Ta chronique de voyage au Portugal sur un village du Minho et ses maisons d'émigrés, avec Teresa, João et Inês (XXe siècle), au temps où le nord du Portugal se vidait de ses hommes, tandis qu'en France, en 1975, les Portugais devenaient la première communauté étrangère du pays.
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Comment un pays a perdu un habitant sur dix par le salto des Pyrénées, comment un coq mort a chanté pour dire l'innocence, et comment ceux qui étaient partis les mains vides sont revenus bâtir des maisons trop belles pour leur village.
Tu sais, il y a des villages qui te racontent leur histoire par leurs ruines. Le Minho, lui, te la raconte par ses maisons trop neuves.
Nous roulons dans le vert profond du nord du Portugal, entre Braga et Barcelos, sur des routes bordées de vignes de vinho verde suspendues en tonnelles. Et partout, au milieu des vieilles maisons de granit basses et sombres, se dressent d'autres maisons. Hautes, carrelées d'azulejos brillants, ornées de balustrades, de grilles ouvragées, de fenêtres à la française. Elles jurent. Elles détonnent. On dirait qu'elles ont été posées là par erreur.
« Ce sont les casas de emigrante, m'explique João. Les maisons d'émigrés. Chacune est un homme parti, et une promesse tenue. »
Ils m'attendaient devant l'une d'elles, mes trois compagnons de route.
Teresa, la première, plus émue que d'habitude. Cinquante ans, née à Champigny de parents partis du Minho. Sauf qu'ici, nous ne sommes plus n'importe où : nous sommes chez elle, sur la terre de ses grands-parents, celle dont sa mère ne savait plus dire le nom. « J'ai fait tous les villages, m'a-t-elle dit à Talasnal. Aujourd'hui, je crois que je suis arrivée dans le bon pays. »
João, ensuite. Soixante ans, historien à Coimbra, qui a passé sa carrière sur ces départs. « Le Minho, c'est le cœur de l'hémorragie, a-t-il dit. Si tu veux comprendre l'émigration portugaise, ce n'est pas à Lisbonne qu'il faut venir. C'est ici. »
Et Inês, la photographe, vingt-cinq ans, déjà en train de cadrer une de ces façades trop belles. « Elles sont kitsch, a-t-elle souri. Et bouleversantes. C'est rare, les deux ensemble. »
Le pays qui se vidait par le nord

Il faut que je te donne les chiffres, parce qu'ils disent une chose que les mots adoucissent toujours.
Entre 1957 et 1974, près de neuf cent mille Portugais ont émigré en France. En 1958, ils étaient vingt mille dans tout le pays. En 1975, ils étaient sept cent cinquante mille, la première communauté étrangère de France. En une génération, le Portugal a perdu près d'un habitant sur dix.
« Et regarde ce détail, m'a dit João, en s'arrêtant sur un mot. Le recensement de 1970 a révélé que la population du Portugal avait diminué en dix ans. Diminué. Un pays d'Europe occidentale qui se dépeuple en pleine paix. On n'avait pas vu ça depuis la grande famine d'Irlande, au dix-neuvième siècle. »
Et d'où partaient-ils, tous ? D'ici. Du nord. Du Minho, de Trás-os-Montes, ces campagnes vertes et pauvres où la terre, morcelée à l'infini, ne nourrissait plus ses fils. Certains villages ont vu partir presque tous leurs hommes adultes.
« Ils partaient a salto », a dit João, et le mot est resté un instant en suspens. « Le saut. La frontière clandestine, à pied, par la montagne, guidés par des passeurs. On appelait ça voyager com um passaporte de coelho, avec un passeport de lapin. Parce qu'on courait, la nuit, comme le gibier. »
« Et pourquoi clandestinement ? » a demandé Inês.
« Parce que Salazar interdisait de partir. À partir de 1961, l'émigration illégale était passible de deux ans de prison. La dictature avait besoin de ses paysans, de ses soldats surtout : la guerre coloniale en Angola, en Guinée, au Mozambique, dévorait les jeunes hommes. Quatre ans de service. Beaucoup ont préféré la montagne et la France à une guerre qui n'était pas la leur. »
Teresa écoutait, la main posée sur le crépi frais d'une casa de emigrante.
« Mon grand-père est parti comme ça. À pied. Il avait vingt ans. Ma grand-mère est restée ici, seule, avec le premier enfant. »
Dona Rosa, veuve d'un vivant

Une femme âgée nous observait depuis le seuil d'une maison, une vraie, ancienne, en granit noirci. Un fichu noir, des mains larges. Elle nous a fait signe d'approcher, comme on reconnaît des gens qui cherchent quelque chose.
Elle s'appelle Dona Rosa. Elle a quatre-vingts ans passés, et elle a vu partir tout le monde.
« Vous regardez les belles maisons, dit-elle sans reproche. Tout le monde regarde les belles maisons. Personne ne regarde celles qui sont restées vieilles. C'est pourtant dans celles-là qu'on a attendu. »
Son mari est parti en France en 1966. Maçon, dans le bâtiment, comme presque tous. Il revenait trois semaines par an, en août, au volant d'une voiture chargée jusqu'au toit. Le reste du temps, il envoyait de l'argent, et ce mandat mensuel faisait vivre non seulement Dona Rosa et ses enfants, mais, additionné à des centaines de milliers d'autres, une partie de l'économie du pays tout entier.
« On nous appelait les viúvas de vivos, dit-elle. Les veuves de vivants. Nos maris n'étaient pas morts. Mais ils n'étaient pas là non plus. On élevait les enfants seules, on cultivait la terre seules, et on construisait la maison, pierre après pierre, avec l'argent qu'ils envoyaient. Chaque été, ils voyaient un mur de plus. »
Et toi, ami lecteur, comprends ce que sont vraiment ces maisons trop belles. Ce ne sont pas des maisons de riches. Ce sont des maisons de patience. Chaque azulejo est un hiver de solitude. Chaque balustrade est un mandat traversant les Pyrénées dans l'autre sens. Elles sont le contraire de la ruine de Talasnal : là-bas, on a laissé les pierres tomber ; ici, on les a fait monter, de loin, à bout de bras et de manque.
Le coq qui a chanté

« Puisque vous cherchez les histoires », a dit Dona Rosa, et son visage s'est éclairé, « je vais vous donner la nôtre. La vraie, celle qu'on emportait. »
Nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de Barcelos. Et Barcelos, c'est la ville du coq.
On raconte qu'au Moyen Âge, un pèlerin galicien qui se rendait à Saint-Jacques-de-Compostelle fut, en passant par Barcelos, accusé d'un crime qu'il n'avait pas commis. Malgré ses serments d'innocence, on le condamna à la potence. Avant de mourir, il demanda à être conduit devant le juge qui l'avait jugé. On l'y mena. Le magistrat banquetait avec des amis, un coq rôti sur la table. Le pèlerin le désigna et dit : « Il est aussi certain que je suis innocent qu'il est certain que ce coq chantera quand on me pendra. » On rit. Personne ne toucha au plat. Mais au moment où l'on pendait le pèlerin, le coq rôti se dressa sur la table et chanta. Le juge courut à la potence : le nœud s'était défait tout seul. L'homme fut libéré et reprit son chemin vers Saint-Jacques.
« On dit qu'il est revenu, des années plus tard, sculpter une croix de pierre en remerciement, a dit Dona Rosa. Elle est au musée de Barcelos. Le Cruzeiro do Senhor do Galo. »
« La légende est restée obscure jusqu'au dix-neuvième siècle, a nuancé João, doucement. Ce sont les potiers de Barcelos qui l'ont mise en couleurs, en petits coqs d'argile. Et c'est le régime de Salazar qui en a fait le symbole du Portugal touristique. En 1991, le coq est même devenu l'emblème officiel du tourisme portugais. »
« Peut-être, a répondu Dona Rosa, sans se vexer. Mais dis-moi, mon fils : quand mon mari est parti pour la France, sais-tu ce que je lui ai mis dans sa valise ? »
Elle n'a pas attendu la réponse.
« Un petit coq de Barcelos. En argile. Pour la chance, et pour qu'il n'oublie pas d'où il venait. Il l'a gardé toute sa vie sur une étagère, à Paris. Toi, tu me parles de tourisme. Moi, je te parle d'un homme seul dans une chambre, qui regardait un petit coq rouge pour se souvenir du bruit de son village. »
Personne n'a rien ajouté. Elle avait gagné, et elle le savait.
Racines brisées, espoirs retrouvés

Le 25 avril 1974, une révolution presque sans un coup de feu a renversé la dictature. Des œillets aux canons. La guerre coloniale a pris fin. Et pour la première fois depuis des générations, revenir est devenu possible.
Beaucoup ne sont jamais rentrés : leur vie était en France désormais, leurs enfants y étaient nés, français par la langue et l'école, portugais par la table et le cœur, ces luso-descendants qui portent deux pays sans avoir à choisir. Mais beaucoup sont revenus, à la retraite, finir dans la maison qu'ils avaient mis trente ans à bâtir de loin. Et c'est pour ça que le Minho est couvert de ces demeures : elles sont le monument d'un aller-retour, la preuve de pierre qu'on peut partir les mains vides et revenir avec un pays neuf dans les paumes.
« Voilà pourquoi le titre de ce récit ne se contredit pas, ai-je dit aux trois autres. Racines brisées, espoirs retrouvés. On a arraché ces gens à leur terre, et de cet arrachement ils ont fait autre chose. Pas un oubli. Une double appartenance. »
Teresa pleurait un peu, sans se cacher.
« Ma mère n'a jamais su me dire son village », a-t-elle répété, comme à Talasnal. « Mais je crois que ce n'était pas grave. Son village, c'était ça. Toutes ces maisons. Toutes ces Dona Rosa. Toute cette patience. J'avais cherché un nom. J'ai trouvé un peuple. »
Le soir descendait sur le Minho, allumant les azulejos une dernière fois. Dans un jardin, sur un muret, un petit coq de Barcelos en argile veillait, rouge et têtu, comme il en veille sur une étagère à Paris, à Zurich, à Luxembourg, partout où un Portugais s'est un jour endormi loin de chez lui en pensant au vert de ces collines.
Voilà, ami lecteur. Tu as traversé un pays qui s'est vidé par le nord, tu as écouté une veuve de vivant, et tu sais maintenant pourquoi un coq mort chante encore sur tant d'étagères du monde. L'Ibérie, décidément, ne tient pas dans ses frontières. Elle s'en va, elle attend, elle revient, et elle bâtit, de loin, des maisons trop belles pour qu'on les oublie. C'est peut-être pour ça qu'on y revient. Pour dire à ceux qui sont restés qu'on n'a jamais vraiment oublié le chemin.
Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes




























































































