Les Adegas de São Francisco, où un Anglais fit du vin de Madère un empire

Madère
August 22, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes dans les Adegas de São Francisco (Blandy's Wine Lodge), Funchal, Madère, Portugal

Ta chronique de voyage au Portugal sur Funchal et les Adegas de São Francisco à Madère, avec John Blandy et les négociants anglais du vin (XIXe siècle), au temps où l'île ravitaillait les navires en route vers les Indes, tandis qu'en Angleterre on se souvenait encore du duc de Clarence, noyé dans un tonneau de malvoisie en 1478.

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Un couvent franciscain, un jeune négociant venu du Dorset, et le vin qui devait franchir deux fois l'équateur pour devenir meilleur

Il y a des maisons qui sentent le temps. Tu pousses une porte, à Funchal, dans une rue qui monte du port, et d'un coup l'air change. Le soleil de l'Atlantique reste dehors. Ici, à l'intérieur, il fait sombre et frais, ça sent le bois mouillé, le sucre brûlé et quelque chose de plus profond, une odeur de cave qui a vu passer deux siècles. Tu es aux Adegas de São Francisco, et le vin qui vieillit là, dans ces barriques noires alignées comme des soldats patients, a une histoire que peu de gens connaissent vraiment.

Tu crois connaître le vin de Madère. Ce liquide sombre et chaud, ce goût de caramel, de fruit sec et de fumée qui traverse les siècles sans jamais tourner. Mais sais-tu qu'un jeune Anglais malingre, débarqué ici presque par hasard au début du XIXe siècle, a bâti sur ce vin une dynastie qui règne encore aujourd'hui ? Et sais-tu que ce vin, pour devenir bon, devait autrefois traverser l'équateur non pas une fois, mais deux ?

C'est cette histoire-là que je suis venu chercher, carnet en main, dans la pénombre d'un ancien couvent devenu chai.

Premiers pas dans la fraîcheur des caves

La lumière de Funchal, en fin de matinée, est presque insolente. Elle rebondit sur les façades blanches, sur les galets noirs et blancs des trottoirs, sur l'eau du port qui tremble en contrebas. Puis tu entres aux Adegas de São Francisco, et tout se calme. Le plafond est bas, les poutres sont sombres, la température tombe de plusieurs degrés. On parle moins fort, sans savoir pourquoi.

Eleanor m'attend déjà près d'une rangée de fûts, un carnet relié de cuir contre elle. Britannique, cinquante-cinq ans, historienne du commerce du vin, elle descend elle-même d'une de ces vieilles familles de négociants qui ont fait la fortune de l'île. Elle passe une main sur le bois d'une barrique comme on caresse le dos d'un cheval. « Tu vois ce fût ? me dit-elle sans se retourner. Il travaille encore. Le vin dedans ne dort pas, il respire. »

À côté d'elle, Duarte sourit. Cinquante-deux ans, madérien jusqu'au bout des doigts, maître de chai dans cette maison depuis plus de trente ans, il connaît chaque recoin de ces caves, chaque millésime endormi. Il tient à la main une petite pipette de verre, cet outil courbe qu'on plonge dans la bonde pour tirer un échantillon. Et il y a Margaux, française, quarante-quatre ans, œnologue, venue pour comprendre ce que le voyage et la chaleur font vraiment à un vin. Elle note tout, sent tout, goûte tout.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce n'est pas un décor. C'est un lieu qui travaille, un lieu où l'on fabrique encore, aujourd'hui, exactement ce qu'on fabriquait il y a deux cents ans.

Le couvent qui devint cave

Avant d'être une maison de vin, ce lieu fut une maison de prière. Les Adegas de São Francisco occupent ce qui reste de l'ancien couvent de São Francisco de Funchal, dont la fondation remonte à 1473, l'année même où l'île commençait à peine à sortir de la forêt qui lui avait donné son nom. Madère, en portugais, veut dire le bois. Les premiers colons avaient trouvé là une jungle si dense qu'ils y mirent le feu pour cultiver, et l'incendie, dit-on, brûla pendant des années.

Du couvent, il ne reste aujourd'hui qu'une partie. La plupart des bâtiments furent démolis au XIXe siècle, quand les moines s'en allèrent et que la ville s'étendit. Mais les caves, elles, sont restées. Elles comptent parmi les plus anciennes de la région. Sous les voûtes basses, dans une odeur de bois et de moût, s'alignent des fûts qui portent des dates comme d'autres portent des noms de baptême.

« Ce que tu sens, là, cette odeur de sucre chaud, c'est l'estufagem », me dit Duarte en posant la main sur une paroi tiède. Il m'explique cette lente chauffe qui donne au vin de Madère son caractère unique, cette cuisson douce qui imite, aujourd'hui encore, la chaleur des vieilles traversées maritimes. Margaux s'approche, ferme les yeux, respire. « C'est presque une pâtisserie », murmure-t-elle. Eleanor sourit. « C'est exactement ça. Un vin qui a appris à survivre à la chaleur au lieu d'en mourir. »

Les caves voûtées en bois sombre des Adegas de São Francisco à Funchal, vieilles barriques de vin de Madère alignées dans la pénombre, lumière chaude filtrant entre les poutres

John Blandy, l'Anglais du Dorset

Il faut maintenant que je te parle d'un homme. Un homme dont le nom est aujourd'hui sur des milliers de bouteilles, mais qui arriva ici sans rien, ou presque.

Il s'appelait John Blandy. Il venait du Dorset, ce comté anglais de collines vertes et de côtes battues par la Manche. Ce n'est pas le vin qui l'amena d'abord à Madère, c'est la guerre. Vers 1807, alors que l'Europe entière tremblait devant Napoléon, le jeune Blandy se retrouva embarqué sur un navire, dans les forces du général anglais Beresford envoyées défendre l'île contre une éventuelle attaque française. L'Angleterre ne pouvait pas laisser Madère, escale atlantique majeure, tomber aux mains de l'Empire.

C'est là, entre deux tours de garde, que le jeune homme découvrit ce commerce du vin qui commençait tout juste à fleurir. Quand son service militaire prit fin, il ne rentra pas chez lui. Il revint. En 1811, avec ses frères Thomas et George, il fonda sa propre maison, négociant en vin et marchand de tout ce qui pouvait se vendre. Le commerce partit vite, très vite, vers la Russie, l'Europe du Nord, les Antilles, l'Amérique.

On l'aurait aimé, celui-là, pour sa ténacité de fourmi. Eleanor, elle, le raconte avec une tendresse presque familiale. « Il achète cette maison, ce chai, en 1840, me dit-elle en désignant les murs autour de nous. Les Adegas de São Francisco deviennent le cœur de son empire. Et tu sais ce qui est extraordinaire ? Parmi toutes les grandes familles anglaises qui ont fondé le commerce du madère à cette époque, la sienne est la seule qui possède et dirige encore, aujourd'hui, sa propre maison d'origine. »

Adegas de São Francisco (Blandy's Wine Lodge), ancien couvent São Francisco, Funchal, Madère, Portugal

Je reste un instant à regarder ces murs. Deux cents ans d'une même famille, sur une île perdue au milieu de l'océan, autour d'un vin qui ne meurt jamais. Il y a des fortunes plus grandes. Il y en a peu d'aussi obstinées.

Un jeune négociant anglais en redingote sombre du début du XIXe siècle sur les quais de Funchal, caisses de vin et voiliers marchands, lumière dorée de l'Atlantique

Le vin qui voyageait deux fois l'équateur

Voici maintenant le secret le plus étrange de ce vin. Celui que Duarte garde pour la fin, comme on garde le meilleur morceau.

Au XVIIIe siècle, les négociants remarquèrent une chose troublante. Le vin de Madère qu'on chargeait comme lest au fond des navires partant vers les Indes revenait meilleur. Bien meilleur. La longue traversée, la chaleur des cales sous l'équateur, le roulis interminable pendant des mois avaient transformé un vin ordinaire en quelque chose de rond, de profond, de presque immortel. La première mention de ce prodige remonte à 1722. On l'appela le vinho da roda, ou vinho de torna viagem, le vin du voyage de retour.

« Imagine, me dit Duarte, les yeux brillants. Un tonneau qui part de Funchal, descend vers l'équateur, va jusqu'en Inde, remonte, et revient un an plus tard. Deux fois la ligne. Et à l'arrivée, il vaut le double. » Margaux secoue la tête, entre l'incrédulité et l'admiration. « C'est de la chimie, au fond. La chaleur, l'oxygène, le mouvement. Mais personne, à l'époque, ne comprenait pourquoi. On savait juste que ça marchait. »

Comme le dernier verre de Madère de Napoléon, cette barrique qu'un empereur déchu emporta vers son rocher de l'Atlantique sud, ce vin-là aussi appartient à l'océan autant qu'à la terre. Il est né des routes maritimes, façonné par elles. Aujourd'hui, on n'envoie plus les fûts en Inde. On les chauffe doucement dans les greniers de Funchal, ou dans ces caves, par l'estufagem que Duarte surveille comme un vieux médecin veille un patient. Mais le goût, lui, reste celui du voyage.

Toi qui me lis, songe à cela un instant. Un vin qu'il fallait éloigner pour l'améliorer. Un vin fait pour partir et revenir. N'est-ce pas, au fond, l'histoire même de cette île, ce caillou volcanique où tout est arrivé par la mer ?

Des barriques de vin de Madère arrimées dans la cale d'un trois-mâts marchand traversant l'équateur, chaleur et houle, scène du XIXe siècle

La légende du duc noyé dans le vin

C'est Zé qui me raconta la suite. Zé, le gardien des vieilles barriques, un Madérien sec et souriant qui traîne dans ces caves depuis si longtemps qu'il semble en faire partie. Il nous rejoignit près d'un fût marqué d'une inscription à la craie, une bouteille de malvoisie ambrée à la main.

« Vous voulez une histoire de vin ? Alors écoutez celle du prince anglais. » Il servit un fond de verre à chacun. « On raconte qu'en Angleterre, il y a bien longtemps, un frère du roi fut condamné à mort. George, duc de Clarence. Et quand on lui demanda comment il voulait mourir, il choisit son plaisir préféré. Il demanda qu'on le noie dans un tonneau de malvoisie. »

Un silence. La lumière tremblait sur le vin dans nos verres. « C'était en 1478, dans la Tour de Londres, ajouta Zé. Et le vin qu'il aimait tant, la malvoisie, c'est le malvasia, le cépage qui fait aujourd'hui le plus doux des madères, celui que vous tenez dans la main. »

Eleanor, fidèle à sa rigueur d'historienne, leva un doigt. « Attention. La rumeur du tonneau s'est répandue juste après sa mort, mais rien ne prouve qu'elle soit vraie. Et la malvoisie de 1478 venait sans doute plutôt de Grèce que de Madère, l'île commençait à peine à planter la vigne. » Elle sourit. « Mais que la légende soit belle, ça, personne ne le conteste. »

Voilà ce que j'aime dans ces caves. Le vrai et le raconté s'y côtoient, chacun à sa place. Le duc de Clarence est mort dans la Tour de Londres, ça, on le sait. Qu'il ait vraiment choisi le vin pour linceul, on le murmure depuis cinq siècles sans en être sûr. Et le malvasia, lui, continue de couler, indifférent aux princes.

Une table à Funchal

À midi, nous sommes redescendus vers une petite salle du vieux Funchal, une de ces adresses sans prétention où l'on mange ce que mangent les gens d'ici. Le bruit y était joyeux, des chaises qu'on tire, des verres qu'on choque, une radio au fond qui grésillait un vieux fado.

On commença par une poncha, ce mélange d'eau-de-vie de canne, de miel et de citron que l'on touille avec un bâton de bois cannelé. C'est doux, c'est traître, ça réchauffe la gorge et desserre les langues. Puis vint l'espetada, ces morceaux de bœuf enfilés sur une longue tige de laurier, le pau de louro, et grillés avec de l'ail et du gros sel. La viande fumait encore, l'odeur de laurier montait, et le jus perlait sur le bolo do caco, ce pain plat cuit sur la pierre de basalte, généreusement tartiné de beurre d'ail. Tu mords dedans et le beurre te coule sur les doigts. On rit, on s'essuie, on recommence.

Espetada, brochette de bœuf grillée sur tige de laurier, servie avec pommes de terre et milho frito, plat traditionnel de Madère, Portugal

Margaux avait fermé les yeux. « La chaleur de l'assiette, l'ail, le laurier, murmura-t-elle, et derrière tout ça, ce goût de fumée. On dirait le vin d'ici, en version salée. » Elle avait raison. À Madère, la terre et la table racontent la même histoire.

Pour finir, Duarte commanda du bolo de mel, ce gâteau sombre et dense au miel de canne à sucre, épicé, qui se conserve des mois et qu'on trouve sur toutes les tables de l'île aux jours de fête. Un dernier verre de malvasia, ambré, sirupeux, l'accompagna. Le sucre du gâteau, le feu doux du vin. Je n'ai pas trouvé de plus belle façon de comprendre cette île qu'avec ces deux-là dans la bouche.

Ce que garde le bois

En repartant, la lumière avait tourné. Le soleil de l'après-midi entrait de biais dans les caves, striait la pénombre de longues barres dorées où dansait la poussière. Les fûts, eux, n'avaient pas bougé. Ils attendaient, comme ils attendent depuis toujours.

Il y a quelque chose de vertigineux à se dire que dans l'un d'eux vieillit peut-être un vin qui ne sera bu que par des gens pas encore nés. Que John Blandy, l'Anglais du Dorset, a posé les mains sur ces mêmes murs. Que le malvasia de nos verres est cousin de celui qu'un prince anglais choisit, dit-on, pour mourir. Le vin de Madère ne connaît pas la hâte. Il traverse les guerres, les empires, les modes, et il en ressort meilleur.

Et toi, lecteur de l'ombre, la prochaine fois que tu tiendras un verre de ce vin sombre, souviens-toi qu'il a peut-être, dans une autre vie, franchi deux fois l'équateur. Souviens-toi que le temps, ici, n'est pas un ennemi. C'est l'ingrédient principal.

Catégorie : Vins  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Vignobles

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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

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