Ta chronique de voyage au Portugal sur la rive sud du Tage et les collines de Lisbonne, avec le cardinal Manuel Gonçalves Cerejeira et l'écrivain Luciano Cordeiro (XIXe et XXe siècles), au temps où une filature de coton s'installait à Alcântara en 1846 et où des enfants portugais économisaient leurs pièces pour bâtir un Christ de béton, tandis qu'à Roubaix, trois ans plus tôt, Louis Motte-Bossut dressait sa « filature monstre » de cinq étages, liquidée en 1982 et devenue en 1993 les Archives nationales du monde du travail.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Lisbonne, jour 4 : de l'autre côté du fleuve, la ville regarde ses collines
Quatrième jour, une traversée de dix minutes, une filature de 1846 devenue quartier créatif, et des tramways dont les moteurs ont l'âge de nos grands-parents
Hier, nous étions à cinq cents mètres au-dessus de l'Atlantique, dans la brume de Sintra, à regarder un palais jaune apparaître et disparaître. Ce matin, nous redescendons au niveau de l'eau. Et nous allons faire quelque chose que la plupart des visiteurs ne font jamais : sortir de Lisbonne pour mieux la voir.
Il y a une chose que les cartes postales ne disent pas. Lisbonne a été bâtie sur des collines, et depuis ces collines, on ne voit jamais la ville entière. On voit un morceau de toit, un bout de fleuve, une autre colline en face. Pour voir Lisbonne d'un seul regard, il faut aller sur l'autre rive. Il faut la quitter.
Le ferry part du Cais do Sodré. Dix minutes de traversée, le prix d'un ticket de métro, et l'un des plus beaux points de vue d'Europe. Toi qui me lis, retiens cette adresse. C'est la chose la moins chère et la plus généreuse que cette ville propose.
Trois voyageurs et un fleuve à traverser
Ils m'attendent sur le quai, devant les tourniquets, dans cette odeur particulière de gazole et d'eau saumâtre qui est celle de tous les embarcadères du monde.
Paulo est arrivé le premier, forcément, il habite en face. Il a grandi à Almada, sur la rive sud, dans l'ombre littérale du Cristo Rei. « Toute mon enfance, dit-il en désignant vaguement l'autre côté, j'ai vu ce truc depuis la fenêtre de ma chambre. Les bras ouverts, tournés vers Lisbonne. Jamais vers nous. » Il rit. « On grandit avec ça, sur la rive sud. L'impression que le monde intéressant est toujours en face. »
Léa arrive ensuite, française, designer, un appareil photo argentique en bandoulière et un carnet où elle colle des échantillons de matières. Elle travaille depuis dix ans sur la reconversion des friches industrielles, et elle vient de passer deux jours à photographier des murs. « Je suis née à Tourcoing, dit-elle. Chez moi, les usines sont devenues des musées et des médiathèques. J'ai envie de voir comment ça se passe ici, quand ce n'est pas la mairie qui décide. »
La troisième s'appelle Nadia. Historienne des transports urbains, elle a consacré sa thèse aux réseaux de tramways historiques d'Europe et elle sait, à peu près, l'âge du moteur de n'importe quel tramway entre Lisbonne et Helsinki. « Vous allez me trouver ennuyeuse, prévient-elle d'emblée, mais il n'y a pas beaucoup d'endroits au monde où on peut monter, avec un ticket ordinaire, dans un véhicule dont la motorisation date des années trente. » Elle marque une pause. « Et où ce véhicule sert encore, tous les jours, à des gens qui vont travailler. »
Le ferry accoste avec un bruit de ferraille et de pneus écrasés contre le quai. Les gens montent sans se presser, avec des sacs de courses, des vélos, des poussettes. Ce n'est pas une excursion. C'est un trajet de banlieue. Garde ce détail, toi qui me lis, il compte pour la suite.
Dix minutes qui changent le point de vue
On les appelle les cacilheiros, du nom de Cacilhas, le petit port où ils accostent. Le bateau s'écarte du quai, tourne lentement, et Lisbonne commence à reculer.
Et là, quelque chose se produit. Pendant trois jours, nous avons vu cette ville par fragments, en levant la tête, en montant des escaliers, en la devinant derrière un mur. Maintenant elle se déplie d'un coup, entière, étalée sur ses collines comme un tissu qu'on vient de secouer. La Baixa au centre, plate et régulière. Le château sur la gauche, posé au sommet. Le Bairro Alto sur la droite. Et derrière, d'autres collines encore, qu'on n'avait même pas soupçonnées.
Paulo nous regarde faire, appuyé au bastingage, avec l'air de quelqu'un qui a vu cette réaction mille fois. « Voilà, dit-il simplement. C'est pour ça qu'on habite en face. »
Léa, elle, s'est retournée vers l'avant du bateau. Devant nous, la rive sud approche : des grues, des quais, des immeubles ordinaires, un chantier naval qui ne construit plus grand-chose. « C'est intéressant, dit-elle. Les touristes regardent tous derrière. Moi je trouve que ce qui arrive devant est plus honnête. » Elle photographie une grue rouillée. « Ça, c'est une vraie ville. »
Le vent est froid sur l'eau, chargé de sel, et le fleuve n'est pas bleu du tout. Il est brun-vert, épais, avec des remous et des débris qui filent vers l'Atlantique. Nadia consulte sa montre. « Neuf minutes quarante », annonce-t-elle. Puis, avec un sourire : « Ce sont les neuf minutes les mieux investies de la semaine. »
Un vœu de 1940 en quarante mille tonnes de béton
De Cacilhas, il faut prendre un bus, ou marcher franchement en montant, pour arriver au pied de la chose. Et de près, elle est autrement plus étrange que de loin.
Quatre piliers de béton, immenses, forment un portique de soixante-quinze mètres. Au sommet, un Christ de vingt-huit mètres, les bras ouverts, tourné vers Lisbonne. L'ensemble monte à cent dix mètres. Quarante mille tonnes de béton armé, plantées sur une crête exposée à tous les vents de l'Atlantique.
L'histoire commence par un voyage. En 1934, le cardinal-patriarche de Lisbonne, Manuel Gonçalves Cerejeira, se rend au Brésil. Il y voit le Christ Rédempteur du Corcovado, achevé quelques années plus tôt, et il en revient avec une idée fixe. En 1936, il en parle au Mouvement de l'Apostolat de la Prière. L'accueil est enthousiaste. La proclamation officielle du projet suit en 1937.
Puis la guerre arrive, et le projet change de nature. Le 20 avril 1940, réunis à Fátima, les évêques portugais formulent un vœu : si le Portugal était épargné par la Seconde Guerre mondiale, un monument au Sacré-Cœur s'élèverait au-dessus de Lisbonne. Le pays est resté neutre. Le terrain a été acheté en 1941, la première pierre posée le 18 décembre 1949, et le monument inauguré le 17 mai 1959, jour de la Pentecôte, devant l'épiscopat portugais, les cardinaux de Rio de Janeiro et de Lourenço Marques, et environ trois cent mille personnes.
« Ce qui me touche, dit Paulo, ce n'est pas le vœu des évêques. C'est comment ça a été payé. » Il nous emmène vers un panneau explicatif. « Il y a eu une campagne qui s'appelait Pedras Pequeninas. Les petites pierres. De 1939 à 1958, les écoliers portugais mettaient de côté, toute l'année, les pièces qu'on leur donnait. Et le 28 décembre, ils les offraient pour la construction. » Il hausse les épaules. « Mon père l'a fait. Il ne s'en souvient pas vraiment, il avait sept ans. Mais il l'a fait. »
Léa lève les yeux vers la statue. « Vingt ans de pièces d'enfants, dit-elle. Ça change complètement la façon dont je regarde ce truc. »
Le portique est de l'architecte António Lino, neveu du grand Raúl Lino. La statue est du sculpteur Francisco Franco de Sousa, un Madérien mort en 1955, quatre ans avant l'inauguration. Et il y a un détail qui donne le vertige quand on le sait : la figure n'a pas été moulée au sol puis hissée. Elle a été sculptée à la main, directement sur la structure, à plus de cent mètres du sol, à partir de moules de plâtre préparés d'après la maquette.
Nadia, qui ne dit rien depuis un moment, finit par lâcher : « Des hommes accrochés à cent mètres, en train de tailler un visage au ciseau, dans le vent de l'Atlantique. » Elle secoue la tête. « On ne construirait plus jamais comme ça. »
Du parvis, la vue est brutale de générosité. Lisbonne entière, le pont suspendu, l'estuaire, et au loin la serra de Sintra où nous étions hier. Toi qui me lis en te demandant si tu pourrais vivre dans ce pays, monte ici un jour, et regarde bien. Ce n'est pas la vue d'un monument. C'est la vue d'une ville où des gens rentrent du travail.
À la table d'O Farol
On redescend vers Cacilhas avec une faim qui ne se discute pas, et Paulo nous mène droit à une porte qu'il connaît depuis l'enfance, juste en face du terminal des ferries.
O Farol est une marisqueira centenaire, une brasserie de fruits de mer face à Lisbonne, plantée exactement là où les cacilheiros débarquent et repartent. La maison est connue pour deux choses. La première, c'est la variété de son marisco, avec seize combinaisons possibles de plateaux, affichées en photographies sur le mur. La seconde est plus inattendue : un système de conduites et de réservoirs fait que la bière est tirée, transportée et servie sans jamais cesser d'être glacée.
La salle est bruyante, carrelée, éclairée sans nuance. Ça sent l'ail, le charbon de bois et l'iode. Les serveurs circulent vite, en équilibre, avec des plateaux au-dessus des têtes. Personne ne parle bas.
On commande des sardines grillées, parce que c'est la saison et parce que Paulo refuse toute discussion sur ce point. Elles arrivent noircies par la braise, la peau craquelée, posées sur une tranche de pain qui a bu la graisse et le jus. On les mange avec les doigts, en écartant l'arête d'un coup de pouce. La chair est ferme, salée, grasse, avec ce goût de fumée qui reste sur les mains longtemps après. Léa, qui a annoncé au départ ne pas aimer la sardine, en reprend deux.
À côté, un plat de choco frito, des seiches panées et frites, tendres dedans, croustillantes dehors, servies avec du riz et des haricots. Plus doux, plus consolant, presque enfantin après la violence de la braise. Et la bière, effectivement, arrive à une température qui n'a pas de nom en français, quelque part entre le froid et la morsure.
Par la fenêtre, on voit les ferries accoster toutes les dix minutes, vomir une centaine de personnes, en avaler autant, repartir. Nadia les regarde avec une tendresse professionnelle. « Un service comme celui-là, dit-elle, c'est de l'infrastructure. Ce n'est pas du folklore. »
Toi qui me lis en te demandant si tu pourrais poser tes valises ici, note bien cette table. Pas la vue depuis le Christ. Cette table-là, bruyante, en face du terminal, où des gens du quartier mangent des sardines à midi un jour de semaine.
Une filature de 1846 devenue quartier créatif
On reprend le ferry dans l'autre sens, et cette fois c'est Lisbonne qui grandit. À Alcântara, sous les arches de fer du pont suspendu, on entre dans un endroit dont Léa parle depuis le matin.
En 1846, la Companhia de Fiação e Tecidos Lisbonense, l'une des plus importantes entreprises manufacturières de Lisbonne, installe sa fabrique ici, sur vingt-trois mille mètres carrés au bord du Tage. On y file et on y tisse le coton. Puis le site change de mains et de métier sans jamais cesser de produire : la Companhia Industrial de Portugal e Colónias, l'imprimerie de l'Anuário Comercial de Portugal, la Gráfica Mirandela. Du fil, puis du papier. Pendant plus d'un siècle.
Et puis plus rien. La base industrielle de Lisbonne se contracte dans la seconde moitié du XXe siècle, le front de fleuve d'Alcântara perd sa fonction, et le complexe s'endort. En 2005, une société immobilière, Mainsite, rachète l'ensemble. En 2008, le lieu réouvre sous le nom de LX Factory, avec une consigne simple : ne rien lisser. Les halles à charpente d'acier restent des halles. Les briques restent des briques. Une librairie s'installe dans une ancienne imprimerie sur quatre niveaux et ouvre ses portes le 23 avril 2009.
Léa marche là-dedans en silence pendant un long moment, ce qui, chez elle, est le plus grand des compliments. Puis elle s'arrête devant un mur de brique où quelqu'un a peint une fresque immense.
« Bon, dit-elle enfin. Il faut que je vous raconte quelque chose. » Elle sort son carnet. « En 1843, trois ans avant cette filature-ci, un homme nommé Louis Motte-Bossut construit à Roubaix une filature de coton de cinq étages, si énorme qu'on la surnomme la filature monstre. C'était le symbole des machines venues d'Angleterre. » Elle tourne une page. « L'entreprise est liquidée en 1982. Le bâtiment devient une friche. Et en 1993, il rouvre : ce sont les Archives nationales du monde du travail. »
Elle referme le carnet. « Ensuite La Piscine et La Manufacture en 2001, La Condition Publique en 2004. Chez nous, la reconversion a eu quinze ans d'avance sur celle-ci. » Elle regarde autour d'elle, les cafés, les studios, les gens à vélo. « Mais elle a été faite par des institutions, avec de l'argent public, en musées. Ici, c'est un promoteur qui a laissé entrer des créatifs parce que les loyers étaient bas. Deux méthodes, deux résultats. »
Paulo, qui écoutait sans rien dire, pose la seule question qui compte. « Et dans dix ans ? Quand les loyers auront monté ? »
Léa ne répond pas tout de suite. « Chez nous non plus ce n'est pas résolu, dit-elle finalement. On sauve les murs. La mémoire ouvrière, c'est autre chose. »
Ami lecteur, garde cette conversation. Elle vaut mieux qu'un avis. Deux villes séparées de deux mille kilomètres, la même matière première, le même effondrement, et deux façons différentes de faire quelque chose des ruines. Aucune des deux n'a complètement raison.
Quatre cent vingt et une têtes de bétail
Il est temps de remonter vers les collines, et pour cela il n'y a qu'une façon acceptable. Nous allons prendre le 28.
Mais avant de monter dedans, Nadia exige dix minutes. Elle les a méritées.
« Le 23 janvier 1873, commence-t-elle, un écrivain nommé Luciano Cordeiro de Sousa et son frère Francisco obtiennent le droit d'installer un système de transport dans Lisbonne. Ça s'appelait la Viação Carril Vicinal e Urbana a Força Animal, le transport sur rail par force animale. » Elle sourit. « Le 17 novembre de la même année, la première ligne est inaugurée. Des voitures tirées par des chevaux. Les Lisboètes les appelaient les americanos, parce que le modèle venait des États-Unis. »
Elle nous emmène le long des rails, en montrant les choses au fur et à mesure. « En 1874, on construit la station de Santo Amaro. Avec des écuries, des remises, des ateliers et des greniers à grain. Et à la fin de cette année-là, le réseau comptait vingt-neuf mille cinq cents mètres de voie, cinquante-quatre voitures, et quatre cent vingt et une têtes de bétail. »
Elle laisse le chiffre flotter une seconde. « Quatre cent vingt et une bêtes. C'était ça, un réseau de transport urbain. Il fallait les nourrir, les soigner, les remplacer. »
L'électrification arrive le 31 août 1901, entre le Cais do Sodré et São José de Ribamar. « Notez l'adresse, dit Nadia en se tournant vers moi. Le Cais do Sodré. C'est de là que nous sommes partis ce matin pour l'autre rive. Le premier tramway électrique de Lisbonne est parti du même quai. »
Le réseau explose ensuite. À son apogée, à la fin des années 1950, il atteint environ soixante-seize kilomètres et une trentaine de lignes. Puis l'automobile, l'autobus et le métro font leur travail, et les lignes tombent une à une à partir des années soixante-dix. Il en reste six aujourd'hui, sur une voie étroite de neuf cents millimètres, avec un unique dépôt : Santo Amaro, celui de 1874.
Le 28 arrive enfin, jaune, bondé, en grinçant. Nous montons. C'est un Remodelado, boiseries à l'intérieur, banquettes étroites, sonnette à pédale. Et voici le fait que Nadia gardait pour la fin : la motorisation de ces voitures date du montage de 1936 à 1947. Presque un siècle.
« Ce n'est pas un train touristique, dit-elle par-dessus le bruit. Regardez autour de vous. » Elle a raison. Il y a des visiteurs, beaucoup, mais il y a aussi une dame avec un cabas, deux adolescents en uniforme scolaire, un homme qui dort debout. « Un véhicule des années trente qui transporte des gens qui rentrent chez eux. Il n'y a pas beaucoup d'endroits en Europe où c'est encore vrai. »
La montée est une chose physique. Le tramway grimpe la Graça en gémissant, prend des virages où il manque la façade de trente centimètres, et à un endroit précis on peut voir, par la fenêtre ouverte, l'intérieur d'un salon. Une télévision allumée, un canapé, personne dessus. Paulo rit de nos têtes. « Les gens d'ici ferment les volets », dit-il.
Ce que raconte Dona Otília
On descend au Largo da Graça et on continue à pied, par la Rua Damasceno Monteiro puis la Calçada do Monte, en montant encore. Le quartier change. Moins de boutiques, plus de linge aux fenêtres, des chats.
Tout en haut, il y a un petit terre-plein pavé, quelques pins parasols, des bancs, un muret. Et une chapelle minuscule, fermée. C'est le Miradouro da Senhora do Monte, sur ce que les anciens appellent encore le Monte de São Gens, à une centaine de mètres d'altitude, le point le plus haut du centre historique de Lisbonne.
Une femme âgée est assise sur le muret, un sac de courses à ses pieds, à reprendre son souffle. Elle s'appelle Otília, elle habite deux rues plus bas depuis cinquante-trois ans, et elle fait cette montée tous les jours.
« Vous êtes venus pour la vue », dit-elle sans nous laisser le temps de répondre. Elle désigne la chapelle derrière elle du menton. « Personne ne vient pour ce qui est là-dedans. »
Elle nous raconte. À l'intérieur, presque toujours fermée au public, il y a une chaise de pierre. On l'appelle la cadeira de São Gens, la chaise de saint Gens. « Pendant des siècles, dit-elle, les femmes enceintes de Lisbonne montaient ici et s'asseyaient dessus. Pour que l'accouchement se passe bien. » Elle tape le muret de la main. « Ma grand-mère l'a fait. Ma mère l'a fait. Moi, non. J'ai eu mes enfants à l'hôpital, en 1974. » Elle hausse les épaules. « Mais je monte quand même tous les jours. Allez comprendre. »
Nadia, en historienne, complète avec beaucoup de douceur. « Ce que je peux vous confirmer, dit-elle, c'est le contexte. Cette colline était le camp d'Afonso Henriques quand il a pris Lisbonne en 1147. La tradition veut que saint Gens, premier évêque de la ville, ait été martyrisé ici, autour de 284. Les ermites de Saint-Augustin y avaient un ermitage. Et en 1243, une dame nommée Dona Susana leur a donné les terrains du sommet et fait bâtir une nouvelle chapelle, où les images et la chaise ont été transférées. » Elle marque une pause. « Le tremblement de terre de 1755 a détruit l'ensemble. La chapelle actuelle a été relevée sur les ruines en 1796. »
« Alors la chaise est vraie », dit Léa.
« La chaise existe, et le pèlerinage des femmes enceintes est attesté depuis très longtemps, répond Nadia. Sur ce qu'elle faisait exactement, et sur combien de siècles précisément, les sources se contredisent. Certaines disent quinze siècles. Je serais incapable de le démontrer. » Elle regarde Otília. « Mais ce qui est documenté est déjà remarquable : un lieu où l'on est monté, sans interruption, à travers une conquête, un séisme et une république. »
Otília n'a pas l'air impressionnée ni vexée. Elle ramasse son cabas. « Vous savez ce que je crois, moi ? » Elle se lève lentement. « Je crois que les femmes montaient ici parce que la montée est dure, et qu'après ça, accoucher devait leur paraître plus facile. » Elle part vers la Calçada du pas de quelqu'un qui connaît chaque pavé. « Bonne soirée, messieurs dames. »
Toi qui me lis, il y a des explications qui valent mieux que des preuves.
Quand la ville s'allume par le bas
Nous restons sur le muret pour la fin du jour, parce qu'il n'y a rien de mieux à faire dans cette ville à cette heure-là.
De là, tout est visible. Le château de São Jorge en dessous, à hauteur d'œil, ce qui est absurde et magnifique. Le damier de la Baixa. Le Tage qui devient rose puis gris. La rive sud, où nous étions ce matin, et le Christ minuscule tout au bout, les bras toujours ouverts vers nous. Et derrière, très loin, la ligne de la serra.
Les lumières ne s'allument pas d'un coup. Elles montent depuis le fleuve, rue par rue, comme une marée lente. Léa a rangé son appareil sans prendre de photo. Paulo regarde vers chez lui. Nadia écoute, plus qu'elle ne regarde : quelque part en dessous, un tramway grince en négociant un virage, et le son remonte jusqu'ici.
Et toi, lecteur de l'ombre, quel est le lieu que tu devrais quitter, ne serait-ce que dix minutes, pour arriver enfin à le voir en entier ? La question reste posée au-dessus des toits, dans cette lumière qui tombe vite et sans prévenir.
Demain, cinquième et dernier jour, nous redescendrons vers l'eau une dernière fois, et nous finirons la soirée là où cette ville garde ce qu'elle ne sait pas dire autrement, avec une guitare et une voix. Mais ce soir, il faut rester assis sur ce muret, à côté d'une chapelle fermée, et laisser Lisbonne s'allumer par le bas.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Portugal · Type de lieu : Villes historiques
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Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.


































































































