Ta chronique de voyage en Portugal sur Funchal et l'île de Madère, avec Napoléon Bonaparte et le consul Henry Veitch (XIXe siècle), au temps de la route de l'exil vers Sainte-Hélène, tandis qu'en France les Bourbons reprenaient le trône au lendemain de Waterloo.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Le 23 août 1815, une seule barque a le droit d'accoster contre la coque du HMS Northumberland, au large de Funchal. Un seul homme monte à bord. Il s'appelle Henry Veitch, il est consul britannique, écossais de naissance, et il va passer quelques heures en compagnie d'un prisonnier que l'Europe entière croyait invincible six mois plus tôt. Napoléon Bonaparte, déchu, vaincu à Waterloo, vogue vers un rocher perdu de l'Atlantique sud dont il ne reviendra jamais. Et pourtant, ce jour-là, au large de Madère, il reçoit un cadeau qui va lui survivre bien plus longtemps que sa propre légende n'aurait osé l'espérer.
Tu connais Madère pour ses jardins suspendus, ses falaises qui plongent dans l'océan, son vin sombre et chaud qui traverse les siècles. Mais connais-tu cette barrique-là, précisément ? Celle d'un empereur qui ne l'a, dit-on, jamais ouverte ?
C'est cette histoire que je suis venu chercher, carnet en main, sur les quais de Funchal.
Premiers pas sur les quais de Funchal
L'air de Funchal sent la mer et le laurier chauffé par le soleil. La lumière de fin août frappe les façades blanches et les toits de tuile rouge qui grimpent en amphithéâtre au-dessus du port. En bas, l'eau est d'un bleu si profond qu'on la dirait encrée.
Je ne suis pas seul. Marguerite m'attend déjà sur le quai, ses lunettes remontées sur le front, un carnet noir serré contre elle. Historienne française, cinquante-quatre ans, spécialiste de la période napoléonienne, elle a passé sa vie dans les archives de Vincennes et de Paris, et elle traque la moindre imprécision comme un chat traque une ombre. « Tu vas voir, me dit-elle sans même me saluer, ici, tout le monde raconte l'histoire de la barrique. Reste à savoir ce qui tient debout et ce qui ne tient pas. »
À côté d'elle, Rui sourit. Quarante et un ans, madérien jusqu'au bout des ongles, maître de chai dans une maison de vin de Madère, il connaît chaque étape de l'estufagem, cette lente chauffe qui donne au vin son goût de caramel et de fruit sec. Il a apporté une petite bouteille sans étiquette. « Pour plus tard », dit-il seulement.
La troisième du groupe arrive en courant, essoufflée, ses cheveux noirs collés par l'air marin. Elsa, trente ans, née ici, petite-fille d'un tonnelier de Câmara de Lobos. Elle a grandi dans l'odeur du bois mouillé et du merrain que l'on cintre au feu. « Mon grand-père disait toujours qu'un tonneau, ça garde la mémoire de tout ce qu'on y met », lance-t-elle. Puis, plus bas, comme un secret : « Même d'un empereur. »
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Nous sommes quatre sur un quai baigné de soleil, et nous allons remonter deux siècles.
Le seul homme autorisé à monter à bord
Il faut d'abord comprendre où en est Napoléon, ce matin-là.
Waterloo est perdu depuis le 18 juin. La seconde abdication a suivi. Après avoir espéré, un temps, trouver refuge en Angleterre, il s'est rendu aux Britanniques à bord du Bellérophon. Puis on l'a transféré sur le Northumberland, un vaisseau de guerre commandé par l'amiral Cockburn, avec pour destination Sainte-Hélène. Une île volcanique à près de deux mille kilomètres des côtes africaines. Le bout du monde, choisi précisément parce qu'on n'en revient pas.
Sur la route, l'escadre longe Madère. Le 23 août 1815, elle mouille au large de Funchal.
« Et là, m'explique Marguerite en ouvrant son carnet, une règle stricte s'applique. Personne ne débarque, personne ne monte, sauf une exception. » Cette exception, c'est Henry Veitch. Consul britannique en poste à Madère depuis 1809, il restera à ce poste jusqu'en 1834. Homme cultivé, curieux, diplomate habile, il obtient l'autorisation exceptionnelle de venir à bord.
Ce qui se passe alors nous est parvenu par plusieurs témoins. Veitch dîne à la table de Napoléon. Après le repas, l'ancien empereur se promène avec lui sur le pont, et ils conversent, dit un observateur, « sur des sujets généraux ». Veitch l'interroge sur la géographie, sur l'île, sur ses ressources. Napoléon, lui, pose des questions sur le climat, sur les cultures, sur le vin.
Le vin, justement. Avant de repartir, Veitch fait monter à bord des fruits frais, quelques présents, et surtout une pièce de vin de Madère. Une pipe, comme on dit dans le métier. Rui lève un doigt. « Une pipe, c'est un tonneau d'environ six cents bouteilles. Ce n'est pas un geste symbolique. C'est une vraie provision, de quoi tenir des mois. »
Napoléon accepte. Et c'est là que commence le vrai mystère.
Pourquoi ce vin-là voyageait mieux que les autres

Marguerite me regarde comme si elle attendait une question, alors je la pose. Pourquoi offrir du vin de Madère à un homme qu'on envoie mourir sur un rocher ?
Rui répond à sa place, et sa voix change, plus grave. « Parce que c'est le seul vin au monde qui aime voyager. »
Il faut que tu saches une chose sur le vin de Madère. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les négociants ont découvert par hasard un phénomène étrange. Les tonneaux embarqués comme lest dans les cales des navires, exposés à la chaleur des tropiques et au roulis permanent, revenaient meilleurs qu'ils n'étaient partis. La chaleur et le mouvement transformaient le vin, lui donnaient de la rondeur, ces notes de fruits secs, de caramel, de zeste confit. On appela ce vin le vinho da roda, le vin qui a fait le tour. Plus tard, les maisons madériennes reproduisirent artificiellement cette chaleur dans des chais chauffés, l'estufagem que pratique Rui aujourd'hui encore.
« Un bordeaux, sur la route de Sainte-Hélène, serait arrivé mort, me dit-il. Un madère, lui, arrive vivant. C'est un vin qui se moque du temps et de la distance. On raconte qu'une bouteille bien conservée peut se boire un siècle après sa mise. Ce n'est pas une légende, ça. C'est de la chimie. »
Toi, ami lecteur, imagine l'ironie. On offre à un homme condamné à l'immobilité éternelle le seul vin fait pour l'errance sans fin.
La barrique qui a survécu à l'Empereur
Marguerite referme son carnet. C'est le moment qu'elle préférait, je le sens.
« Voilà ce que les sources permettent d'affirmer, dit-elle en pesant chaque mot. Le tonneau que Veitch a fait monter à bord n'a, selon les récits qui nous sont parvenus, jamais été ouvert par Napoléon. »
Un silence. La mer clapote contre le quai.
À Sainte-Hélène, l'empereur buvait surtout d'autres vins, du bordeaux, du vin du Cap que les Britanniques lui fournissaient, parfois du champagne. La pipe de Madère, elle, semble être restée scellée. Et lorsque Napoléon meurt, le 5 mai 1821, dans sa maison humide de Longwood, le tonneau est toujours plein.
« Ce qui se passe ensuite est documenté, poursuit Marguerite. Le vin revient à Madère. Il reste sur l'île jusqu'en 1840, entre les mains de la maison Blandy. » Rui hoche la tête, il connaît la suite par cœur. Ce madère-là appartient au millésime 1792. Une partie du contenu servira plus tard à composer un vin célèbre entre tous les amateurs, et l'on réserva un peu de la barrique originale de Napoléon, quelques dizaines de bouteilles seulement, devenues d'une rareté extrême.
Elsa écoute, les yeux brillants. « Mon grand-père en parlait comme d'une relique. Il disait que dans ce bois, il y avait le voyage que l'empereur n'avait pas fait. »
Et il y a cette scène, presque irréelle. En 1950, Winston Churchill séjourne à Madère, à l'hôtel Reid's. On lui sert une de ces bouteilles rescapées. Churchill, verre en main, se tourne vers ses invités et lance : « Vous rendez-vous compte que lorsque ce vin a été vendangé, Marie-Antoinette était encore en vie ? »
Un vin vendangé sous Louis XVI, offert à Napoléon, bu par Churchill. Trois mondes qui s'effondrent, et le même liquide sombre pour les relier tous.
L'homme du cimetière anglais

C'est en cherchant l'église anglaise de Funchal que nous rencontrons Joaquim.
Il est là, appuyé sur un râteau, à l'ombre des grands arbres du jardin qui entoure le petit temple néoclassique, tout rond, presque caché derrière ses murs. Gardien des lieux depuis plus de trente ans, le visage buriné, il nous observe fouiner un moment avant de nous adresser la parole.
« Vous cherchez Napoléon, pas vrai ? » Il sourit. « Tout le monde finit par le chercher ici. »
Il pose son râteau. Et il raconte.
La légende des pièces d'or
« On raconte, dit Joaquim en baissant la voix comme si le jardin pouvait entendre, que Napoléon a voulu payer. »
D'après ce que les anciens se transmettent ici, quand Veitch a fait porter à bord les fruits et le vin, Napoléon a tenu à ne rien devoir. Il aurait envoyé quelques pièces d'or pour régler la barque qui avait transporté les provisions jusqu'au navire. Un empereur déchu, dépouillé de tout, qui refuse encore l'aumône.
« Et Veitch, continue Joaquim, ne savait pas quoi faire de ces pièces. Alors, quand on a posé la première pierre de cette église, quelques années plus tard, il les aurait glissées sous la pierre de fondation. » Il tape du pied sur le sol, doucement. « Elles seraient encore là. Sous nos pieds. L'or de l'empereur, dans les fondations d'une église anglaise, sur une île portugaise. »
Marguerite lève un sourcil, fidèle à elle-même. « L'envoi des pièces pour payer la barque, ça, on le retrouve dans les récits. Le geste de les enfouir sous la pierre de fondation, c'est ce que la tradition locale rapporte. Disons que la première partie est établie, et que la seconde est une belle histoire que rien ne vient contredire, mais que rien ne prouve non plus. »
Joaquim rit franchement. « Les historiens ! Vous voulez toujours ouvrir la pierre pour vérifier. Moi, je préfère la laisser fermée. Une île a besoin de garder quelques secrets. »
Toi qui me lis, de quel côté penches-tu ? Celui qui veut soulever la pierre, ou celui qui la laisse tranquille ?
Le repas à Santo António

Le soir tombe quand Rui nous emmène sur les hauteurs, à Estreito de Câmara de Lobos, dans une maison qui sert la cuisine madérienne depuis 1966. Restaurante Santo António. Soixante ans qu'on y allume le même feu.
On entre par une salle bruyante, pleine de familles, où l'air est saturé d'une odeur de viande grillée et de laurier brûlé. Au fond, un homme retourne de longues brochettes de fer au-dessus des braises. L'espetada arrive suspendue, verticale, embrochée sur une branche de laurier fraîche dont la sève parfume la viande de bœuf de l'intérieur. La graisse tombe en grésillant. On détache les morceaux brûlants avec les doigts, et la chaleur passe de l'assiette à la paume avant même la bouche.
À côté, le bolo do caco, ce pain rond cuit sur la pierre, arrive fumant, fendu en deux, dégoulinant de beurre à l'ail qui coule entre les doigts. Elsa en déchire un morceau et me le tend sans un mot. Le milho frito, ces petits cubes de polenta frite, croustillent dehors et fondent dedans.
Rui sort enfin sa bouteille sans étiquette, un madère de sa maison, sombre comme du sirop, et en verse à chacun. Le vin est chaud en bouche, il a ce goût de noix, de figue sèche, de caramel amer qui reste longtemps. Puis il commande de la poncha, l'alcool de canne au miel et au citron que l'on bat au bâton, celui qui réchauffe les pêcheurs de l'île depuis toujours. Marguerite, qui ne boit presque jamais, en reprend une gorgée et sourit enfin.
Pour finir, une mousse de fruit de la passion, acide et douce à la fois, jaune vif dans l'assiette, qui nettoie la bouche du gras de la viande.
« Tu comprends, maintenant ? me dit Elsa en léchant le beurre sur ses doigts. Napoléon a traversé tout ça sans jamais y goûter. Il est passé au large. Il a senti l'île sans jamais y poser le pied. »
Ce que l'on emporte, ce que l'on laisse
Le lendemain, sur le port, je regarde l'océan dans la direction où le Northumberland avait mis le cap. Deux jours après Madère, le 25 août, Napoléon fut malade en mer, secoué par la houle, lui qui avait commandé des continents. Il lui restait encore des semaines de traversée, puis six années d'exil, puis la mort dans l'humidité de Longwood.
Sa barrique, elle, est restée sur l'île. Elle a vécu plus vieux que lui. Elle a traversé le XIXe siècle, croisé la route de Churchill, survécu à des empires entiers, toujours ce même vin vendangé sous Marie-Antoinette.
Il y a quelque chose de vertigineux là-dedans. On croit qu'un homme puissant laisse derrière lui des batailles, des lois, des frontières. Et parfois, ce qui lui survit le plus longtemps, c'est un tonneau qu'il n'a même pas ouvert, sur une île où il n'a pas débarqué.
Toi, lecteur de l'ombre, qu'emporteras-tu de tes voyages ? Et surtout, que laisseras-tu, sans le savoir, dans les fondations d'une église, au fond d'un tonneau, dans la mémoire d'une île ?
Le madère, lui, garde tout. C'est un vin qui n'oublie rien.
Dans les rues mêmes de Funchal, le plafond de cèdre de la Sé veillait déjà sur l’île bien avant que Napoléon n’y boive son dernier verre, preuve que Madère a toujours su garder ses trésors avant de les partager.
Catégorie : Vins · Pays : Portugal · Type de lieu : Vignobles
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.





























































































