Ta chronique de voyage en Espagne sur Cartagena et son arsenal, avec l'ingénieur Sebastián Feringán et le constructeur anglais George Bell Rennie (XVIIIe et XIXe siècles), au temps où l'Espagne des Bourbons rebâtissait sa marine de guerre, tandis qu'en Angleterre les ateliers de la Tamise assemblaient en 1862 le premier dock flottant en fer jamais mis à l'eau.
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Cartagena, l'arsenal qui a fait bâtir sa cale sèche en Angleterre
Comment une ville espagnole a commandé aux ateliers de la Tamise un dock de fer, l'a reçu en pièces détachées, et l'a remonté face à la Méditerranée
Tu sais, il y a des villes qui gardent leurs secrets derrière un mur. À Cartagena, le mur existe vraiment. Il court le long du port, gris et têtu, et derrière lui dort un chantier naval que l'Espagne a voulu, dès 1731, comme on veut une revanche. Le roi Philippe V venait d'approuver le projet le 13 juin de cette année là. Sept mois plus tard, le 20 février 1732, les premières pierres de l'Arsenal descendaient vers l'eau. Un ingénieur militaire menait tout cela, un homme dont le nom ne dit plus rien à personne aujourd'hui et qui a pourtant redessiné une baie entière. Sebastián Feringán.
Je suis arrivé un matin de septembre, quand la lumière tombe droit sur la rade et que le fer des grues chauffe déjà. Le mur était là, exactement comme sur les gravures du XVIIIe siècle. Et derrière, une histoire que presque personne ne raconte, parce qu'elle mêle deux ennemis de toujours, l'Espagne et l'Angleterre, dans une affaire de génie civil. Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce port a commandé sa plus belle machine à ceux là mêmes qu'il combattait sur toutes les mers du globe.
C'est cette histoire que je suis venu vérifier, archive après archive. Pas la légende. Les faits.
Trois voyageurs devant une grille fermée
Je ne suis pas seul devant cette grille. Rosario m'attend déjà, un carnet à la main, comme toujours. Elle est de Cartagena, née à quelques rues d'ici, et dans sa famille on a servi l'Arsenal sur plusieurs générations. Son grand père y calfatait des coques, son père y a soudé de l'acier. Elle parle du chantier comme d'un vieil oncle qu'on aime sans trop l'avouer.
À côté d'elle, Dorothy tourne autour du portail avec cet air concentré qu'elle prend devant tout ce qui touche à l'ingénierie navale britannique. Elle est anglaise, elle a passé sa vie universitaire à suivre la trace des machines que son pays a exportées vers la Méditerranée au XIXe siècle. Autant te dire qu'ici, elle est chez elle autant que Rosario, d'une autre manière.
Le troisième, c'est Ginés. Ancien de la Marine espagnole, il guide aujourd'hui les visiteurs dans l'enceinte militaire. Il connaît chaque bassin, chaque date, chaque anecdote qui ne figure sur aucune plaque. Quand il pose la main sur la vieille pierre du portail, tu sens qu'il touche quelque chose de vivant.
"Vous croyez connaître les chantiers navals", nous lance t il en poussant la grille. "Attendez de voir ce que les Anglais nous ont vendu."
L'odeur nous saisit d'un coup. Le sel, le goudron chaud, une pointe d'huile de moteur. Au loin, la coque noire d'un sous marin luit dans un bassin. Rosario sourit. Elle a grandi avec cette odeur.
L'obsession d'un roi et le compas d'un ingénieur
Ginés nous mène d'abord vers les plus vieux bâtiments. Il faut remonter à 1726 pour comprendre. Cette année là, l'Espagne des Bourbons réorganise sa marine et divise ses côtes en trois grands départements maritimes. Cadix pour l'Atlantique sud, Ferrol pour le nord, et Cartagena pour toute la Méditerranée. La ville devient d'un coup la capitale navale du sud est. Il lui faut un arsenal digne de ce rang.
"Feringán arrive avec une idée simple et folle", raconte Ginés en désignant la darse. "Creuser un bassin fermé, à l'abri du mur, et y aligner les chantiers de construction comme des lits dans un dortoir."
Le résultat dépasse tout ce qu'on imaginait. Au fil du siècle, l'Arsenal met à l'eau vingt et un vaisseaux de ligne, dix sept frégates, et plus d'une cinquantaine de brigantins. Dorothy note les chiffres, relève la tête, redemande la date d'approbation royale. Elle veut la précision. C'est sa manière d'aimer un lieu.
Je m'arrête un instant devant les cales couvertes. Elles sont immenses, voûtées, fraîches comme des églises. On y construisait des navires de guerre à l'ombre, à l'abri du soleil qui gerce le bois. Tu passes la main sur le granit et tu sens encore la sueur des charpentiers. Ginés raconte que Jorge Juan, le grand savant marin, apporta ici des innovations uniques en Méditerranée, dont les premiers bassins pour caréner les coques à sec, sans marée. Un luxe d'ingénieur, à une époque où le reste de la mer travaillait encore au gré des flots.

Le dock de fer venu de la Tamise
Et puis Ginés s'arrête. Il nous fait face, ménage son effet.
"Maintenant, la vraie histoire. Celle pour laquelle vous êtes venus."
Nous voici devant un bassin ancien. Dorothy retient son souffle. Elle sait déjà. Dans les années 1860, l'Espagne se dote de sa première flotte de cuirassés, ces navires bardés de plaques de fer qui rendent d'un coup toutes les cales de bois ridicules. Comment réparer sous la ligne de flottaison une bête de plusieurs milliers de tonnes revêtue de métal ? Le vieux carénage à sec ne suffit plus. Il faut une machine neuve, énorme, capable de soulever un cuirassé hors de l'eau.
Cette machine, l'Espagne ne la construit pas. Elle la commande. En Angleterre.
"Le premier dock flottant en fer réellement au point du monde", précise Dorothy, et sa voix tremble un peu. "Dessiné en 1862 par George Bell Rennie, de la maison J. and G. Rennie, à Londres. Construit là bas en dix huit mois environ, puis entièrement démonté, chargé sur des navires, et expédié ici, à Cartagena, pour être remonté pièce par pièce."
Je la regarde, incrédule. Un dock de trois cent vingt quatre pieds de long, cent cinq pieds de large, capable de lever cinq à six mille tonnes, coûtant entre cent cinquante et cent soixante mille livres sterling, traversant l'Europe en morceaux dans les soutes. Rosario hoche la tête. Dans sa famille, on a toujours su que les meilleurs outils du chantier parlaient anglais.
Le 2 juin 1866, on laisse enfin l'eau entrer dans le bassin récepteur. Le colosse de fer flotte. Le 5 juillet suivant, il soulève son premier bateau, une drague nommée Diligente. Puis vient le grand jour. Le 27 avril 1868, le dock hisse hors de l'eau le cuirassé Numancia, cinq mille six cents tonnes, le même navire qui venait de boucler le premier tour du monde jamais accompli par un bâtiment blindé. Une machine anglaise pour porter l'orgueil espagnol. Tu mesures l'ironie ?
"Et le plus beau", ajoute Ginés en baissant la voix, "c'est qu'il a travaillé jusque dans les années 1960. Réparé pendant la guerre, entretenu, rafistolé, mais debout. Un siècle de service pour un objet qu'on croyait de passage."

Nous ressortons un instant vers la vieille porte monumentale de l'Arsenal, celle du XVIIIe siècle, avec ses colonnes et son fronton sculpté qui veillent sur l'entrée depuis près de trois cents ans. Dorothy la photographie sous tous les angles. Elle dit qu'une grille pareille mérite mieux qu'un regard distrait.

Une table dans le quartier de Santa Lucía
Midi nous chasse vers le port de pêche. Le quartier de Santa Lucía sent la friture et l'iode. C'est ici, dans un de ces bars minuscules, que Rosario nous fait asseoir. Elle a promis un caldero, et elle tient parole.
Le plat arrive en deux temps, comme le veut la coutume du Mar Menor. D'abord le poisson de roche, mulet et rascasse, servi entier avec un aïoli monté à la main qui te pique les narines avant même la première bouchée. Puis le riz, cuit dans le bouillon concentré des poissons et coloré par les ñoras, ces petits poivrons séchés qui donnent au grain sa robe rouge sombre. La texture est melosa, juste entre le crémeux et le ferme. Le bruit de la salle monte, les verres s'entrechoquent, une odeur de safran et de mer flotte au dessus des assiettes brûlantes. Ginés ferme les yeux à la première cuillerée. Ce riz, il l'a mangé mille fois, et il fait mine chaque fois de le découvrir.
Puis vient ce que j'attendais vraiment. Le café asiático. Toi qui me lis, si tu ne connais pas encore, prépare toi. On le sert dans un petit verre de cristal dessiné exprès en 1945, avec des lignes gravées qui marquent chaque dose. Au fond, le lait concentré sucré. Par dessus, une mesure de cognac, puis le Licor 43, cette liqueur dorée fabriquée ici même à Cartagena. On coule l'espresso brûlant par dessus, on saupoudre de cannelle, on pose deux grains de café et un zeste de citron. Tu bois cela lentement, la chaleur du café et la douceur du lait, l'alcool qui remonte à peine. Le patron, un certain Paco, s'appuie au comptoir et nous regarde faire.
"Vous savez d'où il vient, ce café ?" demande t il.
Ce que Paco raconte, et ce que Dorothy nuance
Paco essuie un verre, prend son temps. On raconte que dans les années 1940, dans un bar du quartier, un tenancier avait inventé un breuvage pour réchauffer les pêcheurs de l'aube. On l'appelait le café ruso, le café russe, à cause de sa couleur trouble. Puis vint la Guerre froide, et l'on n'aimait plus trop le mot russe par ici. Alors le café changea de nom et devint asiático, comme on rebaptise une chose gênante en la déplaçant sur la carte. La légende du quartier ajoute que le premier verre fut servi à un marin qui revenait de si loin qu'il ne savait plus lui même dans quelle mer il avait navigué.
"On raconte aussi", poursuit Paco avec un clin d'œil, "que celui qui boit trois asiáticos d'affilée voit passer, la nuit, la silhouette du grand dock de fer sur la rade, comme un fantôme qui cherche encore un navire à porter."
Dorothy repose sa tasse et sourit, avec cette douceur qu'ont les vrais savants quand ils corrigent sans blesser. Le nom asiático, dit elle, tient sans doute davantage au commerce et à l'imaginaire de l'époque qu'à une histoire de censure politique, et personne ne peut vraiment dater le premier verre. Quant au dock fantôme, c'est du folklore de comptoir, du plus pur. Mais elle ajoute une chose. Que le folklore naît toujours d'un vrai vertige. Et qu'un dock capable de soulever un cuirassé entier, ça, ça donne le vertige pour de bon.
Rosario rit. Paco aussi. Voilà pourquoi j'aime cette table. La légende et l'archive s'y assoient côte à côte, et aucune ne cherche à faire taire l'autre.

Le fer se souvient
Nous repartons vers le soir. La lumière a tourné, elle glisse maintenant à l'horizontale sur les bassins, et le fer des vieilles structures prend une teinte de vieux cuivre. Là où Feringán avait creusé ses premières cales sèches au XVIIIe siècle, la Marine amarre aujourd'hui ses sous marins. Depuis 1918 environ, ces fosses pensées pour des navires de bois et de voile abritent des coques d'acier qui plongent sous la mer. Trois siècles de guerre navale se superposent sur un même carré d'eau.
Ginés s'arrête une dernière fois devant la rade. Il ne dit rien pendant un moment. Puis il murmure que ce chantier a toujours vécu de ce paradoxe. Une Espagne fière qui, pour rester debout sur les mers, a su acheter à ses rivaux ce qu'elle ne savait pas encore fabriquer, et le faire sien au point qu'un dock anglais a fini par sembler cartagénois.
Toi, ami lecteur, la prochaine fois qu'on te dira qu'un peuple se construit seul, contre les autres, souviens toi de ce mur gris au bord de la Méditerranée. Derrière lui, l'orgueil d'un roi espagnol et le génie d'un ingénieur de la Tamise ont travaillé ensemble, sans jamais se rencontrer, à la même œuvre. Les pierres, elles, ne connaissent pas les frontières. Elles ne retiennent que les mains qui les ont posées.
Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir.
Catégorie : Civilisations · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
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— Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

































































































