Les cloches de Mafra, coulées en Belgique pour sonner au Portugal

Estremadura (Portugal)
September 11, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant le couvent-palais de Mafra, Estremadura, Portugal

Ta chronique de voyage en Portugal sur le couvent-palais de Mafra, avec le roi Jean V et les fondeurs Willem Witlockx d'Anvers et Nicolas Levache de Liège (XVIIIe siècle), au temps où l'or du Brésil coulait à flots dans les caisses d'une couronne enivrée de sa propre grandeur, tandis qu'aux Pays-Bas méridionaux passés sous la couronne d'Autriche depuis 1714, on coulait pour lui les deux plus grands carillons baroques jamais fondus.

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Les cloches de Mafra, coulées en Belgique pour sonner au Portugal

Comment un roi ivre d'or brésilien a fait fondre à Liège et à Anvers le plus grand carillon du monde, et pourquoi ses cloches sonnent encore

Le 22 octobre 1730, jour des quarante et un ans du roi Jean V, la basilique du couvent de Mafra fut consacrée dans un vacarme de bronze que la région n'avait jamais entendu. Deux tours, deux carillons, plus de cent cloches lancées ensemble au-dessus des collines de l'Estremadura. On dit que le son portait jusqu'aux villages voisins, que les paysans posaient leur outil pour écouter, incrédules, cette musique tombée du ciel. Tu sais, il y a des monuments qui impressionnent par leur taille. Mafra, lui, impressionne d'abord par sa voix.

Je suis arrivé un matin de brume, quand la façade de granit blanchi émerge lentement du gris comme un navire échoué sur la terre. Trois cent kilomètres de couloirs, mille deux cents pièces, une basilique au centre et ces deux tours qui encadrent le fronton. Le couvent de Mafra ne se visite pas comme une église. Il se traverse comme une ville que personne n'habite plus, et dont les seuls citoyens fidèles seraient ces cloches suspendues là-haut, patientes, dans le froid.

Premiers pas sous les tours de granit

Teresa m'attend sur le parvis, emmitouflée dans un châle de laine sombre. Elle est de Mafra, née à deux rues d'ici, et elle a cette manière tranquille des gens qui vivent depuis toujours à l'ombre d'une chose immense sans jamais cesser de la trouver belle. "Petite, me dit-elle, on nous interdisait de courir sur ce parvis les jours de grande sonnerie. Les vieux prétendaient que le bronze pouvait te renverser." Elle rit, mais son regard, lui, ne rit pas tout à fait.

À côté d'elle, un homme grand, cheveux gris coupés court, souffle dans ses mains pour les réchauffer. Jean-Baptiste est carillonneur, venu de Belgique, et il a passé une partie de sa vie à étudier les fondeurs de sa propre terre, ceux-là mêmes qui ont armé Mafra de sa voix. Il regarde les tours avec la gravité d'un homme qui rentre chez lui par un chemin détourné. "Ces cloches, dit-il doucement, elles parlent flamand et wallon avant de parler portugais."

L'air sent la pierre mouillée et le buis taillé des jardins. Quelque part, une porte de bois massif claque, et l'écho court sous les voûtes comme un animal. Toi qui me lis, imagine trois personnes minuscules au pied d'un géant de granit, la tête renversée vers deux tours qui se perdent dans la brume, et tu auras notre silence de ce matin-là.

Un vœu, une montagne d'or, et un roi qui ne comptait plus

Il faut remonter à 1711 pour comprendre. Jean V, jeune roi, avait fait le vœu d'élever un couvent s'il obtenait une descendance. L'héritière naquit, et le roi tint parole. Mais entre le vœu modeste d'un couvent franciscain et ce qui sortit de terre à partir de 1717, il y eut un vertige, et ce vertige portait un nom, l'or du Brésil.

"Comprends bien, me dit Jean-Baptiste tandis que nous longeons la nef immense, ce roi ne bâtissait pas avec l'argent de son royaume. Il bâtissait avec l'or d'une colonie qui semblait inépuisable." Les mines du Minas Gerais déversaient sur Lisbonne des quantités de métal telles que Jean V pouvait se permettre ce qu'aucun souverain raisonnable n'aurait osé. Le couvent de Mafra devint le manifeste de cette démesure, marbre de la région, bois du Brésil, statues commandées en Italie. Rien n'était trop cher pour un homme qui ne comptait plus.

Teresa passe la main sur une colonne froide. "Ici, murmure-t-elle, chaque pierre a coûté des vies. Des milliers d'ouvriers, parfois amenés de force, sont morts sur ce chantier. On ne le dit pas sur les cartes postales." Elle a raison, et c'est justement pour cela que je te raconte Mafra sans le vernis. Un édifice pareil ne naît pas seulement d'un rêve royal. Il naît aussi d'une sueur qu'on a oublié de compter.

La façade monumentale en granit clair du couvent-palais de Mafra sous une brume matinale, ses deux tours symétriques encadrant la basilique baroque, lumière froide d'automne, aucune personne au premier plan

Deux carillons, parce qu'un seul ne suffisait pas à sa gloire

C'est en montant vers les tours que l'histoire bascule pour de bon, et qu'elle traverse une frontière. Car les cloches de Mafra ne sont pas portugaises. Elles ont été fondues à plus de deux mille kilomètres de là, dans les grandes fonderies des Pays-Bas méridionaux, cette terre qui deviendra la Belgique.

La tour sud reçut le carillon de Willem Witlockx, maître fondeur d'Anvers, l'un des plus grands noms du bronze baroque. La tour nord, celui de Nicolas Levache, fondeur établi à Liège, dans la principauté épiscopale. Deux ateliers, deux villes, un seul roi lointain qui payait sans sourciller. Vers 1730, ces cloches quittèrent les Flandres et la Meuse pour un voyage de mer que Jean-Baptiste me décrit avec une émotion contenue.

"Tu te rends compte, me dit-il en s'arrêtant sur une marche, du calibre de la commande ? À l'époque, personne en Europe ne fondait un ensemble pareil. Deux carillons complets, accordés, la plus grande réunion de cloches du monde. Nos fondeurs flamands et liégeois ont donné à Mafra ce qu'ils n'avaient jamais osé faire pour leurs propres clochers." Il y a de la fierté dans sa voix, et un peu de mélancolie aussi, celle de savoir que le plus beau travail de son pays sonne sous un autre ciel.

Le couvent de Mafra abrite aujourd'hui encore ce trésor campanaire, restauré patiemment entre 2015 et 2019, l'année même où l'ensemble monumental fut inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO. Cent vingt cloches environ, réparties entre les deux tours, capables de jouer de vraies mélodies et pas seulement de sonner l'heure.

Couvent de Mafra, Portugal, vue rapprochée des cloches de bronze baroques suspendues dans la charpente de pierre d'une des deux tours du carillon, patine verte et brune du métal, lumière rasante, aucune personne

La mécanique du géant

Jean-Baptiste connaît ces claviers comme d'autres connaissent un vieil ami. Il m'explique, gestes à l'appui, comment le carillonneur ne caresse pas les touches mais les frappe du poing fermé, comment chaque coup lance un battant contre le bronze immobile, comment la musique naît d'un effort presque physique. "Ce n'est pas un orgue, me dit-il. C'est une lutte. Tu joues avec tout ton corps, et quand la note part, elle t'échappe. Elle appartient déjà au vent."

Teresa écoute, fascinée. Elle qui a grandi sous ces cloches n'avait jamais vu de près celui qui les fait chanter. "Alors tout ce bruit de mon enfance, dit-elle, c'était un homme là-haut, seul, qui se battait avec des touches ?" Jean-Baptiste sourit. "Un homme, oui. Seul. Et deux fondeurs morts depuis trois siècles qui jouaient encore à travers lui." Le froid de la tour nous mord les doigts, la lumière tombe en biais par une meurtrière, et je comprends que la voix de Mafra, celle qui m'avait saisi dès le parvis, n'est pas celle d'une pierre. C'est celle d'un dialogue entre le nord de l'Europe et l'Atlantique, tenu depuis 1730 sans jamais s'interrompre.

Intérieur d'une tour du carillon de Mafra, clavier à bâtons de bois du carillonneur relié par un réseau de tringles et de câbles montant vers les cloches, pénombre, rai de lumière par une ouverture étroite, aucune personne

Une table à Mafra

À midi, nous redescendons vers le bourg, affamés par le froid. Teresa nous mène dans une petite tasca sans enseigne tapageuse, une de ces adegas où l'on connaît le nom de chacun. La salle est basse de plafond, le bois des tables usé par des décennies de coudes, et il y flotte cette odeur de pain chaud qui te prend à la gorge avant même que tu t'assoies.

Car ici, le pain est roi. Le pão de Mafra, ce pain saloio à la croûte épaisse et dorée, à la mie moelleuse et légèrement acidulée, arrive dans un panier encore tiède. Jean-Baptiste en rompt un morceau, ferme les yeux. "Ça, dit-il, ça vaut tous les banquets d'Anvers." Nous rions. Teresa nous sert un vin rouge de la région de Lisbonne, charnu, un peu rustique, qui réchauffe la poitrine avant même de réchauffer les mots.

Vient le plat, une morue mijotée à l'ancienne, oignons fondus et pommes de terre, la chair du poisson qui se défait sous la fourchette en pétales nacrés. La chaleur de l'assiette remonte dans les mains, le grésillement de la cuisine se mêle aux conversations des habitués, et par la fenêtre embuée, on devine encore la masse grise du couvent. Pour finir, Teresa insiste pour que nous goûtions les douceurs du pays, ces petits fradinhos aux amandes et au haricot blanc, et une queijada de Mafra fondante qui laisse sur la langue un goût de citron et de fromage frais. Toi qui rêves un jour de t'attabler dans un vrai village de l'Estremadura, sache que c'est à cette table, plus que dans aucune salle de palais, que le Portugal se donne vraiment.

La légende du roi qui en voulut deux

C'est à cette table, justement, que Firmino nous rejoint. Vieux gardien des tours à la retraite, les mains larges comme des battants, il connaît Teresa depuis l'enfance et s'assoit sans façon. Quand il apprend que Jean-Baptiste est carillonneur belge, ses yeux s'allument.

"Alors tu sais, dit-il, on raconte que lorsque les Flamands ont annoncé au roi le prix du carillon, un prix à faire pâlir un évêque, les conseillers ont cru qu'il renoncerait. Et le roi, on dit qu'il a à peine levé les yeux. Il aurait répondu, je le prends, et puisque c'est si peu cher, faites-m'en donc deux." Firmino frappe la table de sa paume, ravi. "Voilà pourquoi Mafra a deux carillons quand une seule tour aurait suffi. Par orgueil d'un roi qui trouvait tout trop bon marché."

Jean-Baptiste sourit, mais l'historien en lui ne peut s'empêcher de nuancer. "C'est une belle histoire, Firmino, et elle dit vrai sur le personnage. Mais nul registre ne garde ces mots exacts. Ce qui est certain, c'est la démesure, deux carillons commandés d'un coup, du jamais-vu. Le reste, c'est la légende qui l'habille." Firmino hausse les épaules avec malice. "La légende, ou la vérité qu'on n'ose pas écrire." On raconte, et on se garde de trancher. C'est aussi cela, voyager dans l'histoire, savoir où finit le document et où commence le récit du village.

Vue depuis le sommet d'une tour du couvent de Mafra sur les collines brumeuses de l'Estremadura portugaise, toits du bourg en contrebas, ciel bas d'automne, ambiance contemplative, aucune personne au premier plan

Ce que le bronze garde

Nous sommes remontés une dernière fois vers les tours à la tombée du jour. La brume s'était levée, et une lumière rasante dorait le granit. Teresa ne disait plus rien. Jean-Baptiste, lui, avait la main posée à plat contre la pierre froide d'une tour, comme on touche l'épaule d'un vieux compagnon.

"Trois siècles, murmura-t-il. Trois siècles que ces cloches attendent qu'on vienne les faire parler. Mes compatriotes les ont coulées, un roi portugais les a payées avec l'or du Brésil, des ouvriers dont on a perdu les noms les ont hissées jusqu'ici. Et tout ça pour un son qui dure quelques secondes et s'en va." Il se tut. Quelque part au-dessus de nous, le vent s'engouffra dans les baies des tours, et je jure qu'une cloche, une seule, vibra doucement, sans que personne ne l'ait touchée.

Toi, ami lecteur, la prochaine fois que tu entendras une cloche au loin, songe qu'elle porte peut-être en elle un voyage que tu n'imagines pas, une frontière franchie, un fondeur oublié, un roi qui ne comptait plus. Le couvent de Mafra n'est pas seulement le plus grand monument du Portugal. C'est un pont de bronze tendu entre l'Atlantique et les vieilles fonderies du nord, et ce pont sonne encore.

Catégorie : Patrimoine monumental  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Monastères

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Les illustrations de cet article combinent plusieurs reconstitutions visuelles réalisées avec l'aide de l'IA, à partir de sources documentaires et iconographiques. Aucune ne doit être prise pour une photographie d'époque.

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