Ta chronique de voyage en Espagne sur les vignes de La Geria à Lanzarote, avec les marchands de Londres et William Shakespeare (XVIe siècle), au temps où le vin doré des Canaries régnait sur les tavernes anglaises, tandis qu'en Angleterre, vers 1601, un chevalier de La Nuit des rois se voyait reprocher de manquer d'une coupe de canary.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
La malvasía des Canaries, le vin que l'Angleterre buvait avant même d'avoir un empire
Comment un raisin doré, né plus tard des cendres d'un volcan, s'est retrouvé dans la bouche des personnages de Shakespeare, et pourquoi des familles le cultivent encore une par une, à genoux dans la lave.
Tu sais, il y a des paysages qui ne ressemblent à rien de ce que tu as vu ailleurs, et celui-là, tu ne l'oublieras pas. Imagine une plaine noire, entièrement noire, du sable de lave à perte de vue, et dedans, creusés à la main, des milliers de trous en forme d'entonnoir. Au fond de chacun, une seule vigne. Autour de chaque trou, un petit mur de pierre volcanique en demi-lune, pour couper le vent. Vu d'en haut, on dirait la peau d'un immense animal endormi. C'est La Geria, au cœur de Lanzarote, et c'est là qu'un homme du nom de Domingo m'attend, ce matin, une pioche à la main, penché sur un de ces trous comme son grand-père et le grand-père de son grand-père avant lui.
Il ne lève même pas la tête tout de suite. Il gratte, il tasse, il laisse la rosée faire son travail. Puis il me regarde, les yeux plissés par le soleil, et il dit une phrase que je vais garder longtemps. Ce vin, on ne le fait pas pousser, on le sauve. Chaque année, on le sauve. Je ne sais pas encore, à cet instant, que ce geste répété au bord d'un cratère raconte une histoire qui va de la lave jusqu'aux tavernes de Londres, et qu'un dramaturge anglais, il y a plus de quatre siècles, a mis ce vin dans la bouche de ses ivrognes préférés.
Ceux qui montent avec moi vers les vignes de feu
Nous ne sommes pas seuls sur cette route de terre entre Uga et Mozaga. Yaiza marche devant, et c'est chez elle, ici. Née à Lanzarote, viticultrice comme on l'est quand on a grandi les pieds dans le picón, ce gravier noir qui recouvre l'île, elle connaît chaque parcelle par son prénom. Elle avance vite, elle touche les ceps, elle sent la terre. Tu comprends tout de suite qu'elle ne fait pas visiter un décor. Elle rentre chez elle.
Derrière, il y a Richard. Lui vient de loin, d'Angleterre, et il ne cultive rien du tout. C'est un chercheur, un spécialiste du commerce maritime du temps d'Élisabeth, de ces années où les navires anglais remontaient des Canaries chargés de barriques. Il a le teint pâle de ceux qui vivent dans les archives, et une manie délicieuse de tout dater. Quand Yaiza parle de tradition, il demande de quelle année. Quand elle parle de gloire ancienne, il sort un chiffre. Entre eux deux, la locale et l'homme des livres, je n'ai presque rien à faire. Je regarde, j'écoute, et je te raconte.
L'air sent la pierre chaude et un peu le soufre, cette odeur minérale qui ne quitte jamais vraiment Lanzarote. Le vent souffle sec, constant, celui-là même contre lequel les murets de pierre protègent les vignes. Yaiza ramasse une poignée de lapilli, ce gravier noir léger, et le laisse couler entre ses doigts comme du sable. Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce que tu prends pour un désert est en réalité une éponge. La nuit, ce gravier capte la rosée et la rend goutte à goutte à la racine. Sans une seule rivière, sans presque une pluie, l'île fabrique du vin. Il fallait juste que quelqu'un, un jour, comprenne comment.
Le vin qui faisait chanter les ivrognes de Londres
Richard s'arrête au bord d'une parcelle et commence à raconter, et là, l'histoire quitte l'île pour traverser l'océan. À la fin du XVIe siècle, le vin des Canaries est une star. Pas une curiosité, une star. On l'appelle en anglais le canary, ou canary sack, un vin doux, riche, ambré, tiré du cépage malvasía, ce que les Anglais nomment malmsey. Il arrive par bateaux entiers dans les ports anglais, il coule dans les tavernes de Londres, et il coûte cher, ce qui en fait un marqueur social autant qu'un plaisir.
Ce que tu bois dit qui tu es, sourit Richard. À Londres, boire du canary, c'est s'offrir le soleil en bouteille.
La preuve la plus belle, il la garde pour la fin. William Shakespeare, vers 1601, écrit une comédie, La Nuit des rois. Dans une scène de taverne, un vieux fêtard nommé Sir Toby lance à son compagnon, un pauvre chevalier un peu sot, une réplique que Richard récite presque religieusement. Ô chevalier, il te manque une coupe de canary. Quand donc t'ai-je vu si abattu ? Tu entends ce que ça veut dire, toi qui me lis ? Que ce vin des Canaries était si connu du public anglais qu'un mot suffisait, dans un théâtre bondé, pour que tout le monde comprenne. Quelques années plus tard, le poète Ben Jonson invitera un ami à souper en lui promettant une coupe de pur et riche vin des Canaries. Le canary n'était pas un détail. C'était le goût d'une époque.
Et d'où venait ce vin, à ce moment-là ? Pas encore de Lanzarote. Richard insiste, parce que la nuance compte. Au temps de Shakespeare, le grand vin des Canaries partait surtout de Tenerife et de La Palma, par le port de Garachico, une petite ville du nord devenue riche à en éclater grâce aux barriques de malmsey. Pendant deux siècles, Garachico a exporté ce vin des Canaries vers l'Angleterre, les Flandres, les Amériques. Puis, un matin de mai 1706, un volcan tout proche s'est ouvert et a versé sa lave directement dans la baie. La mer de feu a comblé le port. En quelques semaines, la ville la plus prospère de l'île a perdu ce qui faisait sa fortune. Le vin, lui, a survécu, mais il allait devoir se réinventer ailleurs.
Quand un volcan a réinventé la vigne
Ailleurs, ce fut ici. À Lanzarote. Et pour comprendre le miracle, il faut remonter à 1730. Cette année-là, et pendant six ans, jusqu'en 1736, la terre s'est déchirée. Les éruptions du Timanfaya ont enseveli près d'un quart de l'île sous la lave et le gravier noir. Des villages entiers ont disparu. Les paysans qui sont restés se sont retrouvés avec des champs recouverts d'une couche de cendre stérile, épaisse parfois de plusieurs mètres. On aurait dit la fin de tout.
Yaiza reprend la parole ici, parce que c'est son histoire à elle. Ils auraient pu partir, dit-elle. Beaucoup sont partis. Mais certains ont creusé. Ils ont creusé le gravier jusqu'à retrouver, dessous, la vieille terre d'avant l'éruption. Et là, au fond du trou, à l'abri du vent derrière un muret de pierre, ils ont planté une vigne. Un trou, une vigne. Des milliers de trous, un par un, à la main. C'est ainsi qu'est né ce paysage que tu regardes, ces fosses qu'on appelle des hoyos et ces murets en demi-cercle qu'on nomme des zocos. Personne n'a dessiné ça sur un plan. C'est la survie qui l'a dessiné.
Et le plus beau, c'est que le désastre est devenu un cadeau. Le gravier noir qui semblait tuer la terre s'est révélé génial. Il garde l'humidité de la nuit, il empêche le sol de sécher, il protège du sel et du vent. La malvasía plantée dans ces conditions extrêmes donne un vin d'une pureté rare, un vin des Canaries de Lanzarote qui n'a de cousin nulle part au monde. On l'appelle aujourd'hui la malvasía volcánica. Toi qui rêves parfois de tout quitter pour une île, souviens-toi de cette leçon de Lanzarote. Ce qui ressemble à une catastrophe peut, entre des mains patientes, devenir la chose la plus précieuse.
La plus vieille cave des îles
Un peu plus loin sur la route, une bâtisse basse aux volets verts se détache sur le noir. C'est El Grifo, et Richard, cette fois, a son chiffre tout prêt. Fondée en 1775, me glisse-t-il, presque ému. Deux cent cinquante ans. La plus ancienne cave des Canaries, l'une des plus vieilles de toute l'Espagne. Quand cette bodega a pressé son premier raisin, l'Amérique n'était pas encore indépendante.
À l'intérieur, l'odeur change d'un coup. Le sec minéral du dehors laisse place à une fraîcheur de cave, cette odeur de bois mouillé, de moût et de temps. De vieux pressoirs en bois dorment dans un coin, devenus musée. Yaiza pose la main sur l'un d'eux, tendrement, comme on touche l'épaule d'un ancien. Ici, tout ce que l'histoire a failli emporter, la lave, l'oubli, l'exil, a été gardé au frais. Le geste de Domingo ce matin, ces trous creusés un par un, c'est exactement le même qu'il y a deux cent cinquante ans. Rien n'a changé, sauf nous qui regardons.
La table de Domingo
À midi, Domingo nous a rejoints, et il a insisté pour partager le repas dans une petite venta au bord de la route, une salle simple aux nappes de papier et au sol de tomette. Le bruit de la cuisine arrive avant les plats, un grésillement d'huile, le raclement d'une cuillère au fond d'une casserole, et la voix ronde de la patronne qui appelle en espagnol. Il fait chaud, la lumière entre par la porte ouverte et pose une barre dorée sur la table.
D'abord, les papas arrugadas. De petites pommes de terre ridées, cuites dans leur peau à l'eau très salée jusqu'à ce que le sel forme une fine croûte blanche. Domingo m'apprend à les manger avec les doigts, trempées dans le mojo, cette sauce d'ici, la rouge au piment et au cumin qui pique juste ce qu'il faut, la verte à la coriandre plus douce. Puis arrive un fromage de chèvre grillé, tiède, fondant sur la langue, nappé lui aussi de mojo. La chaleur de l'assiette te monte aux doigts, l'odeur de fumée te reste dans le nez.
Et dans les verres, bien sûr, la malvasía. Yaiza sert elle-même. Le vin est or pâle, presque vivant sous la barre de soleil. Au nez, il y a l'abricot, le miel, une pointe de cette pierre volcanique qu'on a foulée toute la matinée. En bouche, il est rond, chaud, long. Ferme les yeux, me dit Domingo. Tu bois quatre cents ans. Pour finir, un bienmesabe, cette crème d'amandes et de miel épaisse et sucrée qui colle un peu au palais, et que l'on racle jusqu'à la dernière cuillère sans honte aucune. Autour de la table, plus personne ne parle. On écoute juste le vent dehors et le tintement des verres.
La légende du jardin au bout du monde
C'est Domingo qui raconte, comme souvent les vieux qui ont bu un verre au bon moment. On raconte, dit-il en baissant la voix, que ces îles étaient jadis le Jardin des Hespérides. Que les Anciens, les Grecs, les Romains, plaçaient ici, tout au bout du monde connu, un verger secret gardé par des nymphes, où poussaient des pommes d'or. Certains, ajoute-t-il, disent que ces pommes d'or n'étaient pas des pommes du tout, mais des grappes. Que le premier vin doré du monde serait né ici, à la lisière de l'océan, là où le soleil se couche pour de bon.
Richard sourit, doucement, sans se moquer. Il aime cette histoire, ça se voit, mais il ne peut pas s'empêcher de remettre les choses en ordre. Les Anciens, dit-il, appelaient bien ces îles les Îles Fortunées, et oui, ils y voyaient une sorte de paradis au bord du néant. Le reste, le verger, les pommes d'or, les grappes, c'est de la légende, née du désir des hommes de placer le paradis quelque part qu'ils ne pourraient jamais tout à fait atteindre. Mais tu sais, ajoute-t-il en levant son verre vers la lumière, quand je regarde cette couleur, je comprends pourquoi ils ont rêvé de pommes d'or.
Ce que la lave garde
En repartant, le soir tombe sur La Geria, et le paysage change encore. Les murets projettent de longues ombres, les trous se remplissent de bleu, et la plaine noire devient presque tendre. Domingo est retourné à sa vigne, comme si de rien n'était, comme si un repas et une légende n'avaient été qu'une parenthèse dans un travail qui, lui, ne s'arrête jamais.
Je pense au voyage que ce vin a fait. Né du désastre, sauvé par des mains obstinées, chanté par Shakespeare avant même de pousser ici. Et pourtant, ce qui me reste, ce n'est pas la gloire ancienne. C'est le geste de ce matin. Un homme, une pioche, un trou dans la lave, et une vigne qu'on sauve encore, une par une, année après année.
Toi qui me lis, peut-être que tu rêves parfois d'une île, d'une autre vie, d'un endroit où recommencer. Lanzarote te dirait ceci, je crois. La terre la plus dure n'est pas celle qui te refuse. C'est celle qui t'oblige à apprendre son geste, patiemment, jusqu'à ce qu'elle te donne son or.
Catégorie : Vins · Pays : Espagne · Type de lieu : Vignobles
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Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




































































































