Ta chronique de voyage au Portugal sur Talasnal, village de schiste de la Serra da Lousã, avec Teresa, João et Inês (XXe siècle), au temps où les montagnes du centre se vidaient de leurs habitants, tandis qu'en France le bidonville de Champigny-sur-Marne se remplissait de Portugais fuyant la dictature de Salazar.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Comment un village de schiste s'est vidé jusqu'au dernier feu, comment une légende de source a veillé sur ses pierres, et comment ceux qui l'avaient fui sont, parfois, revenus.
Tu sais, il y a des villages qu'on construit contre la montagne, et il y a des villages qui semblent nés d'elle. Talasnal est du second genre.
On y monte depuis Lousã par une route qui se tord entre les chênes-lièges et les châtaigniers, douze kilomètres qui te font gagner un autre siècle. Puis, au détour d'un virage, il apparaît : un empilement de maisons de schiste brun agrippées à la pente, si bien fondues dans la roche qu'au premier regard on croit voir un affleurement, pas un hameau. Les toits dévalent la crête. Aucune voiture ne passe. On entend l'eau d'une fontaine et, très loin en contrebas, le fond du vallon de la Ribeira de São João.
Ils étaient trois à m'attendre sur la petite place, à l'ombre d'une treille.
Teresa est arrivée la première. Cinquante ans, née dans la banlieue de Paris, à Champigny justement, de parents partis du Minho dans les années soixante. Elle revient depuis quelques années sur les terres du centre et du nord qui l'ont hantée sans qu'elle y ait jamais vécu. « J'ai grandi avec la saudade de mes parents, m'a-t-elle dit, sans jamais savoir de quel village elle venait. Alors je les fais tous, un par un. »
João nous a rejoints ensuite. Soixante ans, historien à Coimbra, à quarante kilomètres d'ici à vol d'oiseau, mais à des années-lumière par le destin. Il connaît ces montagnes comme on connaît une blessure de famille. « Ne me faites pas dire que c'était le bon vieux temps, a-t-il prévenu d'emblée. Ces pierres sont belles. La vie qu'on menait dedans était très dure. »
Et Inês, vingt-cinq ans, photographe, de Coimbra elle aussi, un appareil déjà en main. Elle cadrait une porte entrouverte avant même de m'avoir salué. « Les maisons vides parlent plus que les pleines, a-t-elle lâché. Il suffit de les laisser dire. »
L'air sentait la pierre fraîche, la fumée d'un feu de bois et, quelque part, le pain.
Un village né du schiste

Nous avons remonté la ruelle principale, raide, pavée du même schiste sombre que les murs et les toits. Ici, tout est fait d'une seule matière : la maison, le mur, le chemin, la marche. La montagne s'est bâtie elle-même.
« Regarde comme c'est jeune, en fait », a dit João. « On imagine ces villages immémoriaux, mais Talasnal n'apparaît dans les archives qu'en 1679, dans une amende de la mairie de Lousã. Il ne figure même pas au recensement du royaume de 1527. Ces gens sont montés vivre ici il y a trois siècles à peine, sur une terre que personne ne voulait, parce que c'était la seule qui restait. »
À son apogée, autour de 1911, Talasnal comptait plus d'une centaine d'âmes. On y cultivait le seigle sur d'étroites terrasses arrachées à la pente, on gardait quelques chèvres, on pressait l'huile dans deux petits lagares dont on voit encore la trace. Il y avait une fontaine, un bassin, un minuscule oratoire des âmes sur la rue, une alminha, où l'on s'arrêtait pour les morts. Et une école.
Inês s'est accroupie devant une porte basse, cadrant la fonte et son tanque de pierre où l'eau tombait avec un bruit clair.
« Tout tournait autour de ça, a dit João. L'eau. On y lavait, on y buvait, on s'y retrouvait. Dans un village comme celui-ci, la fontaine, c'était la place du village en plus petit. »
Il ne le savait pas encore, mais il venait de nous emmener droit vers la légende.
Firmino, revenu de Champigny

Un homme réparait un volet devant une maison restaurée, un peu plus haut. Soixante-dix ans peut-être, des mains larges, un accent qui roulait autrement que celui de João. Il nous a regardés monter, puis, voyant Teresa, quelque chose s'est allumé.
« Vous êtes de France, vous », a-t-il dit. Ce n'était pas une question.
Il s'appelle Firmino. Il est né dans une de ces maisons, il en est parti enfant, et il vient d'y revenir pour ses vieux jours après quarante ans passés là-bas.
« Là-bas, c'était Champigny », a dit Teresa, très bas.
Il a hoché la tête, lentement. « Le Plateau. Le bidonville. J'avais douze ans quand on est montés dans le baraquement. »
Toi qui me lis, arrête-toi sur ce mot. Parce qu'il relie deux endroits que tout sépare. Pendant que Talasnal et cent villages comme lui se vidaient, à quinze cents kilomètres de là, sur un terrain gelé de la banlieue est de Paris, se dressait le plus grand bidonville de France. De 1956 au début des années soixante-dix, jusqu'à douze, quinze mille Portugais s'y sont entassés dans la boue et la tôle. On appelait Champigny la seconde capitale du Portugal. On y arrivait par le salto, le saut, la traversée clandestine des Pyrénées à pied, payée le prix d'une maison, pour fuir la misère, la dictature de Salazar, et pour les garçons la guerre coloniale d'Angola ou du Mozambique où l'on ne voulait pas mourir.
« On ne partait pas pour rêver, a dit Firmino. On partait parce que la terre ne nourrissait plus. Mon père est parti le premier. Ma mère a fermé la maison six mois plus tard, avec nous quatre. »
João a repris, sans hausser la voix. « C'est ça, la vérité de la carte postale. Entre les années cinquante et soixante-dix, le Portugal a perdu plus d'un million et demi d'habitants. Ici, l'école a fermé en 1975 avec deux élèves. En 1981, il ne restait que deux personnes dans tout le village. Deux. »
« Et pourtant il n'a jamais été tout à fait mort », a ajouté Firmino, avec une fierté têtue. « Un couple n'est jamais parti. Jamais. Ils ont gardé un feu allumé ici pendant que nous, on gelait là-haut dans le Nord. Le restaurant, en bas, porte encore leur mémoire. »
Teresa ne disait plus rien. Elle regardait la vallée, exactement comme sa mère, sans doute, avait regardé vers le sud depuis une fenêtre de Champigny.
La moura de la fontaine

C'est Firmino qui nous a ramenés à la fontaine, à la tombée du jour, quand l'eau prend une couleur d'étain.
« Vous voulez une histoire de la serra ? » Il a souri. « Ma grand-mère me la faisait, petit, pour que je n'aie pas peur du noir. Ou pour que j'en aie peur, je n'ai jamais bien su. »
On raconte que dans ces montagnes vit une moura encantada, une jeune Maure ensorcelée. Le jour, elle est de pierre. Mais certaines nuits, surtout la nuit de la Saint-Jean, elle s'éveille et vient s'asseoir au bord de l'eau, une source, un bassin, un puits, et là, elle peigne ses longs cheveux d'or avec un peigne d'or. À celui qui aura le courage de l'approcher sans fuir, elle promet un trésor que nul n'imagine. On raconte aussi que quelque part sous la serra dort le trésor des Maures, que des hommes ont cherché toute leur vie, et que personne n'a jamais trouvé.
« Elle apparaît à toutes les fontaines de ce pays, la moura », a corrigé doucement João, fidèle à lui-même. « Il n'y a pas une source au Portugal qui n'ait la sienne. C'est plus ancien que les Maures, sans doute plus ancien que les Romains. C'est notre façon à nous de dire qu'un lieu de passage, une source, un seuil, garde toujours un peu de mystère. »
« Je sais bien », a répondu Firmino. « Ma grand-mère la racontait quand même. »
Et toi, ami lecteur, tu comprends pourquoi je te la rapporte ? Parce que la moura de la fontaine, c'est la richesse qu'on cherche ailleurs et qui était là, tout près, dans l'eau du village. Ces gens sont partis chercher un trésor à Paris, à Zurich, au Luxembourg. Et la légende leur murmurait, depuis toujours, qu'il dormait au bord de leur propre fontaine.
La pierre qui revit

Talasnal n'est plus un village fantôme, et c'est peut-être le plus troublant.
Au tournant des années deux mille, la serra a connu un vent nouveau. Sous le programme des Aldeias do Xisto, les villages de schiste, et grâce à la protection européenne Rede Natura 2000, les maisons en ruine ont été relevées une à une, avec un soin d'orfèvre. Les toits refaits, les linteaux préservés, les ruelles rendues à leur pente. Une taberna a rouvert. Des randonneurs montent de Lisbonne, de Porto, de l'étranger. Et en 2015, l'école a rallumé ses lumières, quarante ans après les avoir éteintes.
Inês photographiait un mur neuf posé sur des fondations vieilles de trois siècles.
« C'est bien fait, a-t-elle dit. Presque trop. »
João a complété sa pensée. « C'est sauvé. Mais les habitants d'hier ne sont pas revenus. Leurs enfants vivent à Paris, à Luxembourg, à Zurich. Certains ne parlent même plus portugais. Le village qu'on a sauvé n'est pas celui qui est parti. C'en est un autre, plus lent, plus conscient, bâti sur les mêmes pierres. »
Firmino, lui, était revenu. Un des rares. Il a regardé sa maison, celle qu'il avait fuie enfant et qu'il rebâtissait vieil homme.
« Toute ma vie, j'ai eu la serra dans la tête, à Champigny. Et maintenant que j'y suis, j'ai Champigny dans la tête. » Il a haussé les épaules. « On n'est jamais tout à fait quelque part, nous. C'est ça, notre trésor et notre malédiction. »
Teresa a fini par parler, presque pour elle-même.
« Ma mère n'a jamais su me dire son village. Mais je crois que je le comprends, maintenant. Ce n'était pas un lieu qu'elle avait perdu. C'était une fontaine devant laquelle elle ne s'assiérait plus jamais. »
Le soir tombait sur la Serra da Lousã. En bas, dans le vallon, l'eau continuait de couler, patiente, comme elle coulait quand les enfants d'ici gardaient les chèvres, quand ils sont partis, et quand, un à un, quelques-uns sont revenus.
Voilà, ami lecteur. Tu as monté Talasnal avec nous. Tu sais maintenant qu'un village de pierre peut mourir sans bruit et renaître sans ses morts, et que la richesse qu'on traverse des montagnes pour chercher se cache parfois au bord de la fontaine qu'on a quittée. C'est peut-être pour ça qu'on revient. Pour s'asseoir, enfin, au bord de l'eau.
Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.
Si ces récits te touchent, soutenir ce travail te coûtera moins qu'un café et un verre de vin portugais. Pour 5€ par mois, tu ne te contentes pas de soutenir un auteur indépendant : tu rejoins une communauté, celle des Ibérophiles actifs, et tu participes, chaque mois, à la naissance d'un récit. Tu votes pour l'histoire qui t'intéresse et que tu veux voir écrite. Si ton choix l'emporte, ton nom apparaît sur le Hall des Co-auteurs, publié pour tous à voir. Et tant que tu es membre, la Bibliothèque entière t'est ouverte : 14 ebooks déjà écrits, pour une valeur totale de 138,60€, inclus dans ton abonnement.
Si un jour tu pars, aucun ebook ne disparaît vraiment : tu pourras toujours les racheter à l'unité, pour 9,90€ chacun.
Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir.
Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes




























































































