Le vin qui pousse dans des cages de pierre noire

Açores
August 10, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant les currais de pierre volcanique de Criação Velha, avec le mont Pico en arrière-plan

Ta chronique de voyage au Portugal sur les vignes de pierre noire du Pico, avec les frères franciscains qui domptèrent la lave (XVe-XVIe siècles), au temps où le verdelho traversait les mers vers les cours du Nord, tandis qu'à Saint-Pétersbourg les caves des tsars se remplissaient de ses bouteilles.

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Le vin qui pousse dans des cages de pierre noire

Comment des moines ont arraché un grand vin à une coulée de lave, et pourquoi les tsars de toutes les Russies en réclamaient à leur table

Tu sais, il existe un vin dont on a retrouvé les bouteilles en 1917, oubliées au fond des caves du Palais d'Hiver, quand les révolutionnaires ont forcé les portes des Romanov. Un vin blanc, sec, salin, venu d'une île perdue au milieu de l'Atlantique. Pas de Bourgogne, pas de Bordeaux. Un vin né sur de la lave refroidie, à deux mille kilomètres de la première côte européenne. Ce vin s'appelle le verdelho du Pico, et je suis venu voir de mes yeux la terre qui l'a fait naître.

Le Pico, c'est une montagne posée sur l'océan. Le plus haut sommet du Portugal, deux mille trois cent cinquante et un mètres de basalte noir qui déchire les nuages. En bas, le long de la côte, s'étend une chose que rien ne t'a préparé à voir : des milliers de petits enclos de pierre noire, alignés, serrés, courant jusqu'à la mer. On les appelle les currais. Dans chacun, quelques ceps de vigne, tordus, agrippés à la roche. C'est ici, sur cette côte de Criação Velha, que je pose mes pas ce matin.

L'air sent le sel et la pierre chauffée. Le vent souffle par rafales, et je comprends déjà, sans qu'on me l'explique, pourquoi ces murs existent.

La femme qui garde les murs

Ils sont trois à m'attendre près d'une adega basse, blanchie à la chaux, dont le toit se confond presque avec les enclos.

Aurora est picoise. Quarante et un ans, la peau tannée par le soleil de l'Atlantique, les mains larges. Cinquième génération à entretenir ces murets. Sa famille pose et repose ces pierres depuis avant que quiconque ait songé à compter les générations. Quand elle parle des currais, elle dit "nos" murs, jamais "les" murs.

À côté d'elle, Beatriz, vingt-neuf ans, géologue et viticultrice, venue du continent avec un carnet qu'elle ne lâche jamais et une curiosité qui la fait s'agenouiller à chaque affleurement de roche. Et Jacinto, cinquante-cinq ans, vigneron du Pico, silhouette sèche, casquette usée, l'homme qui parle peu mais dont chaque mot pèse.

"Touche," me dit Aurora en posant ma paume sur le sommet d'un mur.

La pierre est brûlante. Le basalte a bu le soleil toute la matinée et le rend à la vigne, lentement, comme un radiateur de patience.

"Le mur protège du vent, du sel de la mer, et il garde la chaleur pour la nuit," explique Jacinto. "Sans lui, rien ne pousse. Avec lui, tu as du verdelho."

Regarde bien, toi qui lis ces lignes : chaque enclos ne fait parfois que quelques mètres carrés. Une seule vigne, deux tout au plus, prisonnière volontaire de sa cage de lave. Multiplie cela par des milliers, et tu obtiens un paysage que l'humanité a mis des siècles à sculpter à mains nues, pierre après pierre, sans mortier, sans machine. En 2004, l'UNESCO l'a inscrit au patrimoine mondial : neuf cent quatre-vingt-sept hectares de ce damier noir, reconnu comme l'un des plus émouvants témoignages de l'obstination humaine face à une terre hostile.

Cep de vigne poussant dans un curral de pierre volcanique noire, Pico

Ce que les moines ont vu dans la pierre

Il faut imaginer la scène. Nous sommes au XVe siècle. Les Açores viennent d'émerger de l'oubli, découvertes puis peuplées par les navigateurs portugais. Le Pico n'est alors qu'un volcan encore tiède, une île de roche nue où le vent couche l'herbe et où l'eau douce se fait rare.

Ce sont des frères franciscains qui, les premiers, ont regardé cette lave et n'y ont pas vu un désert, mais une promesse. Ils ont compris que ce basalte noir, capable d'emmagasiner la chaleur, pouvait nourrir la vigne là où la terre fertile manquait.

"C'est presque insensé, quand on y pense," me dit Beatriz, accroupie, une pierre poreuse au creux de la main. "La roche volcanique retient l'humidité de la nuit et restitue la chaleur du jour. Les murs coupent le vent salé qui, sans eux, brûlerait les feuilles. Ce que les moines appelaient sans doute un miracle, moi je l'appelle un microclimat. Ils ont fabriqué un climat, mur par mur."

Le cépage qu'ils ont planté porte un nom qui chante : le verdelho. Il ne vient pas d'ici. On le dit originaire de Crète, transporté à travers la Méditerranée, passé par la Sicile, puis par Madère et les Canaries, avant d'échouer enfin sur ces pierres noires où il allait donner le meilleur de lui-même. Un raisin de voyageur, comme moi, comme peut-être toi.

Je passe la main sur un cep noueux. L'écorce est rêche, presque minérale. Autour de nous, le silence n'est troublé que par le vent et, très loin, le battement de l'océan contre les rochers de basalte. Toi, ami lecteur, imagine le premier moine qui a osé glisser un sarment dans une fente de lave, sans savoir s'il reverrait jamais une feuille verte. Il fallait de la foi. Il en avait.

Reconstitution de frères franciscains plantant la vigne dans la lave, XVe siècle

Le vin des tsars

C'est en avançant vers le village, entre deux murs qui m'arrivent à l'épaule, que l'histoire bascule dans le vertige.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce vin d'île perdue devient une monnaie de prestige. Les navires le chargent par tonneaux. Le verdelho du Pico part vers le nord de l'Europe, vers la Nouvelle-Angleterre, vers Terre-Neuve, souvent vendu sous le nom plus célèbre de son cousin de Madère. En 1797, on le sert au Vatican, lors d'un banquet donné pour le grand maître de l'ordre de Malte.

Et puis il y a la Russie.

"Raconte-lui, Jacinto," souffle Aurora.

Le vieux vigneron s'arrête, s'appuie contre un mur, et prend le temps qu'il faut.

"Dans les vingt premières années du XIXe siècle, les registres parlent de plus de vingt-trois mille litres de vin du Pico partis pour la Russie. Pour le port de Saint-Pétersbourg. Pour la cour des tsars."

Vingt-trois mille deux cent cinquante litres, exactement, pour être fidèle aux archives. Le verdelho de nos pierres noires remplissait les caves impériales des Romanov. Et le plus troublant vient après. Quand la révolution de 1917 a renversé l'Empire, qu'on a forcé les caves du Palais d'Hiver, on y a retrouvé, couchées dans la poussière, des bouteilles de ce vin insulaire, patiemment vieilli, attendant une table qui n'existait plus.

Je m'arrête. Tu sais, il y a des moments où l'Histoire cesse d'être une leçon et devient un frisson. Ce vin que je m'apprête à goûter, un tsar l'a peut-être porté à ses lèvres, dans un salon doré, à des milliers de kilomètres de cette côte battue par le sel. Beatriz note quelque chose dans son carnet, les sourcils froncés, cette rigueur qui ne cède jamais tout à fait à l'émotion. "Ça, c'est vérifiable," dit-elle simplement. "Ce n'est pas une légende. C'est écrit."

À la table de l'adega

Le soleil est haut quand Aurora nous pousse à l'intérieur de l'adega. La pièce est fraîche, sombre, les murs épais gardent la nuit prisonnière même à midi. Une longue table de bois, des chaises dépareillées, l'odeur du poisson qui grille sur des braises quelque part au fond.

On nous sert d'abord des lapas, ces patelles arrachées aux rochers de l'île, grillées avec de l'ail, un filet de beurre et quelques gouttes de citron. La coquille est encore brûlante entre mes doigts. La chair est ferme, iodée, elle a le goût exact de l'océan qui frappe dehors. Beatriz aspire la sienne avec un rire d'enfant, oubliant un instant son carnet.

Puis vient le poisson, une caldeirada mijotée longuement, la sauce rouge et parfumée, la chair qui se défait sous la fourchette. Sur un plateau, un morceau de queijo São Jorge, ce fromage puissant venu de l'île voisine que l'on aperçoit, certains jours clairs, flotter à l'horizon. Il pique la langue, il fond, il reste longtemps en bouche.

Et bien sûr, le verdelho. Jacinto remplit les verres d'un vin blanc pâle, presque vert sous la lumière qui filtre par la porte. Je le porte au nez : le sel d'abord, puis quelque chose de floral, de sec, de minéral. En bouche, c'est la pierre qui parle. Tu ne bois pas un fruit, tu bois un paysage. Tu bois ces murs noirs, ce vent, cette obstination de cinq siècles.

"À ceux qui ont posé les pierres," dit Aurora en levant son verre.

Nous buvons. Dehors, le vent continue son travail contre les murs, comme il le fait depuis toujours.

Table de l'adega avec lapas grillées, verdelho et fromage São Jorge

La légende de la première vigne

C'est là, entre le fromage et le fond de la bouteille, qu'un vieil homme entre dans l'adega. Firmino. Personne ne l'a invité, mais tout le monde lui fait une place. Il doit avoir quatre-vingts ans, les yeux d'un bleu délavé, et une façon de parler qui fait taire la table.

"Vous leur avez raconté les tsars ?" demande-t-il. "Bien. Mais leur avez-vous raconté la première vigne ?"

Il se penche, la voix basse. On raconte, dit-il, qu'au tout premier temps, quand les frères sont arrivés sur cette lave encore fumante, une vieille femme de l'île leur aurait ri au nez. "Rien ne pousse sur la pierre du diable," aurait-elle craché. Un moine, sans un mot, aurait alors glissé un unique sarment dans une fente du basalte, se serait agenouillé, et aurait prié une nuit entière. Au matin, dit la légende, une goutte de rosée tremblait déjà au bout d'un bourgeon vert. La femme se serait signée. Le verdelho était né.

Firmino se tait, savourant son effet. La légende est belle. Et Beatriz, fidèle à elle-même, ne peut s'empêcher de sourire et de rétablir doucement la vérité. "Ce n'est pas une nuit de prière qui a fait germer la vigne," dit-elle avec tendresse. "C'est le basalte qui garde l'eau et la chaleur. Le miracle, c'est la géologie. Mais," ajoute-t-elle après un silence, "je comprends qu'on ait préféré croire au moine."

Toi qui me lis, dis-moi : entre la science de Beatriz et l'histoire de Firmino, faut-il vraiment choisir ? Les deux disent la même chose. Que sur cette terre impossible, quelqu'un a cru, et que la vigne a répondu.

Les dragonniers du couvent

L'après-midi, nous montons vers Madalena. Là se dresse le Museu do Vinho, installé dans les murs d'un ancien couvent des frères carmes, bâti aux XVIIe et XVIIIe siècles, devenu musée en 1999. Mais ce ne sont pas les vieilles pierres du cloître qui me coupent le souffle.

C'est le jardin.

Derrière le couvent s'étend une forêt de dragonniers, ces arbres étranges au tronc gris et lisse, aux branches en candelabre, à la sève rouge comme du sang qu'on appelait autrefois "sang de dragon". Certains sont là depuis des siècles. On murmure que les plus vieux auraient plusieurs centaines d'années, peut-être davantage. Ils étaient déjà debout quand le verdelho partait pour Saint-Pétersbourg. Ils veillaient déjà quand la vigne a failli mourir.

Dragonniers centenaires dans le jardin du couvent, Museu do Vinho, Pico

Car elle a failli mourir. Beatriz me le rappelle, le regard sombre, tandis que nous marchons sous les dragonniers. Au milieu du XIXe siècle, l'oïdium d'abord, puis le mildiou, puis le terrible phylloxera ont ravagé les vignes du Pico. En quelques années, le vin des tsars s'est effondré. Les familles, ruinées, ont pris la mer par milliers, vers l'Amérique, vers le Brésil. Les currais se sont vidés. La lave, un temps, a repris ce qu'on lui avait arraché.

Je m'arrête sous le plus vieil arbre. Le silence, ici, a une épaisseur particulière. Toi, ami lecteur, songe à cela : ce paysage que le monde entier admire aujourd'hui a bien failli n'être qu'un champ de ruines noires, abandonné à l'oubli.

Ce qui renaît sur la pierre

Et pourtant, la vigne est revenue. Autour de Criação Velha, des mains patientes ont relevé les murs tombés, replanté le verdelho, ranimé les adegas. Le vin coule à nouveau. Moins qu'au temps des tsars, sûrement. Mais il coule.

Au moment de repartir, le jour baisse. La lumière devient rasante, dorée, et les murs noirs projettent de longues ombres sur les ceps. Aurora ramasse machinalement une pierre tombée et la repose sur un muret, un geste qu'elle a dû faire dix mille fois, que sa mère faisait, et la mère de sa mère.

"On ne finit jamais," dit-elle sans se retourner. "Le vent défait toujours un peu de ce qu'on fait. Alors on recommence. C'est ça, le Pico."

Jacinto hoche la tête. Beatriz range son carnet. Et moi, je regarde une dernière fois cette mer de pierre noire qui court vers l'océan, et je pense au moine, au tsar, à la vieille femme qui riait, aux milliers d'anonymes qui ont posé une pierre puis sont partis.

Un vin qui pousse dans des cages de pierre noire. Il fallait des fous pour l'imaginer. Il a fallu des siècles pour le croire.

Catégorie : Vins  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Vignobles

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Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

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