Lisbonne, jour 5 : ce que la mer et la guitare savent encore dire

September 11, 2026
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Lucas Lunes

Ta chronique de voyage au Portugal sur le Parque das Nações et les ruelles d'Alfama, avec la fadiste Argentina Santos et le maître de chapelle António da Silva Leite (XVIIIe et XXe siècles), au temps où une exposition universelle transformait une friche portuaire en quartier neuf et où le fado entrait au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, tandis qu'à Porto, deux siècles plus tôt, la communauté marchande anglaise faisait entrer par la barre du Douro cette English guitar dont descend, au moins en partie, la guitare portugaise.

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Lisbonne, jour 5 : ce que la mer et la guitare savent encore dire

Cinquième et dernier jour, un océan entier tenu dans un seul bassin, une guitare arrivée d'Angleterre par le Douro, et une ville qui chante ce qu'elle n'a pas su garder

Cinq jours. Le premier, nous marchions dans une ville redessinée à la règle après un tremblement de terre. Hier soir, nous étions assis sur un muret, tout en haut, à regarder les lumières monter depuis le fleuve. Aujourd'hui, il faut repartir. Mais pas tout de suite.

Ce matin, nous allons vers l'est. Pas vers le vieux Lisbonne, pas vers les collines. Vers un quartier qui n'existait pas il y a trente ans, bâti sur d'anciens terrains portuaires, à l'endroit où se posaient autrefois les hydravions de Cabo Ruivo. Et ce soir, nous redescendrons dans la plus vieille ruelle du plus vieux quartier, pour écouter quelque chose que cette ville sait faire depuis deux cents ans.

Une journée qui commence dans le neuf et finit dans l'ancien. C'est le bon ordre, toi qui me lis. On ne comprend jamais mieux d'où vient une ville qu'après avoir vu où elle a décidé d'aller.

Trois voyageurs et un dernier jour

Ils m'attendent devant la passerelle, dans un vent qui vient droit de l'estuaire.

Manuela est d'Alfama, née dans une rue si étroite que le soleil n'y descend qu'à midi. Le jour, elle tient avec sa sœur une petite affaire de restauration familiale. Le soir, parfois, elle chante. « Amateur, précise-t-elle tout de suite, en levant la main. Je ne suis pas fadiste. Je chante. Ce n'est pas la même chose, et il faut que vous compreniez la différence avant ce soir. »

Élise est française, ethnomusicologue, et elle travaille depuis des années sur les inscriptions au patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Elle a un carnet plein de fiches et une méfiance professionnelle qu'elle assume. « Mon métier, dit-elle en souriant, consiste à peu près à gâcher les belles histoires. » Elle marque une pause. « Sauf que parfois, quand on gratte, ce qu'on trouve dessous est encore plus beau. Ça arrive plus souvent qu'on ne croit. »

Diogo est guitariste. Guitare portugaise, celle à douze cordes, celle qui pleure. Il joue depuis vingt-deux ans, il a l'étui à la main et il refuse catégoriquement de le poser par terre. « Ce n'est pas de la superstition, dit-il en voyant nos regards. C'est de l'humidité. » Puis, plus bas : « Et un peu de superstition, oui. »

L'air sent la marée basse et le béton neuf, mélange étrange qui n'appartient qu'à ce bout de ville. Un téléphérique passe au-dessus de nous en silence. Garde cette odeur, toi qui me lis. C'est la dernière que je te demande de retenir.

L'Oceanário de Lisboa posé sur son quai au milieu de l'estuaire du Tage, relié à la terre par une passerelle

Un seul océan tenu dans un seul bassin

Le bâtiment est posé sur un quai, entouré d'eau de tous les côtés, relié à la terre par une seule passerelle. De loin, il ressemble à un porte-avions gris amarré dans l'ancien dock d'Olivais. C'est voulu.

Il a été inauguré le 22 mai 1998, pour l'Exposition universelle de Lisbonne, dont le thème était « les océans, un patrimoine pour l'avenir ». L'Exposition marquait les cinq cents ans du voyage de Vasco da Gama vers l'Inde, celui-là même dont nous suivions les traces à Belém il y a trois jours. Cent trente-deux jours d'exposition, cent cinquante-trois pays, une dizaine de millions de visiteurs, et à la fin, une friche portuaire devenue un quartier.

L'architecte s'appelait Peter Chermayeff, un Américain spécialisé dans la conception d'aquariums. Et ce qu'il a fait ici n'est pas un aquarium ordinaire.

Avant de rentrer, Élise nous fait faire un tour du quartier, et elle a raison d'insister. Tout ce que nous piétinons était, jusqu'au début des années quatre-vingt-dix, un no man's land industriel : dépôts de carburant, abattoirs, entrepôts, et les vestiges d'une base d'hydravions. La tour qui domine l'ensemble, haute de cent quarante-cinq mètres, porte le nom de Vasco da Gama et servait de belvédère à l'Exposition. « Vous voyez, dit Élise en désignant l'alignement des immeubles neufs, c'est exactement ce dont votre amie designer parlait hier à Alcântara. Une friche qui devient autre chose. Sauf qu'ici, ce n'est pas un promoteur qui a laissé entrer des artistes. C'est un État qui a décidé d'un coup, avec un calendrier et une date d'ouverture. » Elle sourit. « Trois méthodes, maintenant, pour faire quelque chose d'une ruine industrielle. Et toujours pas de bonne réponse. »

« Regardez bien », dit Élise en s'arrêtant net devant la première vitre.

Au centre du bâtiment, il y a un seul bassin. Cinq millions de litres d'eau de mer, sept mètres de profondeur, si large que depuis la plupart des vitres on ne distingue pas la paroi d'en face. Autour de lui, quatre habitats : la côte rocheuse de l'Atlantique nord, le rivage antarctique, la forêt d'algues du Pacifique tempéré, le récif corallien de l'océan Indien.

Et voici l'idée. Ces quatre habitats ne sont pas séparés du bassin central par des murs. Ils en sont séparés par des panneaux d'acrylique qui s'interrompent sous la surface, si bien que l'eau, elle, communique. On descend en spirale à travers le bâtiment, on passe d'un pôle à l'autre, d'un tropique à un autre, et à chaque étage la même immensité bleue réapparaît de l'autre côté de la vitre.

« Vous avez compris ? demande Élise. Ce n'est pas une collection. C'est une démonstration. » Elle pose le doigt sur le verre. « On vous fait traverser l'Atlantique, l'Antarctique, le Pacifique et l'Indien, et à la fin vous vous rendez compte que vous n'avez jamais quitté la même eau. Parce qu'il n'y a pas quatre océans. Il n'y en a qu'un. »

Manuela, qui n'était pas venue ici depuis l'enfance, regarde passer une raie immense au-dessus de nos têtes. « Mon père m'a amenée en 98, dit-elle. J'avais neuf ans. Je me souviens surtout d'avoir eu peur. » Elle suit la raie des yeux. « Aujourd'hui je trouve ça reposant. Allez savoir ce qui a changé, elle ou moi. »

Diogo, lui, s'est assis sur un banc devant la grande vitre et n'en bouge plus. Au bout de dix minutes, il finit par dire : « C'est la même chose qu'une corde qui vibre. » On le regarde. « Vous croyez entendre une note. En vrai vous entendez toute la caisse. Tout le bois. Tout ce qu'il y a autour. » Il désigne le bassin. « Une seule chose qui fait semblant d'en être plusieurs. »

Toi qui me lis en te demandant si tu pourrais un jour vivre dans ce pays, note ce que ce bâtiment dit vraiment. Il a été construit pour célébrer un voyage vers l'Inde, par un pays qui a passé cinq siècles à croire qu'il partait vers ailleurs. Et il finit par démontrer qu'il n'y a pas d'ailleurs. Juste une seule eau, continue, qui touche toutes les rives à la fois.

Raie et banc de poissons dans le bassin central de l'Oceanário de Lisboa, vus à travers la vitre

Une guitare anglaise entrée par le Douro

Nous redescendons vers le vieux Lisbonne en fin d'après-midi, et dans le métro, Diogo ouvre enfin son étui. Ce qu'il en sort ne ressemble à aucune guitare que tu connais.

Le corps est en forme de poire. Les cordes sont au nombre de douze, en acier, montées par six paires. Et au bout du manche, à la place des clés classiques, il y a un éventail de métal, une mécanique plate en forme de coquillage qui donne à l'instrument une allure d'objet scientifique.

« Accordage de Lisbonne, dit Diogo. Si, la, mi, si, la, ré, en partant des cordes les plus aiguës. » Il pince deux cordes ensemble et le son qui sort, métallique et tremblé, fait tourner trois têtes dans la rame. « Celle de Coimbra est accordée autrement, et la volute est en forme de larme. La nôtre, à Lisbonne, c'est un escargot. »

Et c'est là qu'Élise sort son carnet, parce que c'est son moment.

« Il faut que je vous raconte d'où vient cet objet, dit-elle. Au XVIIIe siècle, il existe dans tous les salons d'Europe un instrument appelé cistre, un cousin de la cithare, à cordes métalliques et à caisse piriforme. En Angleterre, il évolue en un modèle particulier qu'on appelle l'English guitar. » Elle tourne une page. « Et cette English guitar arrive au Portugal par le Porto. Introduite, très probablement, par la colonie de marchands anglais installée là-bas pour le commerce du vin. »

Je vois Manuela froncer les sourcils. Élise lève la main. « Attendez, ce n'est pas si simple. Certains chercheurs, comme Pedro Caldeira Cabral, voient la guitare portugaise comme le produit d'une fusion entre le cistre européen, présent ici depuis le XVIe siècle, et cette guitare anglaise. D'autres soutiennent que c'est une descendante directe du cistre de la Renaissance, et que faire de l'instrument anglais son ancêtre est une erreur. » Elle referme le carnet. « Le débat n'est pas tranché. Ce qui est certain, c'est que l'instrument anglais est passé par là et qu'il a laissé quelque chose. »

Un détail me reste. Le plus ancien ouvrage connu sur cet instrument date de 1796. Il est signé António da Silva Leite, maître de chapelle à la cathédrale de Porto. C'est lui qui, le premier, écrit noir sur blanc le nom de guitare portugaise pour désigner un objet venu d'ailleurs.

« Et ensuite ? demande Manuela.

Ensuite, dit Diogo, elle tombe. » Il caresse la caisse du plat de la main. « Dans les années 1820 et 1830, la mode passe. Les salons bourgeois l'abandonnent. L'instrument descend dans les quartiers populaires de Lisbonne. » Il sourit sans joie. « Et c'est là, dans les tavernes et les mauvaises rues, qu'il rencontre le fado. Cette guitare est un objet de salon déclassé. C'est pour ça qu'elle sonne comme ça. »

Ami lecteur, tu vois où je veux en venir. Il y a trois jours à Belém, des marchands anglais et hollandais se battaient pour des routes commerciales. Avant-hier à Sintra, un prince allemand bâtissait un palais. Hier à Alcântara, une filature anglaise inspirait une filature portugaise. Et ce soir, la voix la plus portugaise du monde va être accompagnée par un instrument entré par un port du nord, dans les bagages de négociants britanniques venus acheter du vin.

Guitare portugaise posée sur une table, mécanique en éventail, volute en escargot et douze cordes d'acier

À la table de la Parreirinha de Alfama

La nuit tombe quand nous arrivons au Beco do Espírito Santo, une venelle d'Alfama si étroite que deux personnes s'y croisent en se tournant de côté.

La Parreirinha de Alfama a été successivement une charbonnerie, une taverne et une casa de pasto, une gargote où l'on servait des repas aux gens du quartier, aux marins, et aux fragateiros, ces hommes qui manœuvraient les grandes barques à voile du Tage. Puis elle est devenue une maison de fado, autour de 1950, sous la main d'une femme née à la Mouraria : Argentina Santos.

« Elle a passé sa vie entière ici, dit Manuela. Elle y travaillait déjà enfant. » Argentina Santos est morte en 2019, à plus de quatre-vingt-dix ans. Amália Rodrigues a chanté dans cette salle. Alfredo Marceneiro aussi, et Lucília do Carmo, et Celeste Rodrigues. On surnommait l'endroit le petit coin d'Amália. Depuis une dizaine d'années, ce sont des musiciens qui font tourner la maison.

La salle est minuscule, une vingtaine de tables serrées, des murs couverts de photographies encadrées où les mêmes visages reviennent à trente ans d'écart. Il fait chaud. Ça sent l'huile d'olive chaude, l'ail et la cire.

On mange du bacalhau, parce qu'on ne finit pas cinq jours à Lisbonne autrement. Le dos de morue arrive confit, la chair se détache en gros feuillets nacrés sous la fourchette, salée et douce à la fois, luisante d'huile, avec de l'ail blondi et des herbes. À côté, des batatas a murro, ces petites pommes de terre cuites en robe puis écrasées d'un coup de poing avant d'être arrosées d'huile, la peau craquante et l'intérieur farineux. Élise, qui n'a rien dit depuis dix minutes, finit par lâcher : « Je comprends pourquoi les gens reviennent. »

Le vin est un rouge de l'Alentejo, servi dans des verres épais, et on nous apporte à la fin un arroz doce, un riz au lait tiède couvert de dessins de cannelle tracés à la main, dense, parfumé au citron, avec ce goût d'enfance que les desserts au lait ont dans toute l'Europe du Sud.

Puis, vers dix heures, quelqu'un éteint la moitié des lumières. Et tout le monde se tait d'un coup.

Bacalhau assado com batatas a murro, morue rôtie à l'ail et pommes de terre écrasées, Portugal

Toi qui me lis en te demandant si tu pourrais poser tes valises dans ce pays, sache que ce silence-là ne s'achète pas. Il ne s'organise pas non plus. Vingt personnes qui s'arrêtent de parler en même temps, sans qu'on le leur demande, parce que quelqu'un va chanter. C'est peut-être ça, au fond, la seule question qui vaille : est-ce que tu te tairais, toi aussi ?

Ce que raconte Senhor Joaquim

À la table voisine, un homme très âgé mange seul, avec le sérieux de quelqu'un qui fait ça depuis longtemps. Il s'appelle Joaquim. Il vient ici depuis les années soixante. Entre deux chants, il se penche vers nous.

« Vous savez qui a commencé tout ça ? » Il ne nous laisse pas répondre. « Une femme. La Severa. » Il repose sa fourchette. « Une gitane de la Mouraria, belle comme le jour, qui chantait dans les tavernes et qui s'est fait aimer d'un comte. Le comte de Vimioso. Un noble et une gitane, vous imaginez le scandale. » Il hausse les épaules. « Il l'a laissée tomber pour une autre. Elle en est morte. Vingt-six ans. On dit que ses derniers mots ont été : je meurs sans avoir jamais vécu. »

Il y a un silence à notre table. Puis Élise, très doucement, comme toujours quand elle va défaire quelque chose.

« Une grande partie de ce que vous venez de dire est vraie, commence-t-elle. Maria Severa Onofriana est née à Lisbonne le 26 juillet 1820. Elle est morte de tuberculose le 30 novembre 1846, à vingt-six ans, rue do Capelão, et elle a été enterrée dans une fosse commune. Sa mère tenait une taverne. Elle a bien été la maîtresse de Francisco de Paula de Portugal e Castro, treizième comte de Vimioso. Tout cela est documenté. »

Elle marque une pause. « Mais il y a deux choses. »

« La première, c'est que presque tout le reste vient d'un roman. Un écrivain nommé Júlio Dantas a écrit sa vie en 1901, on en a tiré une pièce de théâtre, puis en 1931 le premier film parlant portugais. Trois générations de Portugais ont appris la Severa au cinéma. » Elle regarde Joaquim sans le contredire. « Ce que vous m'avez raconté, ce n'est pas faux. C'est simplement une histoire écrite cinquante-cinq ans après sa mort. »

« Et la deuxième chose ? » demande Manuela.

Élise hésite une seconde. « La deuxième chose, c'est qu'un travail de recherche publié en 2022, coordonné par l'anthropologue Paulo Lima, a reconstitué sa généalogie à partir des registres. » Elle regarde la table. « Elle n'était pas gitane. Et elle avait des origines africaines. »

« Il y a une plaque, ajoute Manuela au bout d'un moment. Rue do Capelão, sur la maison. Et dans les pavés, devant, quelqu'un a dessiné une guitare en calçada. » Elle se tourne vers Élise. « Vous savez qui a dévoilé cette plaque, en 1989 ? Amália Rodrigues. » Elle laisse passer un temps. « La plus grande voix du fado du XXe siècle est venue en personne poser une plaque sur la maison d'une femme dont on ne savait presque rien. Je trouve que ça compte aussi. »

Personne ne dit rien pendant un moment. Puis Joaquim hoche lentement la tête, sans avoir l'air contrarié le moins du monde.

« Alors on s'est trompés cent cinquante ans, dit-il enfin. Ça arrive. » Il pique un morceau de morue. « Mais vous savez ce qui ne change pas ? Elle est quand même morte à vingt-six ans dans une chambre de la rue do Capelão. Ça, personne ne l'a inventé. »

Élise le regarde longtemps. « Non, dit-elle. Personne. »

Toi qui me lis, retiens cet échange plutôt que la légende. Une ville s'était raconté une histoire pendant un siècle et demi, et quand la vérité est arrivée, elle était plus dure et plus intéressante. Une femme pauvre, d'ascendance africaine, morte de tuberculose à vingt-six ans, dont on a fait une gitane de cinéma parce que c'était plus commode à chanter.

Reconstitution d'une taverne populaire de Lisbonne vers 1840, une chanteuse et un joueur de guitare portugaise

Ce que la guitare sait encore dire

Diogo se lève et va s'asseoir sur la chaise du fond, avec un joueur de viola qui l'accompagne. Manuela reste avec nous. Ce n'est pas son soir.

Puis une femme entre. Elle a la cinquantaine, elle porte un châle noir sur les épaules, elle ne salue personne. Elle ferme les yeux avant même la première note.

Je ne vais pas te décrire ce qu'elle a chanté. D'abord parce que les paroles ne m'appartiennent pas. Ensuite parce que ça ne servirait à rien. Ce qui se passe dans une pièce de vingt tables quand une voix humaine se pose sur douze cordes d'acier ne se transporte pas dans une phrase.

Mais je peux te dire ce que j'ai regardé. J'ai regardé les mains de Diogo, l'index et le pouce, l'ongle qui accroche la corde et la relâche, ce tremblement métallique qui monte et retombe comme quelque chose qui hésite à partir. J'ai regardé Élise, l'ethnomusicologue, poser son carnet à l'envers sur la table. Et j'ai regardé Manuela, qui chante en amateur et qui n'avait rien à prouver, pleurer sans s'en apercevoir.

Le fado est inscrit depuis 2011 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Élise en parlera mieux que moi. « Ce qu'on inscrit, m'a-t-elle dit plus tard sur le pas de la porte, ce n'est jamais l'objet. C'est la transmission. On ne classe pas une chanson. On classe le fait qu'il y ait encore quelqu'un pour l'apprendre à quelqu'un d'autre. »

Salle d'une maison de fado d'Alfama avant le début de la soirée, murs couverts de photographies encadrées

Ce qu'on ne redessine pas à la règle

Il est plus de minuit quand nous ressortons dans le Beco do Espírito Santo. Il ne pleut pas. Les pavés luisent quand même, comme toujours à Alfama.

Et je repense au premier jour. À cette ville rasée en 1755, à Pombal et à Manuel da Maia, à cette grille tracée à la règle et au compas sur des cendres encore chaudes. Lisbonne a su faire ça. Perdre une ville entière et en redessiner une autre, plus droite, plus solide, en quelques années. C'est la seule capitale d'Europe qui ait fait ça aussi vite.

Mais il y a des choses qu'on ne redessine pas au compas. On peut reconstruire une rue. On ne reconstruit pas quelqu'un qui n'est pas revenu. Et cette ville, qui a été si brillante pour rebâtir ses pierres, a inventé en parallèle une musique entière pour dire ce qu'elle n'avait pas pu rebâtir. C'est un même geste, exactement. Un pays qui a passé cinq siècles à envoyer ses fils sur l'eau a fini par avoir besoin d'un mot pour l'absence, et d'une guitare pour le chanter.

Et toi, lecteur de l'ombre, au bout de ces cinq jours, qu'est-ce que tu emporterais d'ici, et qu'est-ce que tu laisserais volontairement derrière toi ? La question reste posée dans une ruelle mouillée, à une heure où il n'y a plus personne pour y répondre.

Demain, la série change de pays et de siècle. Mais ce soir, il faut simplement rester debout deux minutes dans cette venelle, à écouter une guitare qu'on range dans son étui derrière une porte fermée, et se dire qu'on est venu de loin pour entendre ça.

Catégorie : Paysages culturels  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Villes historiques

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