Caramulo, le sanatorium que la médecine a transformé en musée

Beira
August 30, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes sur les hauteurs de la Serra do Caramulo, Beira Alta, Portugal

Ta chronique de voyage au Portugal sur les hauteurs du Caramulo, avec Jerónimo de Lacerda et ses fils Abel et João (XXᵉ siècle), au temps où l'on soignait encore la tuberculose à l'air pur de la montagne, tandis qu'à Lille, Albert Calmette et Camille Guérin inoculaient en 1921 le tout premier vaccin BCG à un nouveau-né.

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Tu sais, il existe des endroits qui changent de métier sans jamais changer d'adresse. Le Caramulo est de ceux-là. Ce matin de fin d'été, la brume s'accroche encore aux pins de la serra, quelque part entre Viseu et Tondela, à plus de huit cents mètres au-dessus du reste du Portugal. L'air y est net, presque coupant, avec cette odeur de résine chauffée qui te reste sur la langue. Il y a un siècle, on te l'aurait vendu comme un médicament.

Car c'est bien ce qu'il fut. En 1921, un médecin de Tondela nommé Jerónimo de Lacerda a regardé cette montagne et n'y a pas vu un paysage : il y a vu une pharmacie à ciel ouvert. Le tourisme n'existait pas encore ici. Ce que Lacerda a fait construire, dans les années qui ont suivi, c'est la plus grande station sanatoriale de toute la péninsule Ibérique, une ville entière taillée pour une seule mission : faire respirer ceux que la tuberculose étouffait.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes : nous sommes sur les ruines d'une utopie médicale. Et à quelques pas de là, dans un bâtiment intact, nous allons trouver un Picasso.

Premiers pas sur la montagne qui guérissait

Nous montons à trois, ce jour-là, par la route en lacets qui grimpe depuis la vallée. Adelaide ouvre la marche. C'est une femme du Caramulo, née ici, dont la famille est liée à l'Estância Sanatorial depuis les années 1930 : son grand-père travaillait aux cuisines quand les pavillons étaient encore pleins. « Ma mère disait que le silence, ici, était un traitement à part entière », me glisse-t-elle en désignant les façades vides. « Les malades n'avaient rien d'autre à faire que respirer et attendre. »

À côté d'elle, Colette prend déjà des notes. Historienne de la médecine, venue de France, elle a passé sa carrière à étudier l'Institut Pasteur et l'histoire du vaccin BCG. Elle regarde la montagne avec cet œil précis de qui cherche les dates avant les émotions. « Vous savez que tout ceci, ces pavillons, ce projet immense, tenait sur une croyance parfaitement rationnelle pour l'époque ? L'altitude, le repos, le grand air. Avant les antibiotiques, c'était littéralement le meilleur traitement disponible. Ce n'était pas de la superstition. C'était de la science. »

Le troisième, c'est Henrique, guide du musée un peu plus haut. Pragmatique, méthodique, il connaît chaque pièce de la collection automobile comme un mécanicien connaît son moteur. Pour l'instant, il écoute, les mains dans les poches, un demi-sourire aux lèvres. Il sait ce qui nous attend en haut, et il aime laisser la montagne parler la première.

Le vent tombe. Une cloche, très loin, sonne dans un village de la vallée. Et Adelaide pose la question qui va guider toute notre journée : « Comment on transforme un hôpital pour mourants en musée de voitures et de tableaux ? »

L'homme qui a bâti une ville pour respirer

Il faut s'arrêter un instant sur Jerónimo de Lacerda, parce que ce qu'il a accompli ici dépasse de loin la médecine. Quand il lance le Caramulo au début des années 1920, il ne se contente pas d'ouvrir un sanatorium. Il dessine une ville-modèle, en avance de plusieurs décennies sur le reste du pays.

Écoute la liste, et souviens-toi qu'on parle du Portugal rural des années 1920, où l'électricité et l'eau courante étaient un luxe de grandes villes. Le Caramulo, lui, avait l'eau canalisée dans chaque pavillon. Un réseau d'égouts, avec des stations de traitement. Un ramassage organisé des déchets, avec son propre four. Et surtout, sa propre centrale hydroélectrique, qui produisait une énergie propre à partir des cours d'eau de la serra. Une station thermale de la lumière, en somme, alimentée par la montagne elle-même.

Adelaide s'arrête devant un long bâtiment aux fenêtres béantes, celles qu'on ouvrait grand pour laisser entrer l'air vif. « Ici, on venait de tout le Portugal, et même d'ailleurs. Des familles entières s'installaient dans la vallée pour être près d'un malade. Le village vivait au rythme des cures. » Sa voix se serre un peu. Il y a, dans ces murs, la mémoire de milliers de gens qui ont attendu ici, entre l'espoir et la peur, que leurs poumons cessent de brûler.

Toi, ami lecteur, imagine ce paradoxe : une ville entière, moderne, lumineuse, joyeuse presque, construite tout autour de la maladie la plus redoutée du siècle.

Les longs pavillons abandonnés du sanatorium du Caramulo, façades de béton aux grandes fenêtres ouvertes, dressés parmi les pins de la serra sous une brume matinale, ambiance mélancolique et solennelle

Pendant ce temps, à Lille, une aiguille scellait le destin du Caramulo

Voici où l'histoire devient vertigineuse. L'année même où Jerónimo de Lacerda bâtit sa montagne pour respirer, 1921, à plus de mille kilomètres de là, dans un laboratoire de l'Institut Pasteur de Lille, deux hommes s'apprêtent à condamner tout ce qu'il construit.

Colette s'anime, et c'est sa partie. « Albert Calmette et Camille Guérin travaillaient depuis plus de treize ans sur une souche affaiblie de bacille bovin. En juillet 1921, ils l'administrent pour la première fois à un être humain : un nouveau-né, à Paris, dont la mère était morte de tuberculose. C'est la naissance du BCG, le Bacille de Calmette et Guérin. »

Elle marque une pause, et regarde les pavillons vides autour de nous. « Vous comprenez l'ironie ? La même année. D'un côté de l'Europe, on bâtit des palais pour soigner les corps un par un, avec du repos et de l'air. De l'autre, deux chercheurs mettent au point le geste qui, à terme, empêchera la maladie d'arriver. »

Le BCG ne vide pas les sanatoriums du jour au lendemain, bien sûr. Il faudra encore des décennies, et surtout l'arrivée des antibiotiques antituberculeux au milieu du siècle, pour que ces montagnes-hôpitaux perdent leur raison d'être. Mais le mouvement est lancé dès 1921. Le Caramulo naît déjà avec, quelque part dans un flacon français, la promesse de sa propre fin.

« C'est ça, la médecine », dit doucement Colette. « On ne bâtit jamais aussi bien que juste avant de devenir inutile. »

Illustration éditoriale évoquant un laboratoire médical du début du XXe siècle, fioles de verre et lumière tamisée, en contraste avec la montagne portugaise, atmosphère scientifique et feutrée

Le repas de midi, à mi-chemin entre les ruines et le musée

À midi, la faim nous rattrape, et nous redescendons vers une petite salle de restaurant, en contrebas, où l'on sert encore la cuisine de la Beira Alta comme on la servait aux familles des malades. La porte s'ouvre sur un vacarme de fourchettes et de conversations, une chaleur de cuisine qui embue les vitres, et cette odeur profonde de viande mijotée qui te prend au ventre avant même que tu t'assoies.

On nous apporte d'abord le vin, un Dão, ce rouge de la région né sur les coteaux au-dessus de quatre cents mètres, tout en Touriga Nacional et en Jaen, sombre et tannique, avec un fond de fruit noir et de montagne. Puis le plat : un rancho à moda de Viseu, ce bouillon riche où le pois chiche, les pâtes, la vitela et le chou se répondent dans une même cuillère fumante. La première bouchée est brûlante, presque trop, et il faut souffler dessus. Adelaide rit de nous voir faire. « C'est un plat de gens qui travaillent dehors, l'hiver, sur la serra. Ça tient au corps. »

Henrique, lui, mange en silence, concentré, comme il fait tout. Puis vient le dessert : des viriatos, ces petites douceurs en forme de V, à la pâte d'œuf, saupoudrées de sucre, qui portent le nom du chef lusitanien qui résista à Rome sur ces mêmes montagnes. La texture fond, le sucre craque un peu sous la dent. On parle peu. On écoute la salle. Et pendant un moment, la tuberculose, les laboratoires et les dates s'effacent devant la simple chaleur d'un déjeuner partagé.

Rancho à moda de Viseu, ragoût traditionnel de la Beira Alta aux pois chiches, pâtes, veau et chou, servi avec un verre de vin du Dão

Aníbal, et la légende de l'air qui lave les poumons

En sortant, sur le chemin de terre qui remonte, nous croisons un vieil homme, Aníbal, qui mène deux chèvres le long d'un mur de pierre sèche. Le visage buriné, la casquette enfoncée, il s'arrête volontiers pour parler à des étrangers qui montent vers les ruines.

« Vous allez voir les hôpitaux ? » Il hoche la tête, comme s'il approuvait un pèlerinage. Puis il baisse la voix, de cette façon qu'ont les vieux quand ils passent du fait à la croyance. « On raconte que, bien avant les médecins, bien avant monsieur Lacerda, les bergers d'ici envoyaient déjà leurs malades dormir sur les hauteurs. On disait que l'air du Caramulo lavait les poumons, qu'une source, quelque part sous les rochers, rendait le souffle à ceux qui l'avaient perdu. Mon grand-père jurait l'avoir bue. »

Colette écoute, un sourire indulgent aux lèvres. Elle ne détruit pas la légende, mais elle la remet à sa place, avec douceur. « C'est une belle histoire. Et il y a sûrement un fond de vrai : ces montagnes avaient une réputation ancienne. Mais ce qui a fait le Caramulo, ce n'est pas une source magique. C'est un médecin qui a mesuré, calculé, bâti. La croyance est venue après le savoir, pas avant. » Aníbal hausse les épaules, pas vexé pour un sou. « Peut-être, madame. Mais la source, elle, ne s'est jamais trompée. » Et il s'en va, ses chèvres devant lui, nous laissant avec la plus vieille question du monde : combien de nos vérités d'aujourd'hui seront les légendes de demain ?

Les fils, la mort d'Abel, et le musée né du déclin

Reste le mystère qu'Adelaide a posé au départ. Comment passe-t-on de la mort à la beauté ?

La réponse tient dans deux frères. Abel de Lacerda, né en 1921, l'année de fondation de la station, avait étudié l'économie et les finances, mais son cœur battait pour l'art. João, né en 1923, avait suivi la voie du père : la médecine, la pneumologie, précisément la spécialité des poumons que la montagne soignait. Les deux fils comprirent, avant beaucoup d'autres, ce que Colette nous avait dit le matin : que les progrès de la médecine dicteraient la fin du Caramulo comme lieu de soin. Alors, plutôt que d'attendre la ruine, ils ont changé de métier sans changer d'adresse.

Abel eut l'idée folle d'écrire à des artistes du monde entier pour leur demander des œuvres. Et, chose incroyable, on lui répondit. Peu à peu, sur cette montagne à tuberculeux, s'est constituée une collection qui va de l'Égypte ancienne jusqu'à un Picasso, près de cinq cents pièces, peintures, sculptures, meubles, céramiques, tapisseries. Henrique s'anime enfin, ici, sur son terrain. « Les gens montent pour les voitures, et repartent bouleversés par les tableaux. C'est toujours comme ça. »

Abel, lui, ne verra jamais l'aboutissement. Il meurt prématurément en 1957, à trente-six ans à peine. C'est le bâtiment qu'il avait dessiné pour l'art qui sera inauguré, deux ans plus tard, en 1959, par le président de la République en personne. João poursuivra l'œuvre du frère disparu, et donnera à l'ensemble le nom qu'il porte encore : la Fondation Abel et João de Lacerda.

Museu do Caramulo (Fundação Abel e João de Lacerda), Tondela, Portugal — façade et bâtiment du musée

Puis il y eut les voitures. Une centaine de véhicules et de motos, alignés comme des joyaux de chrome et d'acier, des carrosseries d'avant-guerre qui brillent sous la lumière filtrée. Henrique passe la main au-dessus d'une aile sans la toucher, avec une tendresse presque coupable. « Chacune a une histoire. Certaines ont traversé des guerres. Ici, elles ne rouilleront plus. »

Une rangée de voitures anciennes rutilantes des années 1920 et 1930, carrosseries noires et chromes étincelants, exposées dans une salle de musée à la lumière douce, reflets sur le sol poli

La lumière qui tombe sur la serra

En fin d'après-midi, la brume du matin a cédé la place à une lumière basse et dorée qui glisse sur les pins. Nous nous arrêtons une dernière fois devant les pavillons vides du sanatorium. Adelaide ne dit rien. Colette range enfin son carnet. Henrique regarde vers la vallée.

Il y a quelque chose de bouleversant, toi qui me lis, dans ce lieu qui a échoué à ce pour quoi il fut bâti, et qui a réussi tout autre chose. Le Caramulo n'a pas vaincu la tuberculose : c'est un flacon français, en 1921, qui a commencé ce travail. Mais quand ses murs sont devenus inutiles pour les corps, deux frères ont refusé de les laisser mourir, et les ont remplis de ce qui, précisément, ne meurt pas : des tableaux, des machines, la mémoire.

Une ville bâtie contre la mort, devenue un lieu qui protège la beauté du temps. Il n'y a pas de plus belle reconversion. Et si tu montes un jour sur cette montagne, respire un grand coup avant d'entrer au musée. L'air, lui, soigne toujours. C'est seulement nous qui avons appris à guérir autrement.

Catégorie : Civilisations  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Lieux de mémoire

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Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

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