Ta chronique de voyage en Espagne sur Úbeda, avec Andrés de Vandelvira et Francisco de los Cobos (XVIe siècle), au temps de Charles Quint et de l'or qui remonte des Indes, tandis qu'en France, François Ier fait élever Chambord sur ce même souffle venu d'Italie (à partir de 1519).
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Úbeda, la ville qui a exporté sa Renaissance jusqu'au Nouveau Monde
Comment un architecte né dans un village de la Manche a dessiné des façades qu'on retrouverait, un siècle plus tard, de l'Andalousie jusqu'aux Amériques
Tu sais, il y a des villes qui se contentent d'être belles. Úbeda, elle, a fait bien davantage. Elle a essaimé. Regarde bien, toi qui lis ces lignes : sur une colline de la province de Jaén, au milieu d'une mer d'oliviers qui court jusqu'à l'horizon, une poignée d'hommes a bâti, en un demi-siècle, un décor de pierre dorée si abouti qu'on est venu l'étudier, le copier, puis l'emporter par bateau de l'autre côté de l'océan.
Nous sommes en fin d'après-midi. La lumière tombe de biais sur la place Vázquez de Molina, et la pierre, une pierre calcaire couleur de miel, semble retenir la chaleur du jour comme une braise douce. Il n'y a presque personne. Un chien traverse l'esplanade sans se presser. Et devant moi, alignés comme s'ils posaient pour un tableau, un palais, une chapelle et l'ancien logis d'un doyen se répondent d'un côté à l'autre de la place, tous nés de la même main ou presque, tous dressés dans le même élan.
Cette main, c'est celle d'Andrés de Vandelvira. Retiens ce nom. Au XVIe siècle, pendant que la France de François Ier faisait monter les tours de Chambord sur des dessins venus d'Italie, un fils de maçon né vers 1505 dans un village perdu de la Manche, à Alcaraz, apprenait les mêmes canons italiens et les pliait à la pierre andalouse. Deux Renaissances, la même source lointaine, et pas un traité pour les relier. Juste le même siècle, la même envie de mesure et de lumière, chacun sur son bout d'Europe.
Les premiers pas sur la place de miel
Je ne suis pas seul devant ce décor. Remedios m'attend au pied du palais, appuyée contre une chaîne de pierre qui court le long de la façade. Sa famille vit là, dans le centre monumental, depuis des générations qu'elle ne compte même plus. « Los forasteros lèvent toujours la tête, me dit-elle en souriant, la première fois. Nous, on baisse les yeux, on connaît chaque pavé. » Elle prononce le nom de la place comme on nomme une cousine.
À côté d'elle, Adèle a déjà sorti son carnet. Historienne de l'architecture, venue de France, elle travaille depuis des années sur la façon dont le style italien a voyagé à travers l'Europe, de cour en cour, de chantier en chantier. Ses doigts suivent une corniche dans l'air, comme pour la redessiner. « Ce que tu regardes là, me glisse-t-elle, c'est de l'italien traduit en espagnol. Et traduit sans accent. »
Le troisième de notre petite bande, c'est Salvador. Il guide les visiteurs à l'intérieur du Palacio Vázquez de Molina, et il connaît l'œuvre de Vandelvira comme un musicien connaît une partition. Il a cette façon de poser la main à plat sur le mur avant de parler, comme pour vérifier que la pierre est bien d'accord avec lui. L'air sent la poussière chaude et, quelque part, le romarin froissé. Une cloche sonne l'heure, longue, un peu fêlée. Voilà, nous sommes à Úbeda.
L'homme d'Alcaraz
« Le plus étonnant, commence Salvador, c'est qu'il n'était pas d'ici. » Vandelvira arrive dans la région en pleine force de l'âge, déjà formé, déjà sûr de son trait. Nous sommes dans les décennies qui suivent 1492, la chute de Grenade, et l'Andalousie respire un air neuf. Úbeda, elle, connaît alors une prospérité extraordinaire. Ses nobles reviennent de la cour de Charles Quint les poches pleines et l'ambition plus grande encore. Il leur faut des palais dignes de ce qu'ils sont devenus.
Salvador nous conduit sous le porche du Palacio Vázquez de Molina, qu'on surnomme ici le Palacio de las Cadenas, le palais des chaînes, à cause des maillons de pierre qui en ferment le parvis. Il fut commandé par Juan Vázquez de Molina, un neveu bien placé, et il abrite aujourd'hui l'hôtel de ville. « Regarde la façade, insiste Salvador. Aucune tour, aucune fanfaronnade. Juste des proportions. Chaque fenêtre répond à sa voisine. C'est une musique, pas un cri. »
Adèle relève la tête. « C'est exactement ce que cherchaient les Italiens, dit-elle. L'ordre, la symétrie, l'homme comme mesure de tout. Sauf qu'ici, la pierre est plus chaude, la lumière plus dure, et Vandelvira le savait. Il n'a pas copié, il a adapté. » Toi qui me lis, garde cette idée en tête : nous ne sommes pas devant une imitation, mais devant une conversation entre deux bouts du continent.
La chapelle d'un homme qui tenait un empire
De l'autre côté de la place se dresse la Sacra Capilla del Salvador, et c'est là que l'histoire cesse d'être seulement affaire de pierres pour devenir affaire d'hommes. Cette chapelle, un particulier l'a voulue pour y dormir son dernier sommeil. Cet homme s'appelait Francisco de los Cobos y Molina. Né à Úbeda, il grimpa jusqu'au sommet de l'État : secrétaire de l'empereur Charles Quint, l'un des personnages les plus puissants de son temps, de ceux qui signent au nom d'un monde.
« Imagine le pouvoir de cet homme, souffle Remedios en poussant la porte. Il touchait à l'or qui remontait des Indes avant presque tout le monde. Et de toute cette puissance, qu'a-t-il voulu laisser ? Une chapelle, ici, dans sa ville. » L'intérieur nous saisit d'un coup. Il fait plus frais. La lumière filtre, dorée, sur des sculptures dont la finesse coupe le souffle, œuvre notamment du ciseleur Esteban Jamete. On parle à voix basse sans se l'être dit.
Vandelvira acheva ce que d'autres avaient dessiné, et la chapelle devint le manifeste de tout ce que la ville savait faire. Juste à côté, le palais du Doyen Ortega, élevé au milieu du XVIe siècle par Vandelvira et Luis de la Vega, dort aujourd'hui d'un autre sommeil : on l'a transformé en parador, et les voyageurs y déjeunent là où priait un doyen. Adèle referme son carnet un instant. « Tu vois, me dit-elle, ces gens ne bâtissaient pas pour eux. Ils bâtissaient pour être encore là dans cinq siècles. Nous y sommes. Ils ont gagné. »
Une table à l'ombre des oliviers
À force de lever la tête, la faim finit par te rappeler que tu as un corps. Nous descendons dans une ruelle où un vieux mesón a gardé ses tables de bois sombre et son comptoir usé par les coudes. Pas d'enseigne tapageuse, pas de carte plastifiée. Juste l'odeur, d'abord, celle d'un ragoût qui mijote depuis le matin.
On nous apporte des andrajos, ce plat de bergers qui porte fièrement le nom d'Úbeda : une soupe épaisse où nagent des lambeaux de galette de farine, montée sur une base de tomate et rehaussée, selon les jours, de morue ou de lièvre. Le premier bruit, c'est celui de la cuillère qui accroche le fond de la terrine. La vapeur me monte au visage, chargée de cumin et de laurier. C'est chaud, franc, un peu rustique sous la dent, et cela réchauffe bien au-delà du ventre.
Salvador remplit nos verres d'un vin rouge de Torreperogil, le village d'à côté, dont les vignes tiennent tête aux oliviers depuis des siècles au milieu de la comarque de La Loma. Le vin est charnu, un peu sauvage, tanin franc. Remedios trempe un morceau de pain dans un filet d'huile d'olive vierge extra de la sierra d'Úbeda, verte, presque piquante, et me tend le morceau sans un mot. Toi qui me lis, sache que c'est cela, le vrai luxe d'ici : une huile qu'on boirait presque, sur du pain encore tiède. Pour finir, un hojaldre feuilleté, parfumé à l'anis, si léger qu'il fond avant qu'on l'ait vraiment croqué. On se tait. On est bien.
Des plans qui traversent l'océan
Le repas fini, Adèle revient à sa vraie passion, celle qui l'a fait venir de si loin. « Ce que tu as vu ce matin, dit-elle en repoussant son assiette, n'est pas resté à Úbeda. » C'est ici que l'histoire prend le large, au sens propre. Vandelvira, plus tard, lance à Jaén, la capitale voisine, le chantier d'une cathédrale à partir de 1551. Une cathédrale d'un type nouveau, aux nefs de même hauteur, lumineuse, ordonnée, dont le plan allait devenir un modèle.
Un modèle, oui, mais jusqu'où ? Adèle sourit, parce qu'elle attendait la question. Le fils de l'architecte, Alonso de Vandelvira, compila tout le savoir de son père dans un traité de taille de pierre. Jamais imprimé de son vivant, ce cahier circulait pourtant de main en main entre tous les bâtisseurs de l'époque. Et l'Espagne, alors, bâtissait un empire. « Quand la Couronne a voulu des cathédrales dans le Nouveau Monde, reprend-elle, ce ne fut pas Séville qu'on copia, comme le voulait la loi. Ce fut Jaén. L'œuvre de notre homme. »
Les preuves sont concrètes, et c'est ce qui me touche. À Puebla, au Mexique, dont la cathédrale s'élève à partir de 1575, l'architecte Francisco Becerra reprend presque exactement le plan de Jaén, trois nefs flanquées de chapelles. À Cuzco, au Pérou, l'évêque Antonio de Raya, ancien maître d'école de la cathédrale de Jaén à l'époque même où Vandelvira y travaillait, exigea que sa cathédrale des Andes fût bâtie, dit-il, à l'image et à la ressemblance de celle de Jaén. Et à Mérida, dans le Yucatán, l'évêque venu poser la première pierre était lui-même un fils d'Úbeda. Vandelvira n'a jamais vu la mer des Caraïbes. Ses lignes, elles, ont fait la traversée.
L'hôpital, ce palais pour les mourants
Avant que le jour ne baisse tout à fait, Salvador nous entraîne à l'écart du centre, vers un bâtiment qui n'a rien d'une église et tout d'un manifeste : l'Hospital de Santiago, élevé par Vandelvira entre 1562 et 1575, à la demande de l'évêque Diego de los Cobos. On l'a surnommé l'Escurial andalou, et l'on comprend pourquoi dès le seuil franchi.
« On construisait ça pour soigner les pauvres, dit Salvador, la voix un peu changée. Un palais pour les mourants. » La cour intérieure s'ouvre, blanche, silencieuse, cernée d'arcades qui montent vers un ciel qui vire au rose. Rien de l'entassement misérable qu'on imagine derrière le mot hôpital. Ici, la beauté était un remède comme un autre, offert à ceux qui n'avaient rien. Toi, ami lecteur, dis-moi : combien de nos bâtiments d'aujourd'hui offriront, dans quatre siècles, un tel silence à ceux qui souffrent ?
Adèle passe la main sur une colonne, comme Salvador le fait toujours. « C'est sa dernière grande œuvre, murmure-t-elle. Il meurt en 1575, l'année où on l'achève. Il a mis toute sa vie dans cette province, et il n'a presque rien signé. Les hommes comme lui ne cherchaient pas la gloire. Ils cherchaient la justesse. »
La légende des collines
La nuit gagne la place quand Remedios, enfin, raconte. Car il y a une légende à Úbeda, et tout Espagnol la porte sans le savoir. « Tu connais l'expression irse por los cerros de Úbeda ? » me demande-t-elle. Se perdre dans les collines d'Úbeda : en espagnol, cela veut dire s'égarer dans son discours, partir dans des digressions sans fin.
On raconte que l'expression naquit lors de la conquête de la ville par le roi Ferdinand III, au XIIIe siècle. La légende dit qu'un capitaine, la veille de la bataille décisive, disparut. On le chercha partout. Le soir venu, la ville prise, il reparut, penaud, prétendant s'être perdu dans les collines alentour. Certains sourient et disent qu'une belle l'attendait, quelque part dans ces cerros, et que la géographie n'y était pour rien. « Depuis, conclut Remedios, quand quelqu'un s'égare dans ses explications, on dit qu'il s'en va par les collines d'Úbeda. » Adèle lève un sourcil d'historienne. « L'anecdote du capitaine n'est peut-être qu'une jolie broderie, tempère-t-elle. Mais l'expression, elle, est bien vivante, et c'est déjà une forme de vérité. »
Ce que la pierre garde
La place est vide, à présent. Les palais ont pris cette teinte bleutée qu'ils gardent juste avant la nuit noire. Remedios est rentrée chez elle, deux rues plus loin, dans une maison qui a vu passer plus de siècles que je n'en verrai. Salvador a fermé le palais derrière lui. Adèle range son carnet plein de croquis qui, un jour, deviendront un livre.
Je reste un moment seul sur cette esplanade dessinée par un homme qui n'a jamais su qu'on la regarderait ainsi, un soir de je ne sais quelle année, en pensant à lui. C'est peut-être cela, la vraie leçon d'Úbeda. Non pas que la beauté dure, on le savait déjà. Mais qu'elle voyage. Qu'un trait tracé sur une colline andalouse puisse, sans crier, franchir un océan et dresser des voûtes dans des villes dont Vandelvira n'a jamais entendu le nom. Et toi, lecteur de l'ombre, qu'aimerais-tu, toi, laisser derrière toi qui voyage aussi loin, aussi longtemps ?
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Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




























































































