Ta chronique de voyage en Espagne sur le Camino francés qui traverse La Rioja, avec les pèlerins partis de France et Santo Domingo de la Calzada, le saint bâtisseur de routes (XIe siècle), au temps de la grande ferveur jacquaire, tandis qu'en Bourgogne Hugues de Cluny s'éteignait la même année 1109 que lui.
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Comment une route tracée par un saint il y a mille ans traverse encore les vignes au moment précis où on les vendange
Tu sais, il y a une date que peu de gens rapprochent l'une de l'autre. En 1109, à quelques semaines d'écart, deux hommes s'éteignirent. En Bourgogne, Hugues de Cluny, l'abbé qui avait passé soixante ans à organiser les chemins de la foi vers l'Occident. Et ici, dans un village de la plaine riojane, un vieil homme qui avait passé sa vie, non pas à prier dans un cloître, mais à casser des pierres, à combler des ornières et à jeter des ponts sur les rivières. On l'appelait Domingo. Le peuple ajouta un surnom qui dit tout de lui : de la Calzada, de la chaussée. L'homme de la route.
Je marche sur cette route ce matin, celle qu'il a empruntée, réparée, parfois inventée de ses mains. Le Camino francés, le chemin des Français, celui que descendaient dès le XIe siècle les pèlerins partis de Vézelay, du Puy, de Tours, d'Arles, franchissant les Pyrénées pour rejoindre Saint-Jacques. Et sous mes pieds, à hauteur d'homme de chaque côté, ce ne sont pas des ronces ni des landes. Ce sont des ceps. Des rangs et des rangs de vignes lourdes, cette fin de septembre, de grappes presque noires. L'air ne sent pas l'encens. Il sent le raisin qui commence à tourner, cette odeur sucrée et un peu ivre qui annonce que dans quelques jours, tout le pays va se pencher pour vendanger.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes : la ferveur et la vendange marchent ici sur le même sentier.
Les premiers pas dans la plaine des ceps

Ils sont trois à m'attendre à la sortie de Logroño, là où les derniers immeubles cèdent la place aux premières parcelles. Rosario d'abord, soixante-deux ans, riojane jusqu'au bout des ongles, dont la famille tient depuis quatre générations une auberge de pèlerins un peu plus loin sur le chemin. Elle a le pas de ceux qui ne comptent pas les kilomètres. Camille ensuite, trente-sept ans, française, historienne du Camino francés, arrivée la veille avec un carnet déjà noirci et cette impatience de qui veut vérifier sur le terrain ce que les archives lui ont soufflé. Et Íñigo enfin, quarante-cinq ans, œnologue du cru, qui regarde les vignes comme d'autres regardent leur montre.
« Tu sens ? » me lance Rosario en écrasant entre ses doigts une feuille de vigne. La lumière est basse, encore rose, et pose une buée dorée sur les rangs. « Dans une semaine, dix jours au plus, on coupe. Les pèlerins d'autrefois arrivaient pile à ce moment. » Elle sourit. « Ma grand-mère disait qu'on les reconnaissait aux vendanges : c'étaient les seuls qui marchaient vers l'ouest quand tout le monde marchait vers les vignes. »
Camille s'est déjà accroupie près d'une borne de pierre usée. Elle relève la tête. « Ce n'est pas un hasard, ce calendrier. La grande saison du pèlerinage, c'était l'été et le début de l'automne, quand les cols pyrénéens étaient encore franchissables. Beaucoup de marcheurs traversaient la Rioja fin septembre. Ils voyaient exactement ce qu'on voit là. » Íñigo, lui, ne dit rien. Il a cueilli un grain, l'a fait rouler dans sa paume, l'a goûté. Il hoche la tête, comme un médecin rassuré par un pouls.
Toi qui me lis, imagine un instant ces files d'hommes et de femmes, la coquille cousue au manteau, le bâton à la main, avançant entre ces mêmes ceps il y a neuf cents ans. La vigne, déjà. Le raisin, déjà. Et le même soleil oblique de septembre.
L'homme qui fit de la boue une chaussée

Nous atteignons Santo Domingo de la Calzada en fin de matinée. La ville porte le nom de l'homme, et l'homme est partout. Camille nous raconte, et je la laisse faire, parce qu'elle a lu les sources.
Domingo naît vers 1019, dans un hameau tout proche, à Viloria. Un fils de paysans. On raconte qu'il voulut être moine et qu'on le refusa deux fois, faute d'instruction. Alors il choisit une autre forme de dévotion, plus rude, plus concrète. Il s'installa au bord du chemin, dans cette plaine que les pèlerins redoutaient : marécageuse, sans pont sûr, infestée de brigands. Et il se mit à travailler. De ses mains, il défricha la forêt d'Oja, traça une chaussée pavée, bâtit un pont sur le rio Oja, éleva un hôpital pour soigner les marcheurs épuisés, puis une église qui deviendrait cathédrale.
« Comprends bien ce que ça voulait dire », insiste Camille, et sa voix a changé, plus basse. « À cette époque, un chemin, ce n'était pas une ligne sur une carte. C'était un pari sur la vie. On pouvait s'y noyer, s'y perdre, s'y faire égorger. Cet homme, seul d'abord, a transformé un tronçon de peur en tronçon de sûreté. Il n'a pas prêché. Il a pavé. »
Íñigo, le pragmatique, sourit dans sa barbe. « Chez nous, on respecte ça. Un homme qui construit quelque chose qui dure mille ans. » Il montre le sol, les pierres. « Regarde. On marche encore dessus. »
Nous entrons dans l'hôpital qu'il fonda pour les pèlerins, ce bâtiment de pierre blonde aux hautes salles et aux arcs gothiques. Il accueille toujours des voyageurs, sous une autre forme désormais. Neuf siècles que des gens fatigués franchissent ce seuil. Je pose la main sur le mur, machinalement. Il est frais. Toi, ami lecteur, tu connais peut-être cette sensation étrange : toucher une pierre et sentir, sous la paume, le temps lui-même.
Le coq qui chanta dans l'assiette du juge

C'est à l'intérieur de la cathédrale que la légende nous attend. Et il faut la voir pour la croire : là, sur le mur d'un bras du transept, un poulailler gothique en pierre et grillage, richement sculpté. Et dedans, bien vivants, un coq et une poule blancs.
Une femme du chapitre, qui veille sur le lieu, s'approche en nous voyant lever les yeux, étonnés. Elle a l'habitude. « Vous voulez l'histoire ? » Rosario acquiesce pour nous tous.
« On raconte, » commence-t-elle, et j'aime qu'elle dise on raconte, « qu'au XIIe siècle une famille de pèlerins allemands s'arrêta ici, en chemin vers Compostelle. Le fils, un beau garçon nommé Hugonel, repoussa les avances d'une servante de l'auberge. Vexée, elle cacha une pièce d'argenterie dans son sac et l'accusa de vol. En ce temps-là, on ne plaisantait pas : le garçon fut pendu. »
Elle laisse un silence. Dans la nef, on entend vraiment, à cet instant, un caquètement.
« Les parents, effondrés, poursuivirent leur pèlerinage jusqu'à Saint-Jacques. Au retour, passant sous le gibet, ils entendirent leur fils leur parler. Il était vivant, disait-il, soutenu par saint Jacques lui-même. Ils coururent chez le juge, qui s'apprêtait à dîner. Il éclata de rire : "Votre fils est aussi vivant que ce coq et cette poule rôtis dans mon assiette." Et à peine avait-il fini sa phrase que la volaille se dressa et se mit à chanter. »
Camille intervient, doucement, sans casser le charme. « La légende est belle, et elle est ancienne, on la retrouve dès le Moyen Âge dans les récits jacquaires. Les historiens n'y voient pas un fait, bien sûr, mais un récit de miracle, un de ces contes qui rassuraient les marcheurs sur la protection du saint. Ce qui est vrai, en revanche, » et elle montre le poulailler, « c'est qu'un coq et une poule vivants sont gardés ici depuis des siècles. Ça, tu peux le vérifier de tes yeux. » La gardienne sourit, pas vexée pour un sou. Ici, on sait faire la part du merveilleux et du réel. C'est peut-être ça, la vraie sagesse d'une terre de pèlerinage.
Un feu de sarments et des côtelettes

Le soir tombe quand Íñigo nous emmène hors de la ville, dans une parcelle qui appartient à un ami à lui. Rufino nous attend, un homme sec, la soixantaine, les mains larges comme des battoirs, un vieux tablier maculé. Il a allumé un feu. Mais pas n'importe quel feu : un feu de sarments, ces bois de taille de la vigne, tordus et secs, qu'on brûle ici depuis toujours au moment des vendanges.
« Les chuletillas al sarmiento, » annonce Íñigo, gourmand. Les côtelettes d'agneau grillées sur la braise de sarments. « Le plat de la vendange. Quand on taille et qu'on vendange, il y a du bois partout. Alors on cuit dessus. »
Le feu craque, siffle, projette des étincelles orangées dans le bleu du soir. La fumée a une odeur unique, âcre et végétale, presque celle du vin lui-même. Rufino dispose les petites côtelettes sur la grille et elles grésillent aussitôt, leur graisse tombant dans les braises en petites explosions parfumées. La chaleur nous mord le visage. Rosario a sorti des patatas a la riojana, ces pommes de terre mijotées au chorizo et au piment doux, dont la sauce épaisse fume encore dans la marmite, rouge et réconfortante.
Íñigo débouche une bouteille de Rioja, un rouge de l'année passée, souple et rond. Le premier verre, avalé debout près du feu, a un goût que je n'oublierai pas : celui du fruit, de la braise et de l'air froid mêlés. Les côtelettes arrivent, croustillantes dehors, rosées dedans, si petites qu'on les mange avec les doigts, en se brûlant un peu, en riant. La graisse coule sur le menton. Sous la dent, la viande cède, fond, laisse ce goût de fumée de vigne qu'aucune cuisine de ville ne saura jamais reproduire.
« Les pèlerins mangeaient ça ? » je demande. Rufino secoue la tête, la bouche pleine. « Les pèlerins mangeaient du pain et de l'espoir, » répond-il en riant. « Mais les gens d'ici, oui. Depuis toujours. » Pour finir, il sort des fardelejos, ces petits gâteaux riojans à la pâte fine roulée autour d'une farce d'amande, sucrés juste ce qu'il faut. Le vin, le feu, la nuit qui tombe sur les vignes noires. Toi qui me lis, il y a des repas qui valent mille sermons.
Le chemin ne s'arrête jamais
Le lendemain, à l'aube, je reprends la chaussée seul un moment, pendant que les autres dorment encore. Une brume légère flotte entre les rangs. Un groupe de pèlerins me dépasse, sac au dos, coquille au flanc, exactement comme il y a neuf cents ans. L'un d'eux me salue d'un « Buen Camino » sans ralentir. Au loin, dans une parcelle, deux silhouettes se sont déjà penchées sur les ceps : les vendanges ont commencé.
Et je pense à Domingo, mort en 1109, la même année que le grand abbé de Cluny, chacun à sa manière ouvreur de chemins. L'un avec la plume et la prière, l'autre avec la pioche et la pierre. Je pense qu'un homme parti de rien, refusé deux fois, a laissé une route que des millions de pieds ont foulée après lui, et qu'ils foulent encore ce matin, entre les vignes prêtes à être coupées.
Et toi, lecteur de l'ombre, la prochaine fois que tu tiendras un verre de Rioja, souviens-toi : ce vin pousse sur le bord d'un chemin que la foi a tracé, et que la vendange n'a jamais cessé de longer.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Espagne · Type de lieu : Vignobles
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