Ta chronique de voyage en Espagne sur Xàtiva, avec Philippe V et le chevalier d'Asfeld (XVIIIe siècle), au temps de la guerre de Succession d'Espagne, tandis qu'en France, cette même année 1707, Louis XIV, son grand-père, règne encore sur Versailles.
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Xàtiva, la ville que le feu n'a pas fait plier
Comment le premier roi Bourbon a brûlé une cité valencienne en 1707, et pourquoi son portrait y pend encore la tête en bas
Tu sais, il y a des villes qui pardonnent, et il y a Xàtiva. Trois siècles ont passé depuis qu'un roi a donné l'ordre de la réduire en cendres, et pourtant, si tu montes aujourd'hui les marches de son musée, tu trouveras ce même roi accroché au mur, encadré comme il se doit, la couronne vers le sol et le menton vers le plafond. Le portrait de Philippe V est suspendu la tête en bas. Personne, ici, n'a jamais eu l'idée de le remettre à l'endroit.
Je suis arrivé à Xàtiva par un matin de septembre, quand la lumière valencienne rase encore les toits sans écraser les ombres. La ville s'étire au pied de deux châteaux jumeaux, posés sur une crête calcaire qui la surveille depuis toujours. En bas, les ruelles montent, se croisent, hésitent entre l'ombre et le soleil. Une odeur de pain chaud et de romarin traîne dans l'air. Et déjà, avant même d'avoir compris pourquoi, tu sens que cette ville porte quelque chose. Une fierté cabossée, une mémoire qui ne s'est pas laissée effacer.
Le matin où nous sommes montés vers les châteaux
Nous étions trois à marcher ce matin-là dans les ruelles pentues. Encarna, d'abord, dont la famille vit dans la vieille ville depuis bien avant l'incendie de 1707, et qui parle de cette date comme d'autres parlent d'un deuil récent. Brigitte, ensuite, historienne française venue étudier la guerre de Succession d'Espagne et, plus précisément, les campagnes du chevalier d'Asfeld, cet officier français dont le nom reste ici synonyme de malheur. Et Vicente, conservateur au musée de la ville, gardien discret du fameux portrait retourné, qui souriait déjà en pensant à la tête que nous ferions devant.
Nous grimpons vers le Castell, et Encarna pose sa main sur une pierre tiède du rempart. "Touche", me dit-elle. La roche a gardé la chaleur de la veille, une chaleur douce, presque vivante. En contrebas, la ville se déploie, ses toits ocre, sa collégiale massive, et cette lumière qui fait vibrer chaque tuile. Un coq chante quelque part. L'odeur des figuiers monte des jardins en terrasse.
"Avant d'être la ville qu'on a brûlée", dit Brigitte, "Xàtiva était la ville qui donnait des papes au monde."
Deux papes, une famille, et le nom des Borgia
Regarde bien, toi qui lis ces lignes, car ce détail-là, on l'oublie trop souvent. Cette petite cité valencienne, aujourd'hui paisible, fut le berceau de la famille la plus redoutée de la Renaissance. Les Borja, que l'Italie rebaptisera Borgia. C'est ici, ou tout près, qu'est né en 1378 Alfons de Borja, le futur Calixte III. Et c'est bien à Xàtiva qu'est venu au monde, en 1431, son neveu Roderic, celui que l'Histoire retiendra sous le nom d'Alexandre VI, le pape des intrigues, des poisons supposés et des enfants trop aimés.
Deux papes sortis des mêmes ruelles. Vicente s'arrête devant la collégiale, la Seu, cette basilique lourde et fière que les Xativins appellent leur cathédrale sans en avoir tout à fait le titre. "Les Borja partaient d'ici pour conquérir Rome", dit-il. "Ils emportaient l'accent valencien jusqu'au Vatican." On raconte que dans les couloirs du palais pontifical, à Rome, on entendait encore résonner la langue de cette terre.
Brigitte tempère, comme toujours. La naissance exacte de Calixte III se situe sans doute à Canals, un village voisin, plus qu'à Xàtiva même. Mais la nuance importe peu aux habitants. Pour eux, les Borja sont d'ici, un point c'est tout. Et cette grandeur passée rend d'autant plus brutale la chute qui allait venir. Une ville qui avait touché la tiare, humiliée jusqu'à perdre son nom.
1707 : l'année où tout a basculé
Il faut que tu comprennes le nœud de l'affaire. Au tournant du XVIIIe siècle, l'Espagne se déchire. Le roi Charles II est mort sans héritier, et deux prétendants se disputent la couronne. D'un côté, Philippe d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, soutenu par la France. De l'autre, l'archiduc Charles d'Autriche, appuyé par l'Angleterre et une bonne partie de l'Europe. C'est la guerre de Succession d'Espagne, et le royaume de Valence, Xàtiva en tête, choisit son camp. Elle prend le parti de l'archiduc.
Mauvais calcul. Le 25 avril 1707, non loin de là, à Almansa, l'armée bourbonienne écrase les forces alliées. La route de Valence s'ouvre. Et Xàtiva, fidèle à l'archiduc, refuse de se rendre. Alors on l'assiège. Entre le 8 mai et le 6 juin 1707, les troupes de Philippe V, menées par un officier français, Claude François Bidal, chevalier d'Asfeld, resserrent l'étau autour de la ville.
"Assieds-toi une seconde", me dit Brigitte en désignant un muret. "Imagine le bruit." Le grondement sourd des canons contre les remparts. La poussière de pierre qui vole. Les cris qui montent de la ville basse. La chaleur de juin déjà lourde, la soif, la peur. Xàtiva tient, résiste, encaisse, puis finit par céder. Le 6 juin, la cité capitule. Mais la reddition ne suffit pas à Philippe V. Une ville qui a osé lui tenir tête ne mérite pas la clémence. Elle mérite l'exemple.
Le feu, puis un nom qu'on a voulu imposer
Ce qui vient ensuite, Encarna me le raconte à voix basse, comme si les mots eux-mêmes brûlaient encore. Dans le courant du mois de juin 1707, sur ordre du roi, les troupes du chevalier d'Asfeld mettent le feu à la ville. Les maisons de ceux qui avaient soutenu l'archiduc partent en flammes. Xàtiva se consume. Et comme si le feu ne suffisait pas, Philippe V décide de la rayer de la carte autrement encore. Il lui retire son nom. La cité de Xàtiva devient, par décret, la Colonia Nueva de San Felipe. San Felipe, du nom du roi lui-même. Une ville rebaptisée en l'honneur de celui qui venait de l'incendier.
Tu imagines l'humiliation ? Vivre dans une ville qui porte le prénom de son bourreau. Marcher dans des rues renommées, écrire une adresse qui célèbre l'homme qui a tout détruit. Il faudra attendre longtemps, très longtemps, pour que le vieux nom valencien revienne officiellement. Aujourd'hui la ville s'appelle de nouveau Xàtiva, et prononce San Felipe comme on prononce une insulte oubliée.
Mais c'est au musée, celui que veille Vicente, que la vengeance prend son visage le plus tenace. Là, dans une salle du Museu de l'Almodí, le musée des Beaux-Arts de la ville, est accroché un grand portrait de Philippe V. Retourné. La tête en bas. Les pieds vers le ciel, la couronne vers la terre. Depuis des générations, les Xativins ont refusé de le voir dans le bon sens. Et le plus beau, c'est la suite. En 2025, trois cent dix-huit ans après la quema, l'incendie, le tableau est parti se faire restaurer dans les ateliers de l'Institut valencien de conservation. Il est revenu neuf, nettoyé, ravivé. Et on l'a raccroché exactement comme avant. La tête en bas. Restauré, mais pas réhabilité.
"On l'a soigné", sourit Vicente, "mais on ne lui a pas rendu sa dignité. Ce n'était pas le sujet."
Une table, un riz au four et le goût de la mémoire
Vers midi, la faim nous a rassemblés autour d'une table, dans une petite maison de la vieille ville dont je tairai le nom, faute d'avoir pu vérifier son âge, mais dont la cuisine embaumait comme celle d'une grand-mère. Une salle basse, des voix qui se répondent d'une table à l'autre, le tintement des couverts, et cette rumeur chaude des repas espagnols qui commence toujours trop tôt et finit toujours trop tard.
On nous apporte d'abord un verre de vin de La Costera, ces coteaux qui entourent Xàtiva et donnent un rouge franc, un peu rugueux, qui sent la garrigue et le soleil. La première gorgée est presque âpre, puis elle s'arrondit. Encarna lève son verre sans un mot. Un salut aux morts de 1707, peut-être.
Arrive ensuite le plat que toute la région revendique comme le sien : l'arròs al forn, le riz au four. Ici, on ne le sert pas dans une poêle mais dans une lourde cassole de terre cuite, brûlante, qu'on pose au centre de la table. Le riz y a cuit lentement, gonflé de bouillon, parsemé de pois chiches, de côtes de porc, de morceaux qu'on n'ose pas toujours nommer et qui font justement toute la profondeur du goût. La croûte du dessus a pris une couleur d'ambre. On l'appelle parfois l'arròs passejat, le riz promené, parce qu'autrefois les femmes portaient leur plat de terre jusqu'au four à bois du quartier pour l'y faire cuire. Tu plonges la cuillère, la vapeur monte, l'odeur de safran et de lard te saisit, et la première bouchée a cette texture ferme et fondante à la fois qui te dit que tu es chez les vrais.
Et pour finir, un arnadí. Ce dessert-là, tu n'en trouveras nulle part ailleurs avec ce nom. Une pâte dense de courge et d'amande, sucrée, parfumée à la cannelle, moulée en forme de dôme et hérissée d'amandes entières comme un petit soleil. Un héritage andalou, un souvenir des siècles où cette terre était al-Andalus. La cuillère s'enfonce dans une matière moelleuse, presque confiturée, et le goût d'amande reste longtemps sur la langue. Cinq sens à table, et l'Histoire qui continue de se raconter entre deux bouchées.
La légende du peintre et du roi renversé
C'est là, au dessert, qu'une femme de la maison, Amparo, s'est assise un instant près de nous, un torchon sur l'épaule et l'arnadí encore tiède au bout des doigts. C'est elle qui nous a donné la légende. Car pour le portrait retourné, tu vois, l'Histoire officielle reste muette. Personne ne sait vraiment qui, le premier, a osé l'accrocher la tête en bas.
Alors on raconte que ce fut un peintre de la ville. Un homme dont la maison avait brûlé dans l'incendie, et qui, des années plus tard, quand on lui commanda d'accrocher le portrait royal dans un lieu public, l'installa volontairement à l'envers. On raconte qu'il aurait juré, ce jour-là, que le roi ne se relèverait jamais tant qu'une seule famille de Xàtiva se souviendrait du feu. Et depuis, dit la légende, aucun Xativin n'a voulu défaire ce serment.
Brigitte, en historienne prudente, a levé un sourcil. Rien ne prouve qu'un tel peintre ait existé, m'a-t-elle glissé plus tard. La tradition du portrait renversé est ancienne mais mal datée, et il vaut mieux la raconter comme une légende que comme un fait. Amparo, elle, s'en fichait bien. "Vrai ou pas", a-t-elle dit en haussant les épaules, "il est toujours la tête en bas, non ?" Et sur ce point, impossible de lui donner tort.
Ce que la pierre garde et que le feu n'a pas pris
En redescendant vers la ville, en fin d'après-midi, la lumière avait changé. Elle était devenue plus dorée, plus basse, elle allumait les façades une à une. Un vieil homme arrosait des géraniums à sa fenêtre. Des enfants criaient sur une place. Xàtiva vivait, tranquille, comme si rien de tout cela n'avait jamais eu lieu.
Et toi, ami lecteur, tu te demandes peut-être pourquoi cette ville s'accroche ainsi à une blessure de trois siècles. Pourquoi elle garde son roi la tête en bas au lieu de tourner la page. Je crois que la réponse tient dans une seule idée. On peut brûler des maisons, changer un nom sur un décret, effacer une cité des cartes officielles. On ne brûle pas une mémoire. Le feu de 1707 a détruit la Xàtiva de pierre, mais il a forgé, sans le vouloir, la Xàtiva du souvenir, celle qui tient debout précisément parce qu'on a voulu la faire tomber.
Encarna, avant de nous quitter, a posé encore une fois sa main sur un mur, celui de sa propre maison. "Mes ancêtres ont vu les flammes", a-t-elle dit simplement. "Moi, je vois le roi à l'envers. C'est ma façon de leur répondre." Et dans le silence qui a suivi, j'ai compris que cette ville ne demandait pas vengeance. Elle demandait seulement qu'on n'oublie pas.
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Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




























































































