Lamego, l'escalier que deux siècles n'ont pas suffi à achever

Douro
August 25, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant le sanctuaire de Nossa Senhora dos Remédios, Lamego, Douro, Portugal

Ta chronique de voyage au Portugal sur Lamego et son sanctuaire de Nossa Senhora dos Remédios, avec les confrères bâtisseurs et l'ombre de Nicolau Nasoni (XVIIIe au XXe siècle), au temps où la ferveur baroque taillait des escaliers dans le granit, tandis qu'à Braga s'élevait dès 1723 l'escadório du Bom Jesus do Monte.

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Lamego, l'escalier que deux siècles n'ont pas suffi à achever

Comment une ville du Douro a mis presque deux cents ans à monter jusqu'à sa Vierge, et pourquoi, aujourd'hui encore, on gravit ses 686 marches un genou après l'autre

Tu sais, il y a des villes qui se visitent en marchant droit devant soi, et puis il y a Lamego, qui ne se laisse atteindre qu'en levant la tête. Tu arrives par le bas, entre les maisons de granit sombre et les vitrines où sèchent des jambons couleur de vieux cuir, et déjà tu la vois, là-haut, posée sur le mont Santo Estêvão comme une promesse suspendue. Une façade blanche, deux tours, et devant elle un escalier qui descend vers toi en zigzag, palier après palier, comme si la montagne elle-même t'invitait à négocier ta montée.

Je suis venu ici un matin de septembre, quand l'air du Douro sent encore le raisin pressé et la pierre humide. La lumière est basse, dorée, elle glisse sur les azulejos bleus qui bordent les volées de marches. Tu entends des cloches, quelque part, et le pas traînant de gens qui montent sans se presser, parce qu'on ne monte pas vite vers une chose qu'on a mis deux siècles à bâtir.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce que tu prends pour un simple escalier d'église est en réalité l'un des plus longs chantiers du Portugal. Six cent quatre-vingt-six marches, neuf grandes volées, et entre la première pierre posée en bas et la dernière posée en haut, presque deux cents ans de patience têtue. Viens, on monte ensemble. J'ai des gens à te présenter.

Premiers pas, au bas des marches

Ils m'attendent sur la première esplanade, à l'ombre d'un châtaignier si vieux qu'il est classé depuis 1940. Belmira est de Lamego, elle a grandi à quelques rues d'ici, et chaque année sa famille monte cet escalier entier pour la Romaria de septembre. Elle parle du sanctuaire comme d'une grand-mère, avec cette tendresse un peu bourrue de ceux qui ont toujours eu une chose immense sous les yeux et refusent d'en faire toute une affaire.

À côté d'elle, Delphine tourne déjà sur elle-même, le nez en l'air. Elle est française, historienne de l'architecture baroque de pèlerinage, de celles qui ont arpenté la moitié des sanctuaires perchés d'Europe catholique. Elle a ce regard qui mesure les proportions, qui compte les paliers, qui compare en silence. Le troisième, c'est Óscar. Il ne dit pas grand-chose. Il taille les buis et les massifs de ce parc depuis plus de vingt ans, et il connaît chaque fissure des fontaines mieux que les guides ne connaissent leurs dates.

Une odeur de buis chauffé, de terre arrosée à l'aube, monte du jardin. Óscar passe une main calleuse sur la balustrade de granit et lâche, sans lever les yeux: «Cette pierre, elle a vu passer plus de générations de tailleurs que de rois.» Belmira rit. Delphine, elle, note déjà quelque chose sur un carnet. Et toi, ami lecteur, tu commences à comprendre que cet escalier n'est pas un décor. C'est une histoire qui se raconte marche après marche.

Là où tout commence, une chapelle oubliée

Avant l'escalier, avant les tours, avant même la Vierge des Remédios, il y avait un ermitage minuscule dédié à saint Étienne. On le doit à l'évêque Durando, qui le fit dresser sur cette hauteur en 1361, à une époque où Lamego comptait déjà parmi les vieilles cités du royaume, siège d'un évêché et gardienne d'une cathédrale au pied de la colline.

Le temps a raison des petites chapelles. Deux siècles plus tard, en 1568, l'évêque Manuel de Noronha fait démolir l'ermitage devenu vétuste et élever à sa place un sanctuaire voué, cette fois, à Nossa Senhora dos Remédios, Notre-Dame des Remèdes. Le nom dit tout d'une époque où l'on montait vers le sacré pour guérir un corps, apaiser une peur, remercier d'une épidémie évitée.

«Tu vois, me dit Belmira en désignant la crête, ici on ne prie pas contre la mort. On prie pour un remède.» Elle appuie sur le mot. Delphine relève la tête. Elle explique, à mi-voix, que ces sanctuaires de guérison couvrent alors toute la péninsule, chacun avec sa Vierge, sa source, sa promesse. Le vent fait bruire le châtaignier. Une feuille tombe, tourne, se pose sur la première marche, et j'ai la sensation étrange que la colline nous regarde monter.

Ermitage de granit médiéval isolé au sommet d'une colline boisée au-dessus de Lamego, lumière rasante de fin d'après-midi, brume légère sur la vallée du Douro, ambiance de vieux Portugal dévotionnel

L'église qui a coûté cent cinquante ans

La chapelle de 1568 vieillit à son tour. Au début du XVIIIe siècle, la Confrérie de Nossa Senhora dos Remédios prend une décision qui va l'engager bien au-delà de la vie de ses membres: raser l'ancien et bâtir grand. La première pierre du sanctuaire actuel est posée en 1750 par le chanoine José Pinto Teixeira. L'église, dans son élan baroque, s'achève autour de 1761.

Onze ans pour l'église seule. Cela paraît raisonnable, jusqu'à ce que tu comprennes que ce n'était que le début. Les tours viendront bien plus tard, la tour sud entamée en 1880, la tour nord terminée seulement en 1905. Cent cinquante ans, en tout, pour que le sanctuaire trouve enfin son visage complet.

Delphine s'arrête devant la fontaine du parvis. «Regardez cette main», dit-elle. La fontaine porte la date de 1738 et le dessin en revient à Nicolau Nasoni, l'Italien qui a marqué de son génie tout le nord du Portugal, de la tour des Clérigos de Porto aux palais du Douro. Un Italien à Lamego, un Florentin devenu portugais jusqu'à l'os, qui posait des courbes là où d'autres se contentaient de lignes droites.

Óscar, lui, s'agenouille près du bassin, plonge deux doigts dans l'eau, et me tend le geste comme une évidence. L'eau est glacée, minérale, elle sent la pierre et la mousse. «Vingt ans que je nettoie cette fontaine, souffle-t-il. Elle n'a jamais manqué d'eau, même l'été le plus sec.» Tu sais, il y a des moments où un jardinier t'apprend plus qu'un livre. Celui-là, en une phrase, venait de me dire pourquoi on avait choisi cette colline: parce qu'ici, l'eau ne trahit pas.

Façade baroque blanche et granit gris du sanctuaire de Nossa Senhora dos Remédios de Lamego avec ses deux tours, fontaine rococo dessinée par Nasoni au premier plan, azulejos bleus, ciel clair de septembre

Devant nous, maintenant, l'escalier se déploie pour de bon. C'est lui, la vraie merveille, celle que les photographies rapportent du Douro. Un ruban de granit blanc et de balustrades qui remonte la pente en larges virages, ponctué de fontaines, d'obélisques et de statues, bordé d'azulejos qui racontent la vie de la Vierge en bleu et blanc.

Escadório monumental do Santuário de Nossa Senhora dos Remédios, Lamego, Portugal, escadaria barroca em ziguezague com azulejos e o Pátio dos Reis

Deux siècles pour monter au ciel

Voici ce que peu de visiteurs savent en photographiant l'escalier. Sa construction commence en 1777, seize ans après l'achèvement de l'église, et elle ne s'arrête vraiment qu'au XXe siècle. Les archives du sanctuaire découpent le chantier en phases obstinées: une première jusqu'en 1778, une deuxième qui court jusqu'en 1868, le parc lui-même aménagé en 1849, une troisième jusqu'en 1905, et une dernière ouverte en 1917 pour ne se refermer qu'en 1969.

Fais le compte, toi qui me lis. De la première marche taillée en 1777 à la dernière posée en 1969, il s'est écoulé cent quatre-vingt-douze ans. Des tailleurs de pierre sont nés, ont appris le métier de leur père, l'ont transmis à leur fils, et sont morts sans voir l'escalier fini. Des générations entières ont vécu et disparu au rythme d'un chantier qui les dépassait, chacun ajoutant sa volée, sa fontaine, sa statue, comme on ajoute une phrase à un récit qu'un autre terminera.

Delphine monte lentement, main sur la balustrade, et compte à voix basse les paliers. Neuf grandes volées, six cent quatre-vingt-six marches. Puis on débouche sur le Pátio dos Reis, la cour des Rois, le clou de l'ascension. Là, dix-huit rois d'Israël se dressent en pierre, alignés comme une généalogie de la Vierge remontant le fil du temps jusqu'à Marie. «C'est une bible ouverte à ciel ouvert, dit Delphine. Tu montes, et tu remontes en même temps toute une lignée sacrée.»

Belmira s'assoit un instant sur une marche tiède. Elle regarde la vallée, en bas, les vignes en terrasses du Douro qui plongent vers le fleuve. «Mon arrière-grand-père a travaillé aux dernières marches, dit-elle. Il n'a jamais vu l'escalier entier de son vivant. Moi, je le monte chaque année. C'est un peu comme finir son travail à sa place.» Il y a des silences qui valent tous les discours. Celui-là, sur cette marche chaude de soleil, en était un.

Le Pátio dos Reis du sanctuaire de Lamego, statues en granit des rois d'Israël alignées le long de la balustrade baroque, escalier en zigzag plongeant vers la vallée du Douro et ses vignes en terrasses, lumière dorée

Une table au pied de la colline

À midi, on redescend. La faim, après une pareille montée, n'a rien de spirituel. Belmira nous emmène dans une petite tasca en contrebas, sans enseigne tapageuse, tenue par une femme prénommée Rosa qui nous accueille comme si elle nous attendait depuis toujours.

La salle est basse, fraîche, elle sent le bois ciré et le charbon de bois. Sur la nappe de papier, Rosa pose d'abord une bôla de Lamego, cette fougasse épaisse et dorée dont la mie renferme des morceaux de presunto, le jambon fumé qui a fait la réputation de la ville. Tu romps le pain encore tiède, la vapeur monte, et le sel du jambon te réveille la langue avant même que tu aies avalé. À côté, une assiette de ce même presunto tranché fin, presque translucide, couleur de vieux grenat.

Puis Rosa débouche une bouteille et le bruit sec du bouchon fait tourner les têtes. Un espumante de Lamego, un mousseux né sur ces coteaux dès la fin du XIXe siècle, quand la maison Raposeira s'installa ici en 1898 et fit de cette région l'un des berceaux du vin effervescent portugais. La bulle est fine, vive, un peu austère, elle nettoie le gras du jambon et fait chanter la mie. Óscar lève son verre sans un mot. Belmira sourit. La lumière tombe d'une petite fenêtre sur les verres, et pendant un instant tout Lamego tient dans cette table: le sel, la bulle, la pierre, et le rire d'une aubergiste.

Tu sais, ami lecteur, ce sont ces repas-là qu'on n'oublie pas. Pas les grands restaurants. Une bôla partagée, un mousseux du coin, trois compagnons de montée, et dehors, la colline qui nous attend encore.

Assiette de presunto tranché fin et pain, charcuterie régionale du nord du Portugal, comme à Lamego

Ce qu'on raconte sur les marches

Au moment du café, un vieil homme entre et s'installe près de la porte. Il s'appelle Firmino, il a monté cet escalier plus de fois qu'il ne saurait le dire. Belmira le connaît. Il se penche vers nous, la voix rauque, et commence à raconter.

On raconte que celui qui gravit les six cent quatre-vingt-six marches à genoux, une à une, en portant dans le cœur une seule prière, obtient de Notre-Dame des Remèdes la grâce qu'il est venu chercher. Une guérison, un enfant, un pardon. Firmino jure avoir vu, enfant, une femme monter ainsi tout l'escalier, les genoux en sang sur le granit, et redescendre le visage transfiguré. «Elle avait obtenu son remède», dit-il simplement.

Delphine écoute, respectueuse, puis nuance avec douceur, comme toujours. Ces récits de montée à genoux et de grâces obtenues appartiennent à la ferveur populaire, dit-elle, ils traversent tous les sanctuaires de guérison d'Europe et rien ne les fixe dans une archive. Ce ne sont pas des faits d'historien, ce sont des vérités de cœur, et les deux n'habitent pas le même pays. Firmino hausse les épaules, un sourire au coin des lèvres. «L'historienne a raison, dit-il. Mais la femme aussi.» Et là, franchement, aucun des deux n'avait tort.

Braga, l'autre montagne d'escaliers

Delphine ne peut s'empêcher de tracer un fil. À Braga, à moins de cent kilomètres au nord, un autre grand escalier baroque grimpe vers un autre sanctuaire, celui du Bom Jesus do Monte, dont l'escadório commence à s'élever dès 1723, une cinquantaine d'années avant celui de Lamego. Là-bas aussi, on monte par volées vers une église posée sur sa colline boisée, là-bas aussi la pierre met en scène une longue ascension spirituelle. Ce sanctuaire de Braga est aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial.

Attention, dit Delphine, il ne s'agit pas de prétendre que Lamego copie Braga, ni l'inverse. Aucun document ne relie les deux chantiers par un événement précis. C'est un air du temps, une même ferveur baroque qui, dans tout le Portugal du XVIIIe siècle, a eu l'idée folle de transformer la montée vers Dieu en architecture. Deux escaliers, deux collines, une même époque. Le parallèle est honnête, le lien serait inventé, et à Lamego on n'invente pas.

Ce qui monte encore aujourd'hui

Le plus troublant, vois-tu, c'est que rien de tout cela n'appartient au passé. Chaque année, du 6 au 8 septembre, la Romaria de Nossa Senhora dos Remédios remplit ces marches d'une foule qui vient de tout le Douro et bien au-delà. On y monte en procession, en famille, en fanfare, et certains, aujourd'hui encore, gravissent une partie de l'escalier à genoux, comme la femme de l'enfance de Firmino.

Belmira sera là, comme toujours, avec les siens. C'est cela, peut-être, qui donne envie de s'attarder dans une ville comme Lamego, quand on rêve d'ailleurs et d'un autre rythme de vie. Non pas le décor, mais le fait qu'une chose vieille de deux siècles continue de battre au présent, qu'un escalier commencé en 1777 serve encore, chaque septembre, à porter des gens vivants vers ce qu'ils espèrent. Une ville où la pierre n'est pas un musée, mais une habitude.

Óscar, avant de nous quitter, taille une dernière branche et remet son sécateur dans sa poche. «Demain je serai encore là, dit-il. L'escalier, lui, ne bouge plus. C'est nous qui montons.»

Quand la colline s'éteint

Le soir tombe sur le mont Santo Estêvão. La lumière rougit les tours, allonge l'ombre des rois d'Israël sur les dalles du Pátio dos Reis, et la vallée du Douro se remplit lentement de bleu. Les derniers pèlerins redescendent, leurs voix s'éteignent une à une, et il ne reste bientôt que le vent dans le vieux châtaignier et le clapotis de la fontaine de Nasoni, fidèle depuis 1738.

Je reste un moment, seul, sur une marche encore tiède. Presque deux cents ans pour bâtir ce chemin. Des vies entières nouées à une seule idée, monter un peu plus haut, poser une pierre de plus, laisser aux enfants le soin de finir. Toi qui me lis, dis-moi: connais-tu beaucoup de choses, aujourd'hui, qu'on accepterait de commencer sans espoir de les voir achevées de son vivant?

Lamego, elle, a osé. Et son escalier, patient comme la foi qui l'a dressé, attend déjà la prochaine Romaria.

Catégorie : Patrimoine monumental  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Édifices religieux


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