La ville sans muraille qui a dessiné les Amériques

Canaries
July 30, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant l'église et le dragonnier de la Plaza del Adelantado, à San Cristóbal de La Laguna, Tenerife

Ta chronique de voyage en Espagne sur San Cristóbal de La Laguna, avec l'Adelantado Alonso Fernández de Lugo et ses arpenteurs (fin du XVe siècle), au temps où naissait la première ville coloniale sans remparts de l'ère moderne, tandis qu'en France et en Angleterre nul n'avait encore posé la moindre pierre d'une cité outre-Atlantique.

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Tu sais, il y a des villes qui se cachent derrière des murailles, et il y en a une, une seule à cette époque, qui a choisi de vivre à découvert. Nous sommes vers l'an 1500, sur un plateau brumeux du nord de Tenerife, à cinq cents mètres au-dessus de la mer. Un homme tend une corde d'arpenteur au-dessus d'une plaine humide où dormait encore, quelques années plus tôt, une lagune. Il ne trace pas un fossé. Il ne dessine pas de bastion. Il aligne des rues droites, larges, ouvertes aux quatre vents. Et sans le savoir vraiment, il est en train d'inventer le visage de villes qui n'existent pas encore, à des milliers de kilomètres de là, de l'autre côté de l'Atlantique.

Cette ville, c'est San Cristóbal de La Laguna. Aujourd'hui, on l'appelle simplement La Laguna, et son cœur ancien est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1999. Mais ce jour-là, personne ne pense à l'éternité. On pense à un plan. Un plan si nouveau, si étrangement rationnel, qu'il faudra attendre des décennies pour comprendre qu'on vient d'écrire ici le brouillon de La Havane, de Carthagène des Indes et de San Juan de Porto Rico.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce n'est pas une histoire de conquistador couvert d'or. C'est une histoire de géométrie. Et la géométrie, parfois, change le monde plus sûrement que les épées.

Le matin où le plateau s'est ouvert

Rue coloniale rectiligne de La Laguna sous la brume matinale

J'arrive à La Laguna par un matin de laine grise. La brume, ici, a un nom que les habitants prononcent avec tendresse, la panza de burro, le ventre d'âne, ce couvercle de nuages bas qui s'accroche au nord de l'île et garde la ville fraîche quand le sud grille au soleil. L'air sent l'eucalyptus mouillé et le café qu'on tire dans les bars de la calle Herradores. Sous mes pieds, les pavés luisent.

Ils sont trois à m'attendre devant l'ancien couvent, emmitouflés, un peu frileux. Laguerra d'abord, cinquante-huit ans, née ici, descendante d'une de ces familles arrivées dans les premières années de la ville. Elle porte le pays dans sa voix, ce léger chantonnement canarien qui avale les s comme la mer avale les galets. À côté d'elle, Margaux, trente et un ans, historienne française des empires coloniaux, carnet déjà ouvert, stylo prêt à mordre. Et Airam, trente-neuf ans, enfant de Tenerife devenu urbaniste, celui qui regarde une rue comme d'autres lisent un poème.

« Tu veux comprendre cette ville ? » me lance Airam en écartant les bras. « Alors ne regarde pas les maisons. Regarde le vide entre les maisons. »

Je lève les yeux. La calle San Agustín file devant nous, parfaitement droite, bordée de façades aux grandes portes de bois sombre, aux balcons de pin qui débordent comme des loges de théâtre. Au loin, la rue ne tourne pas. Elle ne biaise pas. Elle va, tout droit, jusqu'à s'effacer dans la brume. Margaux siffle doucement.

« On dirait déjà une ville d'Amérique », murmure-t-elle. Elle ne croit pas si bien dire.

Un damier posé sur une lagune

Alonso Fernández de Lugo traçant le plan en damier de la ville vers 1500

Pour comprendre l'étrangeté de ce lieu, il faut remonter à l'homme de la corde. Il s'appelle Alonso Fernández de Lugo, on le surnomme l'Adelantado, celui qui avance devant. C'est lui qui, au terme d'une conquête achevée en 1496, soumet Tenerife à la Couronne de Castille, la dernière des grandes îles à tomber. Les Guanches, ce peuple d'éleveurs qui vivait là depuis des siècles, appelaient ce plateau Aguere, à cause de l'eau qui y stagnait. Lugo, lui, choisit d'y installer sa capitale.

Et c'est là que tout se joue. Airam s'accroupit, dessine du doigt sur le pavé mouillé.

« Regarde. Une ville médiévale normale, en Europe, ça pousse tout seul, comme un champignon. Les rues tournent autour d'un château, d'une cathédrale, elles se tordent, elles montent, elles se perdent. Ici, non. Ici, quelqu'un s'est assis avec une règle et il a décidé. Des rues droites, des îlots réguliers, une place centrale d'où tout rayonne. Ce n'est pas une ville qui a grandi. C'est une ville qu'on a pensée. »

Les historiens parlent d'une traza, un tracé, dessiné dans les toutes premières années du XVIe siècle, autour de 1500 à 1502, pour la ville basse. Certains chercheurs sont allés jusqu'à y voir l'écho des plans idéaux de la Renaissance italienne, l'ombre lointaine de dessins que Léonard de Vinci avait imaginés pour la ville d'Imola. On ne peut pas l'affirmer avec certitude, et il vaut mieux le dire franchement plutôt que d'inventer une filiation trop belle. Mais une chose est sûre, ce que Lugo trace ici, personne ne l'avait encore osé à cette échelle dans le monde chrétien colonial. Une ville neuve, entière, rationnelle, posée d'un coup sur une terre à peine conquise.

Margaux relève la tête de son carnet, les yeux brillants. « Vous vous rendez compte de la date ? » demande-t-elle. « 1500. Christophe Colomb est encore vivant. »

Pourquoi cette ville n'a jamais eu peur

Il y a un détail qui frappe tout visiteur attentif, et qui a fini par devenir la signature de La Laguna. Elle n'a pas de muraille. Pas de rempart, pas de porte fortifiée, pas de chemin de ronde. À une époque où toute ville qui se respecte s'entoure de pierres et de peur, celle-ci s'expose, nue, au milieu de son plateau.

« Et ça, ce n'est pas un oubli », insiste Airam. « C'est un calcul. »

Marchons un peu. La rue nous mène vers une placette où un vieux laurier d'Inde laisse tomber des gouttes. Airam s'appuie contre le tronc et m'explique. La Laguna est bâtie loin de la côte, à l'intérieur des terres, sur les hauteurs. À la fin du XVe siècle, la menace, aux Canaries, ne vient pas de l'île elle-même, désormais pacifiée. Elle vient de la mer, des corsaires barbaresques, plus tard des flottes anglaises et hollandaises qui rôderont autour de l'archipel. En s'installant loin du rivage, protégée par la distance et par le relief, la ville n'a pas besoin de murs. C'est le plateau qui la garde. C'est la brume qui la cache.

Laguerra glisse alors une phrase que je n'oublierai pas. « Ma grand-mère disait que les villes à murailles ont peur de dehors. Nous, on n'a jamais eu peur de dehors. On regardait la mer de haut. »

Margaux, elle, ajoute la perspective qui donne le vertige. « Pendant que Lugo dessine ses rues bien droites, en France, personne n'a encore fondé la moindre ville de l'autre côté de l'océan. Il faudra attendre plus d'un demi-siècle, presque un siècle, pour Québec, en 1608. Et pour les Anglais, Jamestown, c'est 1607. La Laguna a un siècle d'avance. Un siècle. »

Toi, ami lecteur, arrête-toi une seconde sur ce chiffre. Quand les premiers colons français grelotteront sur les rives du Saint-Laurent, cette ville des Canaries aura déjà eu le temps de vieillir, de prospérer, de voir naître et mourir des générations entières. Ici, on invente la ville coloniale pendant que le reste de l'Europe atlantique en rêve encore.

Le plan qui a traversé l'océan

C'est le troisième acte, et le plus vertigineux. Si La Laguna comptait seulement parmi les premières villes espagnoles hors d'Europe, ce serait déjà une belle histoire. Mais il y a plus. Son plan, ce damier tranquille, va servir de matrice.

Nous entrons dans la Plaza del Adelantado, le cœur battant de la vieille ville. Autour, les palais patriciens alignent leurs blasons. Airam tourne lentement sur lui-même, le bras tendu comme une aiguille de boussole.

« Ce que tu vois là, cette place, ces rues qui en partent à angle droit, ce quadrillage, c'est exactement ce que les Espagnols vont reproduire de l'autre côté. La Havane. Carthagène des Indes. San Juan de Porto Rico. Des dizaines de villes. Le même principe. Une place, une grille, l'église et le pouvoir sur la place, et le reste qui se déploie en carrés. »

Margaux confirme, et elle précise, parce qu'une historienne rigoureuse ne laisse jamais passer une belle idée sans la border. Le modèle de la ville en damier ne naît pas d'un seul coup à La Laguna, il mûrit, il s'affine, il finira par être codifié bien plus tard dans les fameuses Lois des Indes, qui fixeront noir sur blanc comment fonder une ville dans le Nouveau Monde. Mais La Laguna est là, en amont, comme un premier essai grandeur nature. Un laboratoire. La répétition générale d'un spectacle qui allait se jouer sur tout un continent.

« Marche dans le vieux San Juan, à Porto Rico », me dit-elle, « et tu marches, sans le savoir, dans une petite-fille de La Laguna. »

Je regarde Airam, qui sourit. « Voilà pourquoi je te disais de regarder le vide entre les maisons. Ce vide, ces rues, c'est le vrai monument. Pas les pierres. Le plan. »

À la table du guachinche

Repas canarien dans un guachinche : conejo en salmorejo, papas arrugadas et vin de Tacoronte

Vers une heure, la faim nous rassemble, et Laguerra a une idée derrière la tête. Elle nous emmène un peu à l'écart, sur les pentes qui descendent vers Tacoronte, dans un de ces lieux que les gens d'ici appellent un guachinche. C'est une institution du nord de Tenerife, une maison de vigneron qui ouvre sa cour et sa cuisine, sert son propre vin dans des verres épais et quelques plats, sans chichi, sans carte imprimée. On mange ce qu'il y a. On boit ce que la famille a fait.

Le patron, un colosse tranquille aux mains larges comme des pelles, pose sur la table une cruche de rouge de Tacoronte-Acentejo, le plus ancien vignoble classé de l'archipel. Le vin est sombre, un peu rustique, avec ce goût de terre volcanique qui gratte agréablement le fond de la gorge. La salle bourdonne, des familles parlent fort, une odeur de cumin et d'ail flotte depuis la cuisine où quelque chose mijote depuis le matin.

Arrive alors le conejo en salmorejo, le lapin longuement mariné puis mijoté dans une sauce épaisse d'ail, de vin, de paprika et d'herbes, un plat que les Canariens se transmettent de génération en génération. La viande se détache de l'os à la fourchette. Autour, les papas arrugadas, ces petites pommes de terre cuites dans l'eau très salée jusqu'à ce que la peau se ride et blanchisse, qu'on trempe dans deux mojos, le rouge piquant au piment, le vert fraîche à la coriandre. La première bouchée me réchauffe de l'intérieur, le sel croque, le piment monte doucement.

« Mange avec les doigts », rit Laguerra en me voyant hésiter avec la fourchette. « Une papa arrugada, ça se prend, ça se trempe, ça se croque. »

Pour finir, un quesillo, ce flan canarien serré et tremblant, nappé de caramel. Margaux ferme les yeux à la première cuillerée. Airam lève son verre. Dehors, la brume s'est levée, et un rai de soleil traverse la cour. On reste là, longtemps, à ne rien dire, repus, heureux, avec ce vin de volcan sur la langue et le sentiment très clair que c'est ça aussi, l'histoire, ce qui se mange et se partage et ne s'écrit dans aucun livre.

La légende du Christ venu du Nord

Le Santísimo Cristo de La Laguna, crucifix gothique flamand

C'est en redescendant, l'après-midi, que je rencontre Don Fermín. Il balaie le parvis du Real Santuario del Santísimo Cristo, un vieil homme au dos courbé, sacristain depuis quarante ans, dit-il, peut-être davantage. Quand il apprend pourquoi nous sommes là, il pose son balai et nous fait entrer dans la pénombre parfumée d'encens.

Au-dessus de l'autel veille l'image la plus vénérée de l'île, le Santísimo Cristo de La Laguna, un crucifix de bois gothique venu, celui-là, non pas d'Espagne, mais du nord lointain, des Flandres. On raconte, dans la ville, qu'il serait arrivé avec l'Adelantado lui-même, aux tout premiers temps de la fondation.

« On dit », chuchote Don Fermín, et il insiste sur ce on dit, « que le Christ a choisi La Laguna. Qu'on voulut plusieurs fois l'emmener ailleurs, et que chaque fois quelque chose s'y opposa. Une tempête. Une mule qui refusait d'avancer. Un signe. Alors il est resté. Et depuis, quand l'île souffre, la sécheresse, la maladie, c'est à lui qu'on vient parler. »

Il se signe. Le silence de l'église pèse comme du velours. Toi qui me lis, tu connais ces histoires, ces objets sacrés qui, dit-on, décident eux-mêmes de leur destin. Il faut les écouter avec respect, sans les confondre avec l'histoire vérifiée.

Et Margaux, tout bas, avec une délicatesse que j'aime chez elle, fait justement la part des choses. « La dévotion, c'est la légende, et elle est belle. Mais ce qu'on sait vraiment, c'est que ce Christ est une sculpture flamande, un travail gothique du nord de l'Europe, arrivé aux Canaries dans les premières décennies de la ville. Un objet des Flandres, au bout d'une île de l'Atlantique. Ça, ce n'est pas une légende. C'est déjà, en soi, un voyage extraordinaire. »

Je regarde le visage de bois, sombre, patiné par cinq siècles de prières. Un morceau du nord de l'Europe échoué sur un plateau canarien, veillé par un vieil homme au balai. Parfois, l'histoire vraie n'a pas besoin qu'on la brode.

Ce que la brume garde

Le soir tombe quand nous ressortons. La panza de burro est revenue, elle éteint doucement les façades, et les réverbères s'allument un à un le long des rues bien droites. Laguerra marche devant, silencieuse. Airam s'est arrêté au milieu d'une calle et regarde, une dernière fois, cette perspective parfaite qui file jusqu'à la nuit.

« Tu sais ce qui me touche le plus ? » dit-il enfin. « Ce n'est pas que le plan ait traversé l'océan. C'est qu'il soit resté ici, intact, cinq cents ans. On marche exactement là où les premiers habitants marchaient. Aux mêmes angles. Aux mêmes carrefours. »

Margaux referme son carnet. Il est plein.

Et toi, lecteur de l'ombre, la prochaine fois que tu verras, sur une carte, le damier parfait d'une vieille ville d'Amérique latine, ces rues qui se coupent à angle droit autour d'une place centrale, souviens-toi de ce plateau brumeux des Canaries. Souviens-toi de l'homme à la corde, qui a préféré la géométrie à la muraille, la confiance à la peur. Une ville a ce courage rare de vivre sans se protéger, et de ce courage est né, sans qu'il le sache, le visage de tout un continent.

Parfois, l'avenir se cache dans une ligne droite.

Aux Canaries encore, mais sur une île plus discrète, Valverde montre qu’on peut aussi prendre un territoire sans y livrer bataille, quand plus personne n’est là pour le défendre.

Catégorie : Patrimoine monumental  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Ville historique

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