Écouter le récit — voix narrée
Ta chronique de voyage au Portugal sur Silves, avec le roi Sanche Ier et les croisés venus du Nord (XIIe siècle), au temps de la troisième croisade, tandis qu'en Flandre et en Angleterre on arme des flottes pour Jérusalem en cet été 1189.
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Le 3 septembre 1189, une ville entière franchit ses propres portes pour n'en jamais revenir. Ils sortent en file, les habitants de Silves, vêtus de leurs seuls habits, sans un bijou, sans une pièce, sans même une gourde d'eau pour la route. Derrière eux, les remparts de grès rouge tiennent encore debout, intacts, superbes. Ce ne sont pas les murs qui ont cédé. C'est la soif. Et ce sont des hommes venus de la mer du Nord, à des milliers de kilomètres de chez eux, qui les ont brisés.
Tu sais, il y a des batailles qu'on croit connaître et qui cachent une histoire bien plus étrange que leur nom. Celle-ci commence par un roi portugais patient et se termine par une querelle de marins autour d'un tas d'or. Entre les deux, quarante-quatre jours d'un siège que raconte, presque heure par heure, un croisé anonyme de Brême dans un texte latin qu'on appelle la Narratio de itinere navali, le récit du voyage par mer. C'est ce texte, retrouvé et scruté par les historiens, qui nous permet aujourd'hui de remonter dans cette chaleur d'août.
Aujourd'hui, je ne viens pas seul.
Premiers pas dans la ville rouge
Nous montons vers le château par les ruelles pavées, et déjà la pierre annonce la couleur. Le grès de Silves n'est pas ocre, il est franchement rouge, presque saignant sous le soleil de midi. Il te chauffe la paume quand tu poses la main sur un mur. Une odeur d'oranges écrasées et de figues trop mûres monte d'un jardin en contrebas, et quelque part une cigale s'acharne.
Griet marche devant, carnet à la main. Historienne des croisades, quarante-sept ans, flamande, née à quelques lieues des ports d'où sont parties les flottes de 1189. Elle a ce sourire retenu de ceux qui savent qu'ils vont enfin voir de leurs yeux ce qu'ils n'ont lu que dans les manuscrits.
"Regarde la position," me dit-elle sans se retourner. "Silves n'est pas au bord de la mer. Le fleuve, l'Arade, remontait jusqu'ici. Les navires pouvaient s'approcher. C'est tout le secret de cette histoire."
À côté de moi avance Joaquim, cinquante-deux ans, architecte du patrimoine, algarvien jusqu'au bout des ongles. Il connaît chaque fissure de ce château comme d'autres connaissent le visage de leurs enfants. Et fermant la marche, lente mais tenace, il y a Dona Fernanda. Soixante-quatorze ans, née à Silves, fille et petite-fille de Silvoises. Dans sa famille, on se transmet depuis toujours une mémoire orale du siège, déformée sûrement, embellie peut-être, mais vivante.
"Ma grand-mère disait que la ville n'a pas été prise par les armes," lâche-t-elle en s'arrêtant pour reprendre son souffle. "Elle a été prise par la soif. Vous verrez, en haut, le puits."
Toi qui me lis, garde ce mot en tête. La soif. Nous y reviendrons.
Un roi patient et une flotte de passage
Il faut d'abord comprendre qui tient quoi, en cet été 1189. Silves n'est pas une bourgade. C'est la capitale du Gharb al-Andalus, le couchant de l'Andalus almohade, une cité savante et prospère. On y compte peut-être quinze mille âmes au début du siège. Le gouverneur qui la défend porte le nom d'ʿĪsā ibn Abī Ḩafṣ.
Le roi qui la convoite, lui, s'appelle Sanche Ier de Portugal. Un royaume tout neuf, à peine sorti des mains de son père Afonso Henriques. Sanche veut le Sud, il veut l'Algarve, mais il n'a pas les moyens de prendre seul une place pareille.
C'est ici que la chance frappe à sa porte. Griet s'arrête devant une meurtrière et me tend son carnet ouvert sur une carte.
"Une flotte immense passe au large cette année-là. Des croisés du Nord qui font route vers la Terre sainte pour la troisième croisade. Des Frisons, des Danois, des Flamands, des Anglais, des hommes de Brême. Environ soixante-quinze navires selon les sources, autour de trois mille cinq cents combattants. Ils s'arrêtent sur la côte portugaise pour se ravitailler."
"Et Sanche leur propose un marché," complète Joaquim.
"Exactement. Prêtez-moi vos bras et vos navires pour prendre Silves, et vous garderez le butin. Pour ces hommes, c'est du gain sur le chemin de Dieu. Ils acceptent."
Je te laisse mesurer l'ironie. Des marins partis venger Jérusalem s'arrêtent en Algarve pour un siège qui n'était pas le leur, contre un ennemi qui n'était pas celui qu'ils cherchaient. La croisade, souvent, ressemblait à cela : un itinéraire d'occasions.
Quarante-quatre jours sous le soleil rouge
Nous arrivons enfin dans l'enceinte haute. Le château s'ouvre, vaste, et le vent y circule enfin. En contrebas, toute la plaine de l'Arade se déroule, verte et dorée. C'est de là, en bas, que tout est parti le 21 juillet.
"Les croisés attaquent la ville basse dès le premier jour," raconte Griet, et sa voix change quand elle raconte, elle devient plus grave, plus lente. "Ils prennent le bourg fortifié aux échelles. Les défenseurs se replient dans la citadelle, ici même. Puis commence le vrai siège. On monte des machines. Le 6 août, un bélier s'écrase contre la muraille. Les assiégés le détruisent. On creuse des galeries sous les murs, les défenseurs creusent en dessous pour les contrer, et le texte parle d'un flot de feu jeté sur les mineurs."
"Du feu grégeois ?" demande Joaquim, l'œil de l'ingénieur soudain allumé.
"Peut-être. Le chroniqueur ne connaît pas la recette, il décrit ce qu'il voit. Une eau qui brûle."
Sanche, lui, est arrivé le 29 juillet avec ses renforts. Mais l'été andalou est un allié qui ne trahit personne. Regarde bien, toi qui lis ces lignes : ce siège ne se gagne pas au bélier. Il se gagne au puits.
À la mi-août, les citernes de la ville sont presque à sec. Les assiégeants percent le puits, le comblent, coupent l'eau. Et le récit de Brême note, sobrement, que beaucoup d'ennemis mouraient de soif. Voilà la vérité que portait la grand-mère de Dona Fernanda, transmise de bouche à oreille sur huit siècles. La ville rouge n'est pas tombée sous le fer. Elle est tombée faute d'une gorgée d'eau.
Dona Fernanda s'est approchée d'une margelle ancienne, au centre de la cour. Elle y pose la main, longuement, sans un mot. Je n'ose pas rompre ce silence. Il y a des gestes qui valent tous les manuscrits.
La cité qui se rend, les vainqueurs qui se déchirent
Le 1er septembre, les défenseurs proposent de se rendre. Et c'est là que cette histoire cesse d'être une belle page de croisade pour devenir quelque chose de plus humain, de plus laid, de plus vrai.
Sanche veut la ville intacte. Il offre aux croisés dix mille pièces d'or, puis vingt mille, pour qu'ils renoncent à piller. Les croisés refusent. Ils ne sont pas venus pour de l'or offert, ils sont venus pour de l'or arraché. On finit par convenir que les habitants pourront sortir vivants, mais sans rien, vêtus de leurs seuls habits. Le gouverneur accepte le 2 septembre. Le 3, la ville se vide.
"Et le traité n'est même pas respecté," dit Griet, et je sens dans sa voix la gêne de l'historienne qui ne veut rien enjoliver. "Le chroniqueur, un croisé pourtant, l'écrit lui-même : au mépris de l'accord, certains des siens dépouillent les Musulmans qui s'en vont, en torturent pour leur faire avouer où est caché leur argent. Ce n'est pas moi qui le dis, huit siècles plus tard. C'est l'un d'entre eux, sur le moment."
Le partage du butin tourne à la cohéue. Les croisés finissent par remettre la ville à Sanche sans même toucher les parts qu'on leur avait promises. Et quand le roi leur demande de l'aider à prendre Faro dans la foulée, ils refusent et regagnent leurs navires. Le chroniqueur de Brême en gardera un regret amer : tout le Gharb aurait pu tomber, écrit-il, sans la rancœur de Sanche envers les croisés et la hâte maudite de quelques-uns des nôtres.
Joaquim hoche la tête lentement. "Une alliance qui gagne et qui se haït. Toute l'histoire de ce siège tient dans cette phrase."
Neuf châteaux passent alors sous contrôle portugais, de Lagos à Monchique en passant par Portimão et Alvor. Un Flamand nommé Nicolas est fait évêque et consacre la mosquée en cathédrale le 8 septembre. Certains croisés flamands restent. Les autres reprennent la mer le 7 septembre, vers Acre, vers leur guerre. Parmi les hommes de Brême et de Lübeck, quelques-uns fonderont plus tard un hôpital de campagne avec le bois de leurs navires, et de cette poignée d'hommes naîtra, dit-on, l'ordre Teutonique. Une graine germée en Algarve, sous ce même soleil rouge.
À la table de Dona Fernanda
Il est deux heures, la faim nous rattrape, et Dona Fernanda ne nous laisse pas le choix. Elle nous entraîne vers une petite tasca en contrebas du château, une salle basse aux murs chaulés où le ventilateur brasse une chaleur épaisse et le parfum de l'ail qui blondit. Une nappe de papier, des chaises dépareillées, le cliquetis des couverts contre la faïence. La patronne connaît Fernanda depuis quarante ans, ça s'entend au ton.
On pose au centre une cataplana, ce chaudron de cuivre bombé qui claque quand on l'ouvre. La vapeur monte d'un coup, iodée, poivrée. Dedans, du tamboril, la lotte ferme et douce, des palourdes encore dans leur coquille, la tomate, la coriandre. Le cuivre a gardé la chaleur, l'assiette me brûle presque les doigts. Je goûte. La chair du poisson se défait sans résistance, la sauce a ce fond de vin blanc et de mer que seule cette côte sait donner.
"Bois," m'ordonne Fernanda en poussant vers moi un petit verre d'un alcool clair. "Medronho. De Monchique, le vrai, celui des montagnes juste au-dessus de nous."
L'eau-de-vie d'arbouse te prend d'abord au nez, chaude, fruitée, puis elle descend en ligne droite et te réveille jusqu'aux oreilles. Griet tousse et rit. Joaquim lève son verre vers la colline de Monchique, l'un des neuf châteaux tombés en 1189, comme un clin d'œil à travers les siècles.
Et pour finir, un Dom Rodrigo, cette petite merveille algarvienne de fils d'œuf, d'amande et de sucre, enveloppée dans son papier doré qu'on déplie comme un cadeau. C'est sucré à en fermer les yeux, filandreux, parfumé à la cannelle. Fernanda nous regarde manger avec la satisfaction tranquille de ceux qui savent qu'on ne discute pas d'histoire l'estomac vide.
La légende des amandiers en fleur
C'est à table, justement, que Dona Fernanda baisse la voix pour raconter. Autour de nous, la salle s'est vidée.
"On raconte," commence-t-elle, et je note qu'elle dit bien on raconte, "qu'il y a très longtemps un roi maure de ces terres avait épousé une princesse venue du Nord, du bout du monde, là où l'hiver est blanc. Ici, elle avait tout : le soleil, les oranges, la mer. Mais elle dépérissait. Elle pleurait la neige de son pays. Alors le roi, pour elle, fit planter des milliers d'amandiers dans toute la plaine. Et un matin de janvier, quand les arbres fleurirent tous ensemble, elle ouvrit sa fenêtre et vit la campagne entière couverte de blanc. Sa neige. Elle sourit enfin."
Un silence. La légende est belle, et elle l'est d'autant plus ici, où d'autres gens du Nord sont vraiment venus, en armes ceux-là, chercher fortune sous ce ciel.
Griet, fidèle à elle-même, pose doucement son verre. "C'est une très ancienne histoire, et on la raconte dans tout le pourtour méditerranéen sous mille variantes. Aucun document ne la rattache à un roi précis de Silves. Mais," ajoute-t-elle en souriant, "les amandiers, eux, fleurissent bien en blanc chaque hiver sur cette plaine. Ça, c'est vrai. Le reste appartient à ceux qui aiment rêver."
Voilà, ami lecteur, la juste distance. On peut aimer une légende sans la prendre pour de l'histoire. Les deux ont leur place, à condition de ne jamais confondre l'une avec l'autre.
Ce que le soleil couchant laisse derrière lui
Nous ressortons alors que la lumière baisse. Le grès rouge du château vire à l'orange profond, puis au violet. C'est l'heure où Silves redevient ce qu'elle a toujours été, une belle endormie sur sa colline.
Car l'histoire n'a pas tenu sa promesse. Deux ans à peine après ce siège, en juillet 1191, les Almohades reprennent Silves. Sanche a dû la leur rendre. Tout ce sang, toute cette soif, toutes ces querelles autour d'un butin, pour deux étés de possession. Il faudra attendre le milieu du siècle suivant pour que l'Algarve devienne portugaise pour de bon.
Dona Fernanda regarde une dernière fois les remparts. "Les hommes passent," dit-elle simplement. "La pierre reste. Et les amandiers refleurissent."
Toi qui me lis, la prochaine fois que tu verras une forteresse superbe et debout, souviens-toi de Silves. Les plus beaux murs du monde ne valent rien sans une gorgée d'eau. Et les alliances les plus victorieuses peuvent se défaire à l'instant même du triomphe, sur un simple partage de butin.
Nós vamos embora, mas Silves fica. Nous partons, mais Silves demeure.
Catégorie : Grandes batailles · Pays : Portugal · Type de lieu : Lieux de mémoire
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Tu sais, remonter jusqu'à une histoire comme celle-ci a un prix. Il ne suffit pas de la raconter joliment. Il faut aller sur place, lire la Narratio dans le latin des croisés, croiser les chroniqueurs, vérifier chaque date auprès des historiens, distinguer ce qui est attesté de ce qui est légende. C'est ce travail de vérification, patient et invisible, qui prend le plus de temps. Et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.
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