Ta chronique de voyage au Portugal sur l'université de Coimbra, avec André de Gouveia et George Buchanan (XVIe siècle), au temps où Jean III voulut faire monter tout l'humanisme européen sur la colline du Mondego, tandis qu'à Paris François Ier instituait ses premiers lecteurs royaux en 1530, l'ancêtre du Collège de France.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Comment un roi a fait venir les meilleurs maîtres du continent, et comment il a laissé l'Inquisition les lui reprendre
Tu sais, il y a des villes qui se laissent visiter, et il y a des villes qui te regardent monter.
Coimbra appartient à la seconde famille. Elle est posée sur une colline au-dessus du Mondego, et quoi que tu fasses, tu montes. Les ruelles se resserrent, les marches se multiplient, les façades se penchent au-dessus de ta tête comme des professeurs sceptiques. Quand tu débouches enfin sur le Paço das Escolas, la grande cour de l'université, tu as les jambes lourdes et le souffle court. C'est exactement ce que la ville voulait. Elle t'a fait payer l'entrée en effort.
Ce matin de fin d'automne, la brume du fleuve n'était pas encore montée jusqu'ici. Le soleil frappait la pierre claire de la Via Latina, cette galerie à colonnes où le latin fut longtemps la seule langue autorisée, et la cloche de la tour venait de sonner. Les étudiants l'appellent a cabra, la chèvre. Elle règle la vie académique depuis des siècles, et la tradition veut qu'un étudiant de première année rentré trop tard après son dernier coup ait des comptes à rendre.
Trois femmes sous la Porta Férrea

Elles m'attendaient sous la Porta Férrea, la Porte de Fer, avec ses statues de rois qui te toisent avant de te laisser entrer.
Camille est arrivée la première, comme toujours. Trente-huit ans, française, doctorante sur l'humanisme européen, un carnet déjà ouvert alors qu'elle n'avait encore rien vu. Elle avait passé la nuit dans le train depuis Paris et elle avait cette énergie particulière des gens qui n'ont pas dormi mais qui sont exactement là où ils voulaient être.
Matilde nous a rejoints ensuite, sans se presser. Cinquante-cinq ans, portugaise, conservatrice de la Biblioteca Joanina. Elle marchait dans cette cour comme on marche chez soi, en évitant machinalement les pavés qui bougent. Quand je lui ai demandé depuis combien de temps elle travaillait ici, elle a réfléchi une seconde de trop.
« Assez pour savoir quels livres se plaignent quand il pleut. »
Et puis Inês, vingt-deux ans, coimbroise, étudiante, cape noire jetée sur l'épaule avec cette négligence qui demande beaucoup de soin. Son père est bibliothécaire à l'université. Elle a grandi entre ces murs comme d'autres grandissent dans un jardin.
« Mon père dit toujours qu'ici, on ne visite pas l'histoire », a-t-elle lancé en poussant la grille. « On l'interrompt. »
L'air sentait la pierre froide et le café qui s'échappait d'une porte entrouverte. Quelque part en contrebas, une guitare portugaise accordait ses cordes, mal, patiemment.
Le roi qui achetait des cerveaux
Il faut que tu comprennes une chose sur cette université, et elle n'est pas évidente quand tu regardes ces murs si sûrs d'eux.
Pendant deux siècles et demi, elle n'a pas su où habiter.
Fondée en 1290 à Lisbonne par le roi Dinis, sous le nom d'Estudos Gerais, elle a été déplacée à Coimbra, puis ramenée à Lisbonne, puis renvoyée à Coimbra, au gré des rois, des épidémies et des querelles avec les habitants. Ce n'est qu'en 1537, sous Jean III, qu'elle s'installe définitivement ici, dans l'ancien palais royal. L'université finira d'ailleurs par acheter ce palais en 1597, à Philippe II d'Espagne, qui régnait alors aussi sur le Portugal.
« Ce détail me fascine », a dit Camille en levant les yeux vers les fenêtres. « Ils n'ont pas construit une université. Ils ont pris la maison du roi et ils y ont mis des livres. »
Jean III ne voulait pas seulement loger son université. Il voulait la remplir d'idées neuves. Il finance des bourses pour envoyer des Portugais étudier à l'étranger, à Paris, à Louvain, en Italie, avec la consigne implicite de revenir. Il achète des cerveaux, littéralement, et il les rapatrie.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes, parce que le même mouvement traverse l'Europe au même moment.
À Paris, en 1530, François Ier institue six lecteurs royaux, deux pour le grec, trois pour l'hébreu, un pour les mathématiques. L'idée vient de l'humaniste Guillaume Budé. L'université de Paris tenait le monopole du savoir et refusait les disciplines nouvelles, alors le roi crée à côté d'elle un lieu où l'on enseigne ce qu'elle ignore, gratuitement, ouvert à tous. Ce collège de lecteurs royaux deviendra le Collège de France.
« Deux rois, la même décennie, le même réflexe », a résumé Camille. « Contourner l'université pour la sauver d'elle-même. »
Matilde a eu un petit sourire.
« Sauf qu'à Paris, ça a duré cinq siècles. Ici, ça a duré trois ans. »
Le plus grand principal de France
Le nom qu'il te faut retenir est celui d'André de Gouveia.
Portugais, né à Beja autour de 1497, il part jeune étudier à Paris, au collège Sainte-Barbe, que dirige son propre oncle, Diogo de Gouveia. Il y enseigne, puis prend en 1534 la direction du collège de Guyenne, à Bordeaux. Là, il devient l'un des pédagogues les plus admirés de son temps. Un de ses élèves bordelais, un certain Michel de Montaigne, le décrira plus tard comme le plus grand principal de France.
Jean III veut cet homme. Il l'obtient. En 1547, Gouveia rentre au Portugal pour diriger le nouveau Colégio das Artes de Coimbra, et il ne rentre pas seul. Il emmène avec lui une partie de son équipe bordelaise, des Français comme Élie Vinet et Nicolas de Grouchy, des Portugais comme Diogo de Teive et João da Costa, et un Écossais au caractère difficile et au latin somptueux, George Buchanan.
Imagine la scène. Une colline portugaise au-dessus d'un fleuve, et là-dedans, du jour au lendemain, on parle latin avec l'accent de Bordeaux, de Lisbonne et d'Édimbourg. Les étudiants affluent. Le collège en compte plus de mille dès l'année suivante.
Nous nous sommes arrêtés dans la cour, à l'endroit précis où le soleil coupe les dalles en diagonale. Inês a désigné les fenêtres d'un mouvement du menton.
« Vous savez ce qui me fait bizarre ? Ils avaient mon âge, la plupart. Ils venaient d'arriver dans une ville qu'ils ne connaissaient pas, pour écouter des professeurs qu'on avait fait venir d'ailleurs. C'est exactement ce que je fais. »
« Sauf que toi, personne ne va arrêter tes professeurs », a dit Matilde.
Il y a eu un silence.
Gouveia, lui, n'a pas vu la suite. Il meurt moins d'un an après avoir ouvert son collège. L'homme autour de qui toute l'entreprise avait été bâtie disparaît alors que l'encre des premiers cours est à peine sèche.
Octobre 1549

Voilà le moment où l'histoire se retourne.
Jean III, le même roi qui avait payé pour faire venir l'humanisme, avait aussi instauré l'Inquisition au Portugal en 1536. Ces deux gestes n'étaient pas contradictoires dans son esprit. Ils le sont devenus dans les faits.
Une commission d'enquête est nommée en octobre 1549 et rend ses conclusions en juin 1550. En août 1550, à Coimbra, on arrête George Buchanan et Diogo de Teive. João da Costa, qui avait pris la direction du collège, est arrêté lui aussi. On fouille leurs chambres. On dresse la liste de leurs livres.
« C'est ce détail qui me glace », a dit Camille, et sa voix avait changé. « Pas les chaînes. L'inventaire. Quelqu'un s'est assis, a ouvert un registre, et a noté chaque titre qu'ils possédaient. »
On y trouve l'Institution de Calvin, quelques textes de Melanchthon. Contre Buchanan, on retient aussi ses poèmes satiriques contre les moines, écrits des années plus tôt, dans un autre pays, dans une autre vie.
Tout Coimbra ne s'est pas tu. En septembre 1550, le juriste Martín de Azpilcueta, l'un des savants les plus respectés de la péninsule, écrit à la reine Catherine pour demander leur pardon immédiat et déplorer le tort causé à l'université. Il a l'intelligence de ne pas plaider l'innocence des hommes, mais le dommage fait à l'institution.
Buchanan sera finalement enfermé au monastère de Santa Cruz, en contrebas de cette même colline, pour y être remis dans le droit chemin. On l'y fait traduire des psaumes. Il en sort le 29 février 1552, et il quitte le pays dès qu'il le peut, malgré les offres qu'on lui fait pour le retenir.
Il y a une hypothèse qui traîne depuis longtemps chez les historiens, et elle est belle et sale à la fois. Diogo de Gouveia, l'oncle, avait convoité pour lui-même la direction de ce collège. Certains soupçonnent qu'il ait poussé l'Inquisition contre l'équipe de son neveu. Rien ne le prouve définitivement. Mais l'idée qu'une des plus grandes aventures intellectuelles du Portugal ait pu être brisée par une rancune de famille a quelque chose qui ne te lâche plus une fois que tu l'as entendue.
Senhor Anselmo et les gardiens de la nuit

Nous sommes redescendus vers la bibliothèque en fin d'après-midi, quand la lumière devient orange sur le fleuve.
Devant la porte de la Joanina, un homme d'une soixantaine d'années pliait de grandes pièces de cuir souple. Cheveux gris coupés court, gestes lents et précis, l'air de quelqu'un qui fait ça depuis très longtemps. Matilde l'a salué par son prénom. Senhor Anselmo.
Je lui ai demandé à quoi servaient ces cuirs.
« À couvrir les tables », a-t-il répondu sans lever les yeux. « Chaque soir. Sinon, le matin, il faut tout nettoyer. »
Il a désigné le plafond d'un signe de tête.
« À cause d'elles. »
La Biblioteca Joanina abrite une colonie de chauves-souris. Ce n'est pas une curiosité pour touristes, c'est un système. La nuit, elles sortent de derrière les rayonnages et mangent les insectes qui dévoreraient le papier. Les murs de plus de deux mètres d'épaisseur maintiennent une température stable, le bois de chêne repousse les vers, et les chauves-souris s'occupent du reste. Une bibliothèque baroque protégée par un écosystème.
Anselmo a fini de plier son cuir, puis il a dit ceci, plus bas, comme s'il livrait quelque chose.
« On raconte que ce sont les vieux maîtres. Ceux qu'on a emmenés. Qu'ils sont revenus veiller sur les livres qu'on leur avait pris, et qu'ils ne sortent que la nuit parce qu'ils n'ont plus le droit d'enseigner le jour. »
Personne n'a rien dit pendant quelques secondes.
Puis Camille, doucement, presque à regret :
« Ce sont des pipistrelles. Elles nichent probablement là depuis la construction du bâtiment, au XVIIIe siècle. Les professeurs dont on parle sont morts deux siècles plus tôt. »
Anselmo a haussé les épaules, sans se vexer.
« Je sais bien. Ma grand mère le racontait quand même. »
Et toi, ami lecteur, tu vois pourquoi je te rapporte les deux versions ? Parce qu'aucune n'annule l'autre. La légende n'est pas un fait déguisé. C'est la façon dont une ville digère ce qu'on lui a fait subir. Coimbra n'a jamais vraiment pardonné qu'on soit venu arrêter ses maîtres dans leurs chambres, alors elle les a fait revenir sous une forme que l'Inquisition n'aurait pas su juger.
Ce qui reste sur la colline

La bibliothèque où travaille Matilde n'a rien à voir avec le XVIe siècle. Elle a été voulue par Jean V, construite entre 1717 et 1728, payée par l'or du Brésil, couverte de dorures et de motifs chinois sur trois salles somptueuses. Elle est régulièrement citée parmi les plus belles bibliothèques du monde, et elle le sait.
Mais elle garde des dizaines de milliers de volumes des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. C'est à dire les livres de ces hommes, ou leurs cousins directs, imprimés dans les mêmes années, avec les mêmes caractères.
Et juste en dessous, sous les dalles, il y a l'ancienne prison académique.
Une prison sous une bibliothèque. Je ne connais pas de bâtiment qui résume mieux ce que fut cette colline.
Matilde nous a laissés au moment où les lampes s'allumaient.
« Vous savez ce que je me dis, parfois ? Que Jean III a réussi. Trois ans, ce n'est rien. Mais Buchanan est parti d'ici et il a écrit ailleurs. Vinet est rentré à Bordeaux et il a enseigné. Ce qu'ils ont appris ici est parti avec eux. »
Elle a désigné la ville en contrebas, les toits, le fleuve qui prenait déjà la couleur du soir.
« On croit toujours qu'une bibliothèque garde les livres. Elle garde surtout ce que les gens en ont fait avant de repartir. »
Les étudiants remontaient la rue en capes noires, en riant, en criant, exactement comme ils devaient le faire il y a cinq cents ans. Un roi a payé une fortune pour faire venir l'Europe sur cette colline. Un tribunal a défait son travail en trois ans. Et pourtant tu es là, aujourd'hui, à écouter une cloche qu'on appelle la chèvre.
Toi qui me lis, dis moi une chose. Combien de temps faut il pour qu'une idée prenne racine quelque part ? Trois ans, apparemment. C'est court pour une institution. C'est largement suffisant pour une génération d'étudiants.
À quelques kilomètres de cette colline savante, les ruines de Conímbriga rappellent qu’avant d’enseigner l’Europe, cette même région avait déjà appris, puis oublié, une première leçon venue de Rome.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Portugal · Type de lieu : Universités
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