nous sommes autour de 1420. Madère vient d'émerger de la brume pour les navigateurs portugais, une île démesurée, couverte d'une forêt si dense qu'on la baptisera "bois", madeira. À la barre de cette aventure, un homme au regard borgne et à la volonté entière: João Gonçalves Zarco, né vers 1390, mort en 1471, premier capitaine-donataire de Funchal. C'est lui qui distribue la terre, trace les premiers chemins, donne les premiers noms.
Un jour, longeant la côte sud, il découvre une petite baie abritée, un repli de la falaise où la mer se calme. Et là, sur les galets, une population grasse et paisible se chauffe au soleil: des phoques moines, que les Portugais appellent lobos-marinhos, les loups de mer. Ils sont si nombreux que la baie semble leur appartenir. Zarco la nomme d'après eux. Câmara de Lobos, la chambre, le refuge des loups marins.
"Le plus troublant," dit Alice en s'accroupissant près d'une barque, "c'est que ce nom est un acte de naissance et un certificat de décès en même temps." Elle a raison. Car ces phoques moines, tu n'en verras plus un seul aujourd'hui dans la baie. Chassés pour leur graisse, dérangés par les hommes, ils ont reculé, reculé encore, jusqu'à ces cailloux perdus au large que l'on nomme les Desertas, où survit aujourd'hui l'une des dernières colonies d'Europe. Le village porte le nom d'animaux qu'il a lui-même fait fuir. C'est une chose que je trouve bouleversante: nous baptisons souvent les lieux d'après ce que nous sommes en train de perdre.
Manuela s'approche. "Ma grand-mère disait qu'enfant, sa propre grand-mère avait encore vu un loup marin échoué sur la grève. Personne n'y croyait vraiment." Ainsi tient une mémoire, par un fil de paroles plus solide parfois que les archives.
Un vieux lion et son chevalet
Fais maintenant un bond de cinq siècles. Le monde a changé de maître plusieurs fois, mais la baie, elle, n'a presque pas bougé. Nous sommes en janvier 1950. Churchill a mené son pays à travers la guerre puis a été renvoyé par les urnes en 1945, humiliation qu'il n'a jamais tout à fait digérée. Il descend du Durban Castle le 1er janvier, s'installe au Reid's Palace de Funchal, ce grand hôtel accroché à sa falaise où l'on occupe encore aujourd'hui ce que l'on appelle la suite Churchill.
Il n'est pas venu pour la politique. Il est venu pour la peinture, cette passion tardive qui l'a sauvé plus d'une fois de ce qu'il appelait son chien noir, sa mélancolie. On le conduit à Câmara de Lobos. Là, dans les premiers jours de janvier, il pose son chevalet face à la baie et il travaille. Les sources se disputent encore la date exacte de cette séance, certaines avancent le 5, d'autres le 8, et je préfère te laisser l'imprécision plutôt qu'une fausse certitude. Ce qui est sûr, c'est le résultat: une toile lumineuse, les barques comme des taches de couleur pure, la falaise en arrière-plan, la mer qui respire.
"Regarde comme il a simplifié," murmure Alice en me montrant une reproduction sur son téléphone. "Ce n'est pas la précision d'un cartographe, c'est l'émotion d'un homme fatigué qui trouve enfin le calme." Ivo hoche la tête. "Et il n'a pas eu le temps de traîner. Le 10 janvier, on lui annonce que l'élection est convoquée en Angleterre. Le 12, il repart, en hydravion Aquila Airways cette fois. Douze jours en tout. Douze jours qui ont suffi à rendre notre baie célèbre dans le monde entier."
Toi, ami lecteur, mesure l'ironie: un homme vient chercher l'oubli, et c'est lui qui donne à un village l'immortalité. En 1963, la terrasse de l'Espírito Santo, d'où l'on domine la baie, est rebaptisée belvédère Winston Churchill. On y a posé une statue de bronze et une chaise, pour ceux qui voudraient, un instant, s'asseoir à la place du vieux lion et regarder ce qu'il regardait.
Ceux qui descendent chercher le poisson noir
Mais la vraie vie de Câmara de Lobos ne se joue ni sur une toile ni sur un belvédère. Elle se joue la nuit, dans le noir, très loin sous la surface. Car ce port vit depuis toujours d'un poisson étrange: le peixe-espada preto, le sabre noir, une créature de cauchemar aux yeux immenses et à la peau d'obsidienne qui vit entre huit cents et mille deux cents mètres de fond. On ne le pêche que la nuit, quand il remonte un peu, avec de longues palangres appâtées qui plongent dans l'abîme.
"Mon père partait à la tombée du jour et rentrait à l'aube," raconte Manuela. Sa voix a changé, plus basse. "On ne dormait jamais tout à fait, à la maison, tant qu'une barque n'était pas rentrée." Imagine ces hommes, seuls sur l'eau noire, remontant à la force des bras des lignes chargées de poissons argentés qui meurent presque aussitôt, tant la pression des profondeurs leur manque. Pendant longtemps, on ne trouvait ce sabre noir presque nulle part ailleurs qu'ici. Câmara de Lobos en a fait sa fierté, jusqu'à lui consacrer chaque année une fête.
Près de la cale, un vieil homme répare un filet, les doigts noués par le sel et les années. Il s'appelle Cândido, et il a passé quarante ans à descendre chercher le poisson noir. "Le pire," me dit-il sans lever les yeux, "ce n'était pas la fatigue. C'était le silence, là-bas, loin de la côte. On entendait son propre cœur." Il rit. "Et puis on rentrait, et il y avait la poncha qui attendait." Toi qui me lis, retiens ce mot. La poncha. Nous allons la boire ensemble.
Une table au-dessus de la baie
Il est midi passé quand nous nous attablons dans une petite tasca suspendue au-dessus du port, une de ces salles sans prétention où le patron cuisine ce que la mer a bien voulu donner le matin même. Je ne nomme un établissement que s'il a plus d'un demi-siècle d'existence, car son ancienneté est déjà, en soi, un morceau de patrimoine. Ici, faute de pouvoir le vérifier, je te le décris sans le nommer, mais crois-moi, la table valait le détour.
D'abord la poncha. C'est la boisson des pêcheurs d'ici, celle que Cândido évoquait, un mélange d'aguardente de canne, de miel et de citron que l'on écrase et remue avec un petit bâton de bois cannelé, le caralhinho. La première gorgée pique, chauffe la gorge, puis le miel adoucit tout. Manuela lève son verre. "Contre le froid de la mer," dit-elle, et je comprends que ce n'est pas qu'une formule.
Puis arrive le plat, l'emblème absolu de l'île: l'espada com banana. Le filet de sabre noir, roulé, pané, doré à la poêle, servi avec une banane de Madère juste saisie qui fond de sucre contre le sel du poisson. Écoute la salle: le grésillement de la friture derrière le comptoir, le choc des verres, une radio qui chante en portugais. Sens la chaleur de l'assiette sous la paume, la chair blanche et tendre qui se défait sous la fourchette, et ce mariage improbable, presque scandaleux, du poisson des abysses et du fruit du soleil. Ivo ferme les yeux une seconde. "Voilà Madère dans une bouchée," souffle-t-il. Il a raison.
Et pour finir, une part de bolo de mel de cana, ce gâteau dense et sombre au miel de canne, aux épices et aux noix, que les familles préparent depuis des générations et qui se garde, dit-on, presque un an. Un dernier verre, de vin de Madère cette fois, ambré, chaud, sucré, la mémoire liquide de l'île. La lumière descend sur la baie, dorée, et pendant un instant je jurerais que Churchill n'a jamais tout à fait rangé son chevalet.
Ce que racontent les vieux, le soir
Cândido nous a rejoints pour le café. Et c'est lui, bien sûr, qui porte la légende, car ce sont toujours les mains les plus abîmées qui gardent les plus belles histoires. "On raconte que," commence-t-il, et à ces mots Alice pose sa tasse, attentive, "on raconte que la dernière nuit où les loups marins ont quitté la baie, une tempête s'est levée sans prévenir, et que depuis, quand la mer gronde trop fort du côté des Desertas, ce sont eux qui rappellent aux hommes que la baie fut d'abord la leur."
Un silence. Puis Alice sourit, avec cette délicatesse des vrais savants qui ne veulent pas briser un rêve. "La vérité est plus triste et plus simple," dit-elle doucement. "Les phoques n'ont pas maudit personne. On les a chassés pour leur huile, on a pris leur baie, et ils sont partis, comme partent les êtres que l'on cesse de respecter." Cândido hausse les épaules. "Peut-être. Mais ma légende est plus belle." Et ils ont raison tous les deux, tu vois. L'un garde la mémoire du cœur, l'autre celle des faits. Un bon village a besoin des deux.
L'heure bleue, et le vieux lion qui regarde encore
Nous remontons au belvédère quand le jour bascule. La statue de bronze de Churchill est là, assise, le regard tourné vers la baie qu'il a peinte. En dessous, une à une, les lumières des xavelhas s'allument. Bientôt, quelques-unes glisseront vers le large, vers l'abîme où dort le poisson noir, exactement comme au temps de Zarco, exactement comme au temps du peintre.
Regarde une dernière fois avec moi, toi qui as fait tout ce chemin dans ces lignes. Un navigateur borgne a donné à ce lieu le nom d'animaux qu'il allait faire fuir. Un vieil homme fatigué lui a donné un visage sur une toile. Et chaque nuit, des pêcheurs anonymes lui donnent, encore, sa raison d'exister. Câmara de Lobos n'appartient à aucun d'eux. Elle les contient tous. C'est cela, au fond, un lieu qui a une âme: un endroit où le passé n'est jamais tout à fait passé, et où l'on peut, si l'on s'assoit un instant à la place du vieux lion, le sentir respirer encore.
Catégorie : Personnages · Pays : Portugal · Type de lieu : Villages
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