Ta chronique de voyage en Espagne sur le Monasterio de las Huelgas de Burgos, avec Aliénor d'Angleterre, fille d'Henri II Plantagenêt et d'Aliénor d'Aquitaine, et le roi Alphonse VIII de Castille, qui fondèrent l'abbaye en 1187, tandis qu'en Angleterre, la même décennie, l'archevêque Thomas Becket tombait sous les épées dans sa cathédrale de Cantorbéry, un soir de décembre 1170.
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Las Huelgas de Burgos, le couvent où une princesse anglaise fit couronner des rois
Comment la fille d'Aliénor d'Aquitaine bâtit, aux portes de Burgos, une abbaye dont l'abbesse ne répondait qu'au pape
Tu sais, il y a des lieux qui ne ressemblent pas à ce qu'ils sont. De loin, en remontant depuis le centre de Burgos, tu crois voir une forteresse. Des murs longs et aveugles, une tour carrée, la pierre couleur de pain rassis sous le ciel de Castille. Rien n'annonce que derrière ces murailles vécurent, huit siècles durant, des femmes en robe de bure qui commandaient à des villages, jugeaient des hommes et ne s'inclinaient devant personne, sinon devant le pape de Rome. Voici Las Huelgas, le couvent le plus puissant que l'Espagne médiévale ait connu, et c'est une jeune femme venue d'Angleterre qui l'a voulu.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Nous n'allons pas seulement pousser la grille d'un monastère. Nous allons remonter jusqu'à une reine dont le nom, ici, se prononce à l'espagnole, Leonor, et qu'on oublie souvent d'appeler par le sien, Aliénor d'Angleterre. Fille des deux êtres les plus redoutés de leur siècle, elle a planté au bord de l'Arlanzón une abbaye qui allait sacrer des rois.

Trois voyageurs devant la grille
Mercedes nous attendait sous le porche, un foulard sur les épaules malgré la douceur du matin. Burgalaise de soixante-deux ans, elle a grandi tout près, dans le quartier de l'ancien Hospital del Rey, ce refuge de pèlerins que la reine Leonor avait fondé en même temps que le couvent. « Ma grand-mère disait que les moniales d'ici avaient un roi dans la poche et le pape à l'oreille », lâche-t-elle en guise de bonjour. « On riait. Puis j'ai lu les archives. Elle avait raison. »
À côté d'elle, Edith prenait déjà des notes, l'œil clair, la mine réjouie de celle qui arrive au bout d'un long désir. Anglaise, médiéviste, elle a passé des années sur les filles d'Aliénor d'Aquitaine, ces princesses que l'on mariait comme on scelle des traités. « Vous autres, en Espagne, vous l'appelez Leonor », dit-elle à Mercedes, mi-taquine. « Chez nous, c'est Eleanor. La même femme, deux royaumes, et presque personne pour se souvenir qu'elle fut les deux à la fois. »
Le troisième, Tomás, se tenait un peu en retrait, une partition roulée sous le bras comme un sceptre. Castillan, musicologue, il travaille depuis quinze ans sur un manuscrit que ce couvent a gardé, le Codex de Las Huelgas, l'une des plus précieuses sources de la polyphonie médiévale d'Europe. « Ne cherchez pas d'abord les tombeaux », prévient-il. « Écoutez. Ce lieu a chanté avant de régner. » Une cloche a sonné, quelque part au-dessus des toits. Nous avons franchi la grille.
Une princesse anglaise à Burgos
Il faut que je te ramène en 1170, ami lecteur, car tout commence par un mariage et par un meurtre, la même année, aux deux bouts de l'Europe. Cette année-là, à Burgos, une enfant d'à peine neuf ans épouse le jeune roi de Castille, Alphonse VIII. Elle s'appelle Aliénor, elle est la fille d'Henri II Plantagenêt, roi d'Angleterre, et d'Aliénor d'Aquitaine, la femme la plus courtisée de son temps. Son frère, un certain Richard, entrera dans l'histoire sous le nom de Cœur de Lion.
« Imaginez la scène », murmure Edith en longeant le cloître. « Au même moment, presque jour pour jour, le père de la mariée laisse assassiner son ancien ami Thomas Becket dans la cathédrale de Cantorbéry. Décembre 1170. D'un côté des noces castillanes, de l'autre un archevêque égorgé sur les dalles de son chœur. C'est ça, le monde d'où vient cette petite reine. » Mercedes hoche la tête. « Et elle en fait quoi, de ce monde ? Elle bâtit un couvent. »
Pas n'importe lequel. En 1187, Alphonse et Leonor fondent Santa María la Real de Las Huelgas, sur des prairies royales, ces huelgas, ces jachères où la cour venait se reposer. Ils le confient aux moniales cisterciennes, l'ordre le plus austère de la chrétienté, et le destinent à devenir le panthéon de leur dynastie. L'année suivante, en janvier 1188, le pape Clément III approuve la fondation par une bulle. Tomás sourit. « Une reine anglaise, un roi castillan, un ordre né en Bourgogne, une bulle romaine. Ce couvent est européen avant que le mot existe. »

L'abbesse qui ne pliait que devant le pape
Ce que je vais te dire maintenant, on a du mal à le croire aujourd'hui. Pendant des siècles, l'abbesse de Las Huelgas fut l'une des femmes les plus puissantes d'Espagne. Sous son autorité s'étendait tout un territoire, des dizaines de villages, des paroisses, des hôpitaux, un domaine sur lequel elle exerçait une juridiction quasi épiscopale. Elle nommait des curés, confirmait des charges, convoquait des tribunaux. Elle ne relevait ni de l'évêque de Burgos ni d'aucun seigneur. Elle ne répondait qu'au pape.
« On raconte qu'un jour, à Rome, on finit par s'en inquiéter », dit Mercedes, gourmande de l'anecdote. « Une abbesse qui bénissait presque comme un évêque, qui gouvernait comme un seigneur. » Edith précise, fidèle à sa rigueur. « La réalité dépasse la caricature, mais pas de beaucoup. Les papes eux-mêmes durent, plus tard, rappeler les limites de ce pouvoir. C'est dire s'il était grand. » Tomás, lui, désigne les stalles vides du chœur. « Songez que ces femmes, souvent filles ou sœurs de rois, choisissaient de s'enfermer ici pour commander au monde plutôt que d'être commandées par un époux. Ce couvent fut, à sa manière, un refuge de liberté. »
Nous marchions dans le cloître de las Claustrillas, le plus ancien, aux chapiteaux encore romans, puis dans le grand cloître gothique où la lumière tombe en lames obliques. Partout, sous nos pieds, dormaient des rois. Alphonse VIII et Leonor y reposent, côte à côte, et autour d'eux une trentaine de tombeaux royaux, dont celui de leur fille Berenguela, mère du roi saint Ferdinand III. Une dynastie entière couchée dans la pierre d'une maison de femmes.

À la table de Burgos
Midi nous a rattrapés, et avec lui cette faim franche que donne le froid sec de la meseta. On redescend vers la ville, vers une de ces tabernas basses où l'on sert la cuisine de Burgos sans façon, celle qui tient au corps. L'odeur nous accueille avant le patron, une odeur de lard fondu, de laurier et de sang cuit.
On commence par la morcilla de Burgos, ce boudin noir au riz que la ville revendique comme un trésor, grillé jusqu'à ce que la peau craque, l'intérieur fondant, poivré, parfumé d'oignon. Puis arrive l'olla podrida, la reine des potées castillanes, ces haricots rouges d'Ibeas mijotés des heures avec le porc, le chorizo et la morcilla, une lave brune et brillante qui embue les verres. Mercedes verse un Ribera del Duero de la région, ce vin sombre et charnu, né à quelques lieues d'ici sur les rives du fleuve, qui râpe juste ce qu'il faut la langue avant de s'ouvrir sur le fruit. « Attends le fromage », sourit-elle. On finit par une tranche de queso fresco de Burgos, blanc, tremblant, à peine salé, arrosé d'un filet de miel. Le sucre coule, le fromage fond, la salle bourdonne. Tomás lève son verre. « À Leonor, qui buvait sans doute pire que ça. »

La statue qui armait les rois
L'après-midi, Mercedes nous mène dans une chapelle discrète, celle de Santiago, et c'est là que le couvent livre son secret le plus étrange. Contre le mur se dresse une statue de saint Jacques, en bois, du XIIIe siècle, dont le bras droit est articulé. On pouvait le lever, l'abaisser, lui faire tenir une épée. Pendant des siècles, les princes de Castille ne furent pas armés chevaliers par la main d'un homme. Ils le furent par ce Jacques mécanique, dont le bras retombait sur leur épaule pour leur donner l'accolade.
« Comprends bien ce que ça signifie », dit Edith, presque grave. « Un roi qui refuse d'être fait chevalier par un autre homme, fût-il empereur, affirme qu'il ne tient son pouvoir que de Dieu. Alors on a fabriqué une main qui n'est celle de personne. La main d'un saint. La main du ciel. » Mercedes baisse la voix, entre dans la légende. « On raconte ici que le bras ne frappait juste que pour les cœurs droits. Que devant un prince indigne, la statue restait de bois. Bien sûr, personne ne l'a jamais vue refuser un roi. Mais l'histoire est belle, et une belle histoire, chez nous, vieillit mieux qu'une vérité. »
Tomás, lui, ne voulait pas quitter les lieux sans nous parler de son manuscrit. Le Codex de Las Huelgas, copié pour ce couvent au tournant du XIVe siècle, conserve des dizaines de pièces de polyphonie que l'on ne chantait plus nulle part ailleurs. « Ces moniales ne se contentaient pas de prier », dit-il. « Elles chantaient à plusieurs voix une musique savante, celle que l'Europe inventait alors à Paris. Un couvent perdu de Castille, gardien d'un des plus beaux chants du Moyen Âge. » Il déroule un instant sa partition, comme pour vérifier que les notes tiennent encore.

Ce qui reste, quand la grille se referme
Le soir tombait quand nous sommes ressortis. La pierre ocre virait au rose, et le long mur redevenait ce qu'il paraît de loin, une forteresse. Mercedes s'est retournée une dernière fois. « Les gens visitent Burgos pour sa cathédrale et pour son Cid », dit-elle. « Ils passent devant ces murs sans savoir qu'une gamine anglaise y a bâti un royaume dans le royaume. »
Elle avait raison, et je te le passe comme elle me l'a donné. À quelques pas d'ici, sous une dalle nue du transept de la cathédrale de Burgos, repose un autre enfant de cette ville devenu légende, ce banni qui finit seigneur d'une cité lointaine, Le Cid, l'exilé qui a conquis Valence. Deux Burgalais, un guerrier et une reine, séparés par un siècle et par une rue, réunis par la même pierre dorée.
Toi, ami lecteur, retiens plutôt ceci qu'une date. Aliénor d'Angleterre est morte à Burgos en 1214, quelques semaines après son roi, et on l'a couchée dans le couvent qu'elle avait voulu. Elle n'est jamais retournée en Angleterre. Mais elle a laissé, au bord de l'Arlanzón, une maison de femmes libres, un saint de bois qui sacrait des rois, et un chant que l'on croyait perdu. La brume montait de la rivière. Quelque part, derrière la grille, une voix a peut-être recommencé à chanter. Huit siècles plus tard, on chante encore.
Catégorie : Patrimoine monumental · Pays : Espagne · Type de lieu : Monuments religieux
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