Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Visiter le château d'Abrantes, au Portugal, c'est dominer le Tage du haut d'un plateau de cent quatre-vingt-dix-sept mètres, retrouver la vieille ligne de forteresses du fleuve et marcher là où le général Junot planta ses canons en novembre 1807.
Ta chronique de voyage en Portugal sur le château d'Abrantes, avec le général Junot (XIXe siècle), au temps où Napoléon lançait ses colonnes à l'assaut du Portugal, tandis qu'en France l'Empereur faisait de ce même Junot le duc d'Abrantès au printemps 1808.
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Tu sais, il y a des hauteurs qui ne servent qu'à une chose : regarder venir le danger. Abrantes est de celles-là. La ville s'accroche à un plateau qui domine le Tage, et le château tient le sommet comme une sentinelle qui n'a jamais vraiment quitté son poste. De là-haut, le fleuve n'est plus un ruban paisible. Il devient une route, la seule vraie route vers Lisbonne, et celui qui tient Abrantes tient la clé de la porte.
J'y suis monté un matin d'automne, quand la brume s'accrochait encore aux oliveraies en contrebas. L'air sentait la pierre mouillée et le feu de bois d'une maison voisine. En bas, le Tage roulait lentement, couleur d'étain, et je me suis souvenu que ce même fleuve, un peu plus loin en amont, baigne déjà les pieds d'Almourol, l'îlot templier que je t'ai raconté il y a peu. Comme à Almourol, ici tout tourne autour de l'eau. Mais Abrantes n'est pas une légende posée sur un rocher. C'est une forteresse qui a servi, encore et encore, jusqu'à devenir le titre de noblesse d'un général français.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Cette colline a vu passer les Romains, les Maures, les rois du Portugal et, un jour de novembre, les tambours de Napoléon.
Quand je franchis la porte du château, trois compagnons de route m'attendent déjà sous les remparts. Camille, d'abord, historienne venue de Dijon, qui travaille depuis des années sur les campagnes napoléoniennes de la Péninsule et ne se sépare jamais des Mémoires de Laure Junot. Elle a ce regard qui jauge une muraille comme on lit un rapport d'état-major. À côté d'elle, Nuno, ingénieur portugais du continent, incapable de passer devant un bastion sans en deviner la logique, la portée des canons, l'angle des murs. Et puis Matilde, fille d'Abrantes depuis toujours, qui connaît le fleuve comme on connaît le visage d'un parent, et qui sourit déjà de nos questions de citadins.
« Tu vois ce plateau ? » me lance Matilde, la main tendue vers le vide. « Avant les routes, avant les ponts, c'était ici qu'on décidait qui montait à Lisbonne et qui restait sur l'autre rive. »
Le vent fait claquer un drapeau quelque part. Nuno a déjà la tête dans les angles des murs. Camille, elle, regarde vers le nord, vers la France, comme si elle attendait quelqu'un.
La colline qui commandait le fleuve
Il faut remonter loin pour comprendre Abrantes. Bien avant les rois, un consul romain du nom de Decimus Junius Brutus fortifie ce promontoire, vers 130 avant notre ère, parce qu'on y voit venir le monde de tous les côtés. Les Alains, les Wisigoths, les Maures se succèdent ensuite sur la hauteur, chacun flairant la même évidence : qui tient ce rocher surveille le Tage.
« C'est le même raisonnement que les militaires refont pendant deux mille ans », murmure Nuno en passant la main sur la pierre. « La géographie ne change pas. Les drapeaux, oui. »
Au XIIe siècle, les hommes d'Afonso Henriques, le premier roi du Portugal, arrachent la place aux Maures. Le roi confie bientôt la région à l'Ordre de Santiago, puis Abrantes rejoint ce que les chroniques appellent la Linha do Tejo, la ligne du Tage : un chapelet de châteaux posés le long du fleuve pour tenir les terres reconquises. Almourol, Tomar, Torres Novas, Zêzere, Castelo Branco, Pombal. Abrantes est l'un des maillons de cette chaîne de pierre.
« Donc ce n'est pas un château isolé », comprend Camille à voix haute. « C'est une pièce d'un réseau. »
« Une seule pierre ne garde rien », répond Matilde. « Il fallait qu'ils se voient tous, d'un sommet à l'autre. »
En 1179, quand les armées almohades remontent vers le nord, Abrantes résiste là où tant d'autres cèdent, et reçoit en récompense sa charte, son foral. La forteresse entre dans la mémoire de la région comme celle qui n'a pas plié. Plus tard, le roi Afonso III offre la ville à son épouse, la reine Isabelle, et commence une tradition : Abrantes devient terre de reines, dotée, protégée, embellie de règne en règne.
Nous montons vers la tour. Le Tage, en bas, prend la lumière. Matilde s'arrête devant une petite église enfouie dans l'enceinte, Santa Maria do Castelo, aujourd'hui transformée en musée, où dorment des sculptures romaines et de vieux azulejos. « Tout est là, superposé », dit-elle. « Rome sous les rois, les rois sous les soldats. »
La clé de l'Estrémadure
À mesure que les siècles passent, Abrantes gagne un surnom qui dit tout : on l'appelle la clé de l'Estrémadure, cette vieille province qui s'étendait jusqu'à Lisbonne. Au XVIIe siècle, pendant les guerres qui opposent le Portugal à l'Espagne, le roi Pierre II fait repenser la forteresse à la manière de Vauban, l'ingénieur de Louis XIV. On abaisse les murs médiévaux, on les épaissit, on ajoute des bastions pour encaisser les boulets d'une artillerie devenue redoutable.
« Voilà », souffle Nuno, presque heureux. « Regarde ces angles. Ce ne sont plus des murs faits pour arrêter des échelles. Ce sont des murs faits pour renvoyer des obus. » Il tapote la pierre, et le son est plein, dense, rassurant.
Toi, ami lecteur, imagine un instant ce que cela veut dire. Pendant des générations, une forteresse change de visage à chaque progrès de la guerre, non par caprice, mais parce que ceux qui la tiennent savent qu'un jour, quelqu'un viendra. Le palais des marquis d'Abrantes s'élève dans l'enceinte, avec sa loggia et ses arcades, signe qu'ici le pouvoir n'est pas seulement militaire. On y vit, on y règne, on y reçoit.
Camille s'est assise sur un muret, le fleuve à ses pieds. « Et c'est exactement pour ça », dit-elle lentement, « que Napoléon a voulu cet endroit. »
Novembre 1807 : les tambours de l'Empereur
L'automne 1807 est pluvieux. Une armée française descend vers le Portugal par les mauvaises routes de la frontière, affamée, épuisée, pressée par un homme qui ne connaît pas l'attente : le général Jean-Andoche Junot, enfant de Bourgogne, compagnon de Bonaparte depuis le siège de Toulon.
« Il avance presque sans combattre », raconte Camille, et sa voix baisse comme si elle lisait un carnet de route. « Castelo Branco tombe le 20 novembre. Abrantes deux jours plus tard, le 22. Et ce plateau, soudain, cesse d'être portugais. »
De là, Junot fonce sur Lisbonne. Il y entre le 30 novembre 1807, sans bataille, trois jours à peine après que la famille royale du Portugal eut embarqué pour le Brésil, emportant sa cour, ses archives et son or sur les navires ancrés dans le Tage. Le pays s'est vidé de son roi presque sous les yeux du général français.
« Imagine la scène », dis-je à mes compagnons. « Une capitale entière qui part sur l'eau, et une armée qui arrive par la même eau. »
Matilde secoue la tête. « Et nous, ici, on a vu passer tout ça depuis le château. »
Le plus étonnant vient après. Au printemps 1808, Napoléon récompense Junot d'un titre qui n'est pas pris dans les plaines de la gloire, mais sur cette hauteur portugaise : il le fait duc d'Abrantès. Un village du Tage donne son nom à un duc de l'Empire. Et la femme de Junot, Laure, deviendra la duchesse d'Abrantès, cette plume redoutable dont les Mémoires raconteront l'épopée napoléonienne avec une liberté de ton qui fera scandale et fortune.
« C'est ce qui me bouleverse », dit Camille en refermant son carnet. « Un nom de forteresse portugaise, devenu, à Paris, un titre et une signature d'écrivaine. »
L'histoire, pourtant, ne s'arrête pas en fanfare. En octobre 1810, après la retraite française devant les lignes de Torres Vedras, les troupes du maréchal Masséna repassent par ici, et le palais des marquis est détruit. La clé de l'Estrémadure a tourné une fois de trop dans la serrure.
À la table d'Abrantes
Midi nous surprend affamés. Nous redescendons vers une petite salle aux murs chaulés, près du fleuve, sans enseigne tapageuse, de celles où l'on sert ce que la terre et le Tage donnent vraiment. Dès la porte, l'odeur nous attrape : ail doré dans l'huile d'olive, bois qui crépite, vapeur d'une soupe qui mijote depuis l'aube.
On commence par une sopa de peixe do rio, cette soupe de poissons du fleuve que l'on fait ici depuis toujours, épaisse, parfumée, où le Tage se rappelle à nous dans chaque cuillerée. La chaleur de l'assiette traverse les doigts. Nuno souffle sur sa cuillère, les yeux mi-clos.
Arrive ensuite le cabrito assado no forno, le chevreau rôti au four, servi avec son riz d'abats et des grelos, ces jeunes pousses amères qui réveillent le gras. La viande se détache toute seule, dorée dehors, fondante dedans. Matilde verse un vin rouge du Tejo, sombre et rond, et la salle résonne du bruit des verres et des conversations des tables voisines.
« Goûte ça en dernier », dit Matilde avec un sourire de conspiratrice, en poussant vers nous une assiette d'un jaune presque irréel. C'est la palha de Abrantes, la paille d'Abrantes : des fils d'œuf confits dans le sirop, roulés comme de minuscules bottes de foin doré, une douceur si liée à la ville qu'elle en porte le nom. À côté, une tigelada, ce flan aux œufs cuit dans sa petite jatte d'argile, la surface caramélisée qui craque sous la cuillère. Le sucre, l'œuf, la chaleur. On ne parle plus. On écoute la salle.
Tu sais, il y a des moments où l'histoire se laisse oublier le temps d'un repas, et c'est peut-être là qu'on la comprend le mieux.
La légende de la maure enchantée
C'est Senhor Firmino, le gardien du château, qui nous rejoint à la fin du repas, sa casquette à la main, attiré par nos questions. Il a passé trente ans à ouvrir et fermer ces portes, et il connaît les pierres mieux que personne.
« Vous voulez une histoire vraie ou une histoire belle ? » demande-t-il, l'œil malicieux. Et sans attendre la réponse : « On raconte, ici, qu'une princesse maure fut enchantée dans le rocher du château, le jour où les chrétiens prirent la ville. Les nuits de la Saint-Jean, disent les anciens, on la voit peigner ses longs cheveux au bord de la muraille, et elle attend qu'un cœur pur rompe le sortilège. Tant que personne n'y parvient, elle garde, dit-on, un trésor enfoui sous la colline. »
Camille sourit, douce mais ferme. « La moura encantada, la maure enchantée. On la retrouve dans presque tous les châteaux du Portugal, Senhor Firmino. Chaque colline a la sienne. »
« Bien sûr », répond le gardien sans se démonter. « Mais la nôtre est la plus belle. » Et nous rions, parce qu'il a raison à sa manière : une légende n'a pas besoin d'être unique pour être vraie dans le cœur de ceux qui la racontent. Ce qui est certain, c'est que la forteresse a bel et bien changé de mains au temps des Maures, et que de cette mémoire-là sont nées mille histoires. Le reste, on le raconte, on n'en jure pas.
Ce que garde encore la colline
Le soir tombe quand nous ressortons. La lumière a changé, plus rase, plus dorée, et le Tage en bas n'a plus la couleur de l'étain du matin mais celle du cuivre. Nuno reste un long moment à regarder les bastions, Camille serre ses Mémoires de la duchesse contre elle, et Matilde, elle, regarde simplement le fleuve, comme chaque soir sans doute depuis l'enfance.
Je pense à tous ceux qui ont tenu cette hauteur. Le consul romain, les cavaliers de l'Ordre, les reines du Portugal, et ce général de Bourgogne qui repartit avec un titre de duc dans ses bagages. Abrantes n'a jamais cessé d'être une clé. La serrure a changé, les mains ont changé, mais la colline, elle, garde toujours le fleuve.
Et toi, lecteur de l'ombre, si tu montes un jour jusqu'ici, arrête-toi une minute sur le muret où s'est assise Camille. Regarde le Tage filer vers Lisbonne. C'est la même eau qui portait les rois en fuite et les armées en marche. Elle, au moins, n'a jamais rendu les armes.
Catégorie : Patrimoine monumental · Pays : Portugal · Type de lieu : Châteaux
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et une véritable photographie libre de droits du château d'Abrantes. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.







