Peñafiel, le village qui vit au-dessus de deux kilomètres de caves

Castille-et-León
August 23, 2026
 -  
Lucas Lunes
Lucas Lunes à Peñafiel, Ribera del Duero, Castille-et-León, Espagne

Ta chronique de voyage en Espagne sur Peñafiel, avec l'infant don Juan Manuel (XIVe siècle), au temps où la Castille naissante creusait ses caves et écrivait ses premiers contes, tandis qu'en France, cinq siècles plus tard, Bordeaux offrait en 1864 les ceps venus faire naître la Vega Sicilia.

Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière

Tu sais, il y a des villages qui vivent sur leur histoire, et d'autres qui vivent au-dessus. Peñafiel appartient à la seconde famille. Ici, à l'est de la province de Valladolid, les maisons ont les pieds dans le vin. Sous chaque rue, sous chaque cour, sous chaque salon où l'on se réunit encore le dimanche, s'ouvrent des galeries creusées dans le calcaire de la colline. Le village respire par en dessous, et quand tu poses la main sur une porte de bois basse au ras du trottoir, tu sens un souffle frais monter de la terre, une haleine de pierre humide et de raisin qui n'a pas changé depuis des siècles.

Je suis arrivé un matin de fin d'été, quand la lumière de la Castille est encore tendre avant de devenir dure. Le château se dressait là-haut, long et étroit sur son promontoire, pareil à un navire de pierre échoué au sommet du monde. Et en bas, le village s'étirait autour de la Plaza del Coso, ses balcons de bois, ses odeurs de bois brûlé qui commençaient déjà à parler de ce qu'on mangerait à midi.

Toi qui rêves parfois de poser tes valises quelque part en Espagne, de quitter le bruit pour une terre qui a du grain sous les doigts, laisse-moi te raconter Peñafiel. Pas seulement ses pierres. Ses gens, son vin, et ce geste tout simple qui se répète encore, aujourd'hui comme il y a mille ans : descendre à la cave.

Les premiers pas, trois voix pour une même colline

Nous étions trois à me suivre ce jour-là, et tu vas les reconnaître, car ce sont eux qui reviennent le long de mes chroniques.

Perrine d'abord, la Française, chercheuse têtue et douce. Elle travaille sur la diffusion des cépages bordelais au dix-neuvième siècle, et surtout sur cet achat de sarments de 1864 dont je te parlerai plus loin. Elle prend des notes debout, un carnet toujours ouvert, et pose les questions que personne n'ose poser. Álvaro ensuite, l'Espagnol, géologue de métier, qui regardait la colline non pas comme un décor mais comme une coupe de terrain. « Tu vois cette roche, me dit-il en grattant du pouce la paroi d'une ruelle, c'est du calcaire tendre. On peut la creuser à la main. C'est pour ça qu'ils sont tous descendus là-dessous. » Et Marisol enfin, l'enfant du pays, née ici même, dont la famille possède une bodega taillée sous la colline, une de ces caves qui servent encore, aujourd'hui, aux grands repas de fête.

« Chez nous, on ne dit pas la cave, dit Marisol en riant. On dit la bodega. Et on n'y descend pas pour ranger des cartons. On y descend pour vivre. »

L'air sentait la pierre mouillée et le moût. Quelque part, une cloche a sonné, longue, un peu fêlée. Toi, ami lecteur, imagine cette fraîcheur qui te prend aux chevilles quand tu passes une porte basse, alors que dehors le soleil cogne déjà. C'est cette sensation-là, exacte, que les habitants de Peñafiel connaissent depuis leur enfance.

Le navire de pierre

Il faut monter au château pour comprendre le village. On grimpe par un sentier qui serpente, et plus on monte, plus la forme se dessine : le Castillo de Peñafiel n'est pas une masse ronde comme tant d'autres forteresses. C'est une lame. Près de deux cents mètres de long pour à peine trente-cinq de large, une seule porte sur le flanc oriental, et cette silhouette effilée qui lui a valu son surnom de buque, de navire. Quand le vent se lève sur la plaine, tu jurerais qu'il va prendre le large.

La première trace écrite d'une forteresse à cet endroit remonte à 943, peu après la bataille de Simancas de 939, où Ramiro II de Léon avait repoussé les armées du califat. La colline gardait alors la frontière mouvante entre deux mondes, le chrétien et le musulman, et le nom même de la place, Peña Fiel, la roche fidèle, disait sa fonction de sentinelle.

« Et ton conteur préféré a dormi ici », m'a glissé Marisol.

Perrine a relevé la tête de son carnet. « Auteur, pas conteur. Il vérifiait ses faits. »

Elle avait raison, et le personnage valait la précision. Au quatorzième siècle, c'est l'infant don Juan Manuel, neveu et petit-fils du roi Alphonse X le Sage, qui reprend et rebâtit la forteresse. Cet homme d'armes et de pouvoir était aussi un écrivain, l'un des premiers grands prosateurs de la langue castillane. On lui doit El Conde Lucanor, ce recueil de contes moraux où un seigneur demande conseil à son sage sur les affaires du monde. Pense à cela un instant, toi qui me lis : pendant qu'il levait ces murailles au-dessus du Duero, cet homme écrivait des histoires pour apprendre à vivre. La pierre et l'encre, la même main.

Castillo de Peñafiel (Castillo de Peñafiel), forteresse médiévale allongée en forme de navire sur son promontoire étroit, Valladolid, Espagne

Aujourd'hui, le navire de pierre ne garde plus de frontière. En 1999, la mairie a cédé le château à la Diputación de Valladolid, et l'on y a inauguré le Musée provincial du vin. La sentinelle veille désormais sur les vignes, ce qui, à Peñafiel, revient à peu près à la même chose.

Vue depuis les remparts du château de Peñafiel sur la plaine viticole de la Ribera del Duero au coucher du soleil, longues rangées de vignes, lumière dorée rasante de Castille

Ce que la colline cache

Nous sommes redescendus, et c'est là qu'Álvaro s'est vraiment animé. Il connaissait une bodega ouverte ce jour-là, celle de la famille de Marisol justement, et il voulait me montrer quelque chose.

On passe une porte, on descend quelques marches taillées, et le monde change. La chaleur disparaît d'un coup. Dehors il faisait près de trente degrés ; ici, une fraîcheur constante, égale, hiver comme été. « Regarde bien, me dit Álvaro en éclairant la voûte. Cette galerie fait presque deux cents mètres. Le calcaire absorbe l'humidité, régule la température. Pas besoin de climatisation, pas besoin d'électricité. La montagne fait le travail depuis toujours. »

Le village est truffé de ces galeries. Des kilomètres, en tout, sous les maisons et les places. On les a creusées pour le vin, pour le garder à la bonne température au fond de la roche, loin des étés brûlants de la Castille. Certaines familles se transmettent leur bodega depuis des générations, et Marisol en parlait comme d'une pièce de la maison, la plus importante peut-être.

« Mon grand-père disait que la vraie maison, c'est celle du dessous, souffla-t-elle. En haut, on dort. En bas, on se souvient. »

L'odeur, là-dessous, est une chose que je ne sais pas bien te décrire. Un mélange de terre, de bois de tonneau, de sucre fermenté, avec par-dessous une note minérale, presque froide, celle de la pierre elle-même. Tu la respires et tu comprends, sans un mot, pourquoi ces gens ne quittent jamais vraiment leur colline.

Intérieur d'une bodega souterraine creusée dans le calcaire à Peñafiel, longue galerie voûtée en pierre, tonneaux de chêne alignés, éclairage tamisé chaud, ambiance fraîche et humide

Les ceps venus de Bordeaux

C'est ici que Perrine attendait son heure. Car cette terre de la Ribera del Duero, si castillane, si profonde, garde un secret français, et il est daté.

En 1864, à quelques kilomètres de Peñafiel, à Valbuena de Duero, un homme du nom d'Eloy Lecanda y Chaves fait planter dans son domaine des milliers de sarments venus de Bordeaux. Cabernet sauvignon, merlot, malbec : des cépages français, transplantés en pleine Castille, mariés au vieux tempranillo local que l'on appelle ici la tinta del país. De ce geste naît une bodega qui deviendra légendaire, la Vega Sicilia, aujourd'hui l'un des noms les plus respectés du vin espagnol.

« Ce qui me fascine, dit Perrine en marchant entre les rangs de vignes, c'est le timing. En 1864, la France commence à peine à comprendre le phylloxera qui va ravager ses vignobles. Et pendant ce temps, un Espagnol emporte le meilleur de Bordeaux et le plante ici, sur une terre qui va lui donner autre chose, autre chose de grand. »

Il fallut pourtant du temps pour que le monde regarde la Ribera del Duero. La dénomination d'origine, cette reconnaissance officielle, n'arrive qu'en 1982. Un siècle entre le geste et la gloire. Toi qui rêves d'un pays où les choses vont vite, retiens cette leçon de la vigne : ici, on plante pour ses petits-enfants.

Et ce n'est pas qu'une histoire de bouteilles chères. Autour de nous, dans les petites parcelles familiales, le même geste se répétait. Des gens taillaient, ramassaient, comme leurs parents avant eux. La Vega Sicilia est née d'un rêve un peu fou en 1864, mais la vraie continuité de Peñafiel, elle est là, dans ces mains ordinaires qui refont chaque année ce que la terre demande.

Vignes de tempranillo de la Ribera del Duero près de Peñafiel en fin d'été, ceps noueux chargés de grappes sombres, sol calcaire clair, château de Peñafiel au loin sur sa colline

La table sous la colline

À midi, Marisol nous a menés dans la bodega familiale pour le repas. C'est là qu'un quatrième convive nous a rejoints : Teodoro, un cousin âgé de Marisol, le gardien de la cave, un homme au visage buriné qui parlait lentement, comme on verse un vin qu'on ne veut pas troubler.

La table était dressée au fond de la galerie, sous la voûte de pierre. La lumière des ampoules jaunes accrochait les tonneaux. Et puis il y a eu l'odeur, avant même le plat : le fumet du bois d'encina, le chêne vert, qui avait brûlé toute la matinée dans le four de l'asador voisin. Car ici, on ne badine pas avec le lechazo, l'agneau de lait rôti au four à bois. C'est le plat roi de la Ribera del Duero, celui pour lequel on traverse la province.

On l'a posé au centre, la peau craquante et dorée, la chair si tendre qu'elle se détachait à la cuillère. Le bruit, d'abord : ce craquement fin sous la fourchette. Puis la chaleur de l'assiette contre la paume. L'odeur du gras et du romarin. Et le goût enfin, franc, profond, un peu sucré au bord. Marisol a rempli les verres d'un tinto de la Ribera del Duero, sombre comme l'encre, qui sentait la mûre et la terre chaude. « Le vin qui vient d'en dessous », a dit Teodoro en levant son verre.

Lechazo asado, agneau de lait rôti au four à bois, plat emblématique de la Ribera del Duero, Castille-et-León, Espagne

Nous avons fini par les borrachos, ces petits gâteaux de Peñafiel imbibés de sirop et de vin, moelleux, tièdes, qui fondaient sous la dent en laissant une pointe d'alcool sur la langue. Perrine notait tout, riait, oubliait son carnet. Toi qui me lis, tu sais peut-être ce que c'est, ces repas où le temps s'arrête, où l'on est bien au point d'en avoir la gorge un peu serrée.

La légende du puits sans fond

C'est au dessert que Teodoro a raconté. Il avait attendu, comme les vieux savent attendre.

« On raconte, dit-il en baissant la voix, qu'une de ces galeries ne s'arrête jamais. Qu'elle descend, descend encore, sous le château, sous le fleuve, et qu'elle relie Peñafiel à une autre colline, très loin. Du temps des guerres, un chevalier assiégé y serait entré pour sauver les siens. Il est parti dans le noir avec une torche. On dit qu'il n'est jamais ressorti, mais que certaines nuits, quand le vin dort dans les tonneaux, on entend encore ses pas sous la terre. »

Un silence. La flamme d'une bougie tremblait. Puis Perrine, tout doucement, avec le respect de celle qui aime les histoires mais sert la vérité :

« Aucun document ne parle d'une galerie pareille. Les caves communiquent parfois entre elles, ça oui, on l'a mesuré. Mais un tunnel jusqu'à une autre colline, non. C'est la peur du noir qui l'a creusé, celui-là. »

Teodoro a souri, sans se vexer. « Peut-être. Mais le noir, ma fille, il faut bien lui donner une histoire. Sinon il en invente une lui-même. »

Et je crois qu'ils avaient raison tous les deux. C'est cela, la Castille : une terre qui distingue le fait de la légende, mais qui garde de la place pour les deux à la même table.

Ce qui reste quand on remonte

Nous sommes remontés en fin d'après-midi. La lumière avait changé, plus basse, plus dorée, et le château découpait sa proue noire sur le ciel. En bas, quelques hommes rentraient de la vigne, le pas lent, un sécateur à la ceinture.

Je repensais à ce que Marisol avait dit le matin. En haut on dort, en bas on se souvient. Peñafiel tient tout entier dans cette phrase. Un village qui a bâti son château comme un navire pour ne jamais partir, et creusé ses caves comme une mémoire pour ne jamais oublier.

Toi qui rêves d'ailleurs, de te poser un jour sur une terre qui a du sens, regarde bien un lieu comme celui-ci. Ici, on ne vend pas du soleil ni des promesses. On offre un geste qui traverse les siècles, la fraîcheur d'une cave un jour de canicule, une table partagée sous la pierre. Le reste, le climat, les papiers, les frais, tu le vérifieras par toi-même, en gens sérieux. Mais l'essentiel, la raison de rester, il est déjà là, sous la colline.

Le soir tombait quand nous avons quitté la Plaza del Coso. Quelque part, une porte de bois basse s'est refermée sur une cave, et le village a repris son souffle, par en dessous.

Catégorie : Vins  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Villages

Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.

Si ces récits te touchent, soutenir ce travail te coûtera moins qu'un café et un verre de vin espagnol. Pour 5€ par mois, tu ne te contentes pas de soutenir un auteur indépendant : tu rejoins une communauté, celle des Ibérophiles actifs, et tu participes, chaque mois, à la naissance d'un récit. Tu votes pour l'histoire qui t'intéresse et que tu veux voir écrite. Si ton choix l'emporte, ton nom rejoint le Hall des Co-auteurs, visible de tous, et tu entres automatiquement dans le Grand Prix annuel, avec à la clé 5 jours offerts à Setúbal. Un texte que tu pourras raconter et débattre lors de tes dîners, avec tes amis et tous ceux avec qui tu partages ton amour pour le Portugal et l'Espagne, un texte qui aidera d'autres Ibérophiles à mieux découvrir ces terres. Chaque mois, ta voix compte à nouveau, et fait grandir un peu plus cette communauté vivante et participative.

Et tant que tu es membre, la Bibliothèque entière t'est ouverte : 14 ebooks déjà écrits, pour une valeur totale de 138,60€, inclus dans ton abonnement.

👉 Je deviens Ibérophile actif

Si un jour tu pars, aucun ebook ne disparaît vraiment : tu pourras toujours les racheter à l'unité, pour 9,90€ chacun.

Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

Cette histoire t'a plu ? Partage-la