Ta chronique de voyage en Espagne sur Gros, le quartier de Saint-Sébastien né des sables de l’Urumea, avec l’architecte Tomás Gros et le scénariste américain Peter Viertel (XIXe et XXe siècles), au temps où l’on gagnait la ville sur les dunes puis où l’Europe apprenait à glisser sur l’eau, tandis qu’en France voisine, à Biarritz, Peter Viertel plantait sa planche californienne dans les vagues de la Côte des Basques en septembre 1956.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Gros, le quartier où le surf a traversé la frontière depuis Biarritz
Comment un sable arraché à la mer est devenu le cœur battant du surf donostiarra, et pourquoi une planche passée en fraude a changé la vie d’un bout de côte
Tu sais, il y a des quartiers qui portent leur histoire sur le visage sans qu’on la remarque. Tu marches dans Gros un matin d’automne, à Saint-Sébastien, et tu crois d’abord voir un quartier comme un autre. Des immeubles droits, des terrasses, des cafés où l’on parle basque et castillan dans la même phrase. Puis tu lèves les yeux vers le bout de la rue, et tu comprends. Là, entre deux façades, un jeune homme passe pieds nus sur le bitume, une planche sous le bras, la combinaison encore roulée sur les hanches. Il va vers la Zurriola. Il y va comme on va au travail, sans y penser, parce que c’est devenu un geste du quartier.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce geste-là n’a pas toujours existé ici. Il est arrivé un jour, de l’autre côté d’une frontière, dans les bagages d’un homme qui n’était même pas venu pour la mer. Et le sol sur lequel ce jeune surfeur marche, ce quartier tout entier, n’existait pas non plus il y a un siècle et demi. Il n’y avait là que du sable, des dunes, et l’estuaire changeant de l’Urumea. Gros est né deux fois. Une première fois de la volonté des hommes qui ont voulu prendre à la mer un morceau de ville. Une seconde fois du hasard d’une vague et d’une planche venue de Californie.
Premiers pas dans le quartier jeune de Donostia
Je retrouve mes compagnons de route sur le pont Zurriola, celui qui enjambe l’estuaire et sépare la vieille ville de ce quartier plus neuf. L’air sent l’iode et le café. Le vent vient de la mer, franc, un peu froid, et fait claquer les drapeaux du Kursaal, ces deux grands cubes de verre posés au bord de l’eau comme deux blocs de glace échoués.
Nekane est déjà là, appuyée à la rambarde. Elle a grandi ici, à Gros, et elle aime dire qu’elle a vu le quartier changer de peau. « Enfant, me raconte-t-elle, il y avait encore des ateliers, des entrepôts, l’odeur du travail. Aujourd’hui, ce sont des terrasses et des surfeurs. » Elle sourit sans nostalgie, comme quelqu’un qui a fait la paix avec le temps.
Manon arrive ensuite, carnet à la main. Elle est française, historienne, et elle a passé des années à documenter l’arrivée du surf sur cette côte. Pour elle, Gros n’est pas seulement un quartier. C’est une pièce à conviction. Iker, lui, nous attend plus bas, sur le sable. Moniteur de surf à la Zurriola depuis quinze ans, il connaît chaque banc de sable, chaque humeur de la houle. « Vous voulez comprendre le quartier ? me lance-t-il en riant. Alors il faut d’abord comprendre l’eau. »
Nous descendons vers la plage. La lumière est basse, dorée, elle allonge les ombres des premiers surfeurs déjà dans l’eau. Toi qui me lis, imagine ce bruit. Le ressac régulier, le cri d’un goéland, le frottement d’une fermeture de combinaison, et par-dessus tout cela, le silence particulier d’une ville qui se réveille face à l’océan.
Le sable que l’on a arraché à la mer
Avant d’être un quartier, Gros fut une promesse et un pari. Manon ouvre son carnet et me montre de vieux plans. À la fin du XIXe siècle, Saint-Sébastien étouffe. La ville est à l’étroit derrière ses murailles récemment abattues, coincée entre la baie de la Concha et la colline. Il faut de la place. Et cette place, on la cherche là où personne ne voulait vivre, sur la rive droite de l’Urumea, dans ces vastes étendues de sable que le fleuve et la mer se disputaient à chaque marée.
C’est là qu’entre en scène l’homme qui a donné son nom au quartier. L’architecte Tomás Gros conçoit, en 1894, l’agrandissement urbain de ces terrains sableux, l’ensanche qui portera son nom. Un autre projet, le plan Gogorza, complète l’effort. Puis la Sociedad Inmobiliaria del Kursaal parachève l’ouvrage en gagnant littéralement des terres sur la mer, pour ériger un casino et attirer une clientèle élégante.
« Tu te rends compte, me dit Nekane, chaque immeuble ici repose sur du sable dompté. » Elle tape du pied sur le trottoir, comme pour vérifier qu’il tient bon. Le quartier grandit d’abord dans le travail, l’industrie, les petites usines. L’odeur dont elle parlait enfant. Longtemps, Gros est resté le quartier laborieux de la ville, celui qu’on ne montrait pas aux touristes. Il faudra un autre siècle, et une vague venue d’ailleurs, pour qu’il devienne ce qu’il est aujourd’hui, un des lieux les plus convoités de Saint-Sébastien.

Biarritz, 1956 : une planche passée en fraude
Il faut maintenant traverser la frontière, en pensée, et remonter le temps de quelques décennies. Nous nous asseyons sur un muret face à l’eau, et Manon raconte. C’est son sujet, celui qui fait briller ses yeux.
En 1956, un scénariste américain débarque à Biarritz. Il s’appelle Peter Viertel, et il n’est pas venu pour l’océan. Il travaille à l’adaptation cinématographique du roman d’Ernest Hemingway, Le Soleil se lève aussi. Un collègue de tournage, familier des vagues de Californie, fait venir une planche de surf. Mais les douanes de l’époque réclament une taxe énorme, presque le double de la valeur de l’objet. Alors, raconte-t-on, la planche entre en Europe par un détour, en passant par l’Espagne, comme une contrebande de bois et de résine.
« Imagine la scène, me souffle Manon. Un Américain, sur la Côte des Basques, sous les yeux d’Hemingway lui-même, qui se jette à l’eau sans même savoir qu’il faut de la cire pour tenir sur la planche. » La première tentative finit contre les rochers. Mais l’idée, elle, ne se brise pas. Un artisan local, Georges Hennebutte, répare la planche et se prend au jeu. Dès l’année suivante, un certain Jacky Rott en façonne des copies en bois de balsa, et un jeune homme nommé Joël de Rosnay rejoint ces premiers passionnés. Le surf européen vient de naître, presque par accident, à quelques kilomètres seulement de la frontière espagnole.
Iker écoute, les bras croisés, un demi-sourire aux lèvres. « Et nous, de ce côté-ci, on regardait de loin », dit-il. La vague était là, la même houle atlantique qui remonte du golfe de Gascogne et vient mourir aussi bien sur la Côte des Basques que sur la Zurriola. Il ne manquait qu’une chose. Que quelqu’un ose franchir la frontière avec l’idée.

La frontière franchie, et Gros qui trouve son âme
Le surf a mis quelques années à traverser les vingt kilomètres qui séparent Biarritz de Saint-Sébastien. Ce n’est pas une distance, c’est une frontière, et dans les années 1960, sous le régime de Franco, une frontière n’est jamais un simple trait sur une carte.
Manon me raconte comment tout a basculé. Deux frères de la région, Iñaki et Javier Arteche, tombent sur un article du magazine américain Life, en octobre 1963, où l’on voit des hommes debout sur l’eau. Fascinés, ils construisent eux-mêmes leur planche et, vers 1964, ils s’élancent dans les vagues de la Concha, la grande plage de la ville. D’autres suivent. José Luis Elejoste, Carlos Pradera, rapportent de Biarritz des planches façonnées par les artisans français. En 1967, un club voit le jour un peu plus loin sur la côte, à Zarautz. Le surf n’est plus une curiosité. Il devient une tribu, un langage, presque une manière de résister, sur une côte où la jeunesse cherchait de l’air.
Et la Zurriola, dans tout cela ? La plage de Gros, la plus jeune des trois plages donostiarras, exposée plein nord, est aussi la plus généreuse en vagues. Elle deviendra, avec le temps, le cœur battant du surf de la ville, le rendez-vous des débutants comme des habitués. « C’est ici que ça se passe maintenant », me dit Iker en désignant l’eau d’un mouvement du menton. Les surfeurs ont fait de Gros leur quartier, et Gros, en retour, a pris leur allure. Le quartier ouvrier d’hier est devenu le quartier surfeur d’aujourd’hui, avec ses ateliers de planches, ses cafés matinaux, ses combinaisons qui sèchent aux balcons.
Toi, ami lecteur, mesure le chemin parcouru. Un sable arraché à la mer, un quartier d’usines, puis une planche venue de Californie par la contrebande, et voilà qu’un bout de ville trouve enfin ce pour quoi il semblait fait depuis toujours, face à l’océan.

Une table face au large
À midi, la faim nous rassemble. Iker nous entraîne dans une petite salle en retrait d’une rue de Gros, une de ces adresses sans enseigne tapageuse où l’on entre par habitude plus que par hasard. Le comptoir croule sous les pintxos, ces bouchées piquées d’un cure-dent qui font la fierté de la ville.
On nous verse d’abord un txakoli, ce vin blanc du Pays basque, léger et perlant, servi de haut pour qu’il mousse un instant dans le verre. Le bruit de la salle est une musique à part entière, les verres qui s’entrechoquent, les rires, le castillan et le basque qui se croisent. Puis arrive le plat que j’attendais, un marmitako fumant, ce ragoût de bonite et de pommes de terre que les pêcheurs préparaient jadis à bord, à même la marmite qui lui donne son nom. La chaleur de l’assiette me réchauffe les mains. L’odeur monte, tomate, poivron, poisson de ligne, quelque chose de profondément marin. Sous la dent, la pomme de terre fond, le poisson se défait en lamelles tendres.
« Tu manges l’histoire de cette côte, me dit Nekane. Avant les surfeurs, il y avait les pêcheurs. Le même océan nourrissait déjà le quartier. » Manon hoche la tête, note quelque chose. Pour finir, on partage une pantxineta encore tiède, cette pâte feuilletée fourrée d’une crème aux amandes, croustillante dessus, fondante dedans. Un dessert qui appartient à cette terre autant que la vague.

Le vieux faiseur de planches et les dames de l’eau
En sortant, nous croisons Josu, un homme aux mains larges et calleuses, qui répare une planche devant son atelier. Il a l’âge d’avoir vu Gros changer trois fois. Quand il apprend ce que nous cherchons, il pose son outil et s’assoit sur le seuil.
« Vous voulez une histoire ? » Bien sûr que nous voulons une histoire. Alors il baisse la voix. On raconte que, bien avant les surfeurs, l’embouchure de l’Urumea était le domaine des lamiak, ces femmes des eaux de la vieille mythologie basque, moitié femmes moitié créatures de rivière, qui peignaient leurs longs cheveux au bord de l’estuaire à la tombée du jour. On raconte qu’elles attiraient les pêcheurs imprudents, mais qu’elles protégeaient aussi ceux qui respectaient le fleuve. « Les anciens disaient que la Zurriola donnait ses plus belles vagues à ceux que les lamiak avaient adoptés », murmure Josu, l’œil malicieux.
Manon sourit, mais rectifie doucement, en historienne qu’elle est. « Les lamiak appartiennent à la légende, pas aux archives. On les retrouve dans tout le Pays basque, près des sources et des rivières. » Josu lève les mains, faussement vaincu. « Bien sûr. Mais demande à n’importe quel surfeur d’ici s’il n’a jamais senti, un matin de houle parfaite, que quelqu’un veillait sur lui. » Et toi qui me lis, entre la science de Manon et le sourire de Josu, où poserais-tu ta planche ?

Ce qui reste, quand la vague se retire
Le soir tombe sur Gros. La lumière vire au rose, puis au gris. Les derniers surfeurs sortent de l’eau, silhouettes sombres sur le sable pâle, et le Kursaal s’allume comme une lanterne au bord des flots. Nekane regarde son quartier avec une tendresse tranquille. « Il a été sable, il a été usine, il est devenu ça », dit-elle sans finir sa phrase.
Ce que j’emporte de Gros, ce n’est pas seulement une belle histoire de surf. C’est l’idée qu’un lieu peut se réinventer sans jamais renier ce qu’il fut. Le pêcheur d’hier et le surfeur d’aujourd’hui regardent le même horizon, respirent le même sel. Une planche passée en fraude à Biarritz a fini par donner une âme à un quartier bâti sur des dunes. Et demain, qui sait ce que Gros deviendra encore.
Toi qui rêves parfois de poser tes valises sur une côte comme celle-ci, retiens cela. Les lieux qui valent la peine ne sont pas ceux qui restent figés. Ce sont ceux qui, comme Gros, savent accueillir la vague suivante.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
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