Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Ta chronique de voyage en Portugal sur l'Algar do Carvão, à Terceira dans les Açores, avec Cândido Corvelo et José Luís Sequeira (XIXe siècle), au temps où l'on descendait les gouffres à la seule force d'une corde, tandis qu'en Angleterre Édouard-Alfred Martel touchait pour la première fois le fond de Gaping Gill en 1895.
Reçois nos articles tous les vendredis dans notre newsletter gratuite. Inscris-toi ici
L'Algar do Carvão : la cheminée du volcan où Terceira descend sous la terre
Tu sais, il existe des lieux qu'une île entière montre du doigt pendant des générations sans jamais oser les approcher. À Terceira, au milieu de l'Atlantique, il y a un trou dans la terre. Un vrai, une bouche ronde ouverte au sommet d'un vieux volcan, au cœur de l'île, loin des ports et des remparts. Les bergers de Terra-Chã passaient devant en rassemblant leurs bêtes, baissaient la voix, et continuaient leur chemin. On ne descend pas chez les morts par curiosité.
Nous avons déjà marché ensemble dans Angra do Heroísmo, la ville qui a tenu trois ans contre Philippe II. Aujourd'hui je t'emmène ailleurs sur la même île, dans l'autre visage de Terceira. Pas celui des canons et des gouverneurs, mais celui du feu refroidi, du silence et de l'eau noire. Je t'emmène à l'Algar do Carvão, la cheminée du volcan, là où la terre açorienne consent, une fois, à se laisser regarder de l'intérieur.
Nous sommes trois ce matin à rouler vers l'intérieur de l'île, et le ciel ne sait pas encore ce qu'il veut. Hélène observe par la vitre les prés coupés de murets noirs. C'est une chercheuse de Lyon, historienne des sciences, qui a passé des années sur la naissance de la spéléologie et sur un certain Français têtu nommé Martel. À côté d'elle, Rui, ingénieur géologue du continent, lit les coulées de lave comme toi tu lis une carte routière. Et au volant, Benedita, née ici, guide bénévole de la société Os Montanheiros, dont la famille habite Terceira depuis plus longtemps qu'elle ne saurait le dire.
« Vous allez voir, dit Benedita sans quitter la route des yeux. En haut, ce n'est rien. Un tas de pierres, une porte. C'est dessous que ça commence. »
Un trou que l'on montrait du doigt sans jamais y descendre
Imagine la scène. Un cône volcanique couvert d'herbe rase et d'hortensias sauvages, et au milieu, une ouverture béante que la montagne garde depuis que le feu s'est tu. Le vent siffle au bord. L'odeur est celle de la terre humide et de la fougère écrasée. Tu t'approches, tu te penches, et ton ventre se serre avant même que ton esprit comprenne pourquoi : sous tes pieds, la lumière cesse d'un coup.
« Combien de profondeur ? » demande Rui, accroupi au bord, une main à plat sur la roche.
« Près de quatre-vingt-dix mètres jusqu'à l'eau », répond Benedita.
Quatre-vingt-dix mètres. La hauteur d'un immeuble que l'on aurait enfoncé à l'envers dans la terre. Pendant des siècles, aucun habitant de l'île n'est descendu là. Non par paresse, par respect, et par peur. Un puits de cette taille, dans un monde sans électricité et sans cordes d'acier, ce n'est pas un site touristique. C'est l'inconnu pur, et l'inconnu, sur une île volcanique, porte un nom : la gorge de la terre.
Toi qui lis ces lignes, essaie un instant de te défaire de tout ce que tu sais. Oublie les passerelles, les marches taillées, les projecteurs. Reste au bord du trou, au XIXe siècle, avec pour seule certitude que personne de vivant n'a jamais vu ce qu'il y a en bas. Tu comprends alors pourquoi on détournait le regard.
Le 26 janvier 1893, une corde nouée à un cèdre
Il a fallu un homme du cru pour franchir le pas. Pas un savant venu d'Europe, pas un explorateur en mission. Un propriétaire des pâturages d'alentour, de Terra-Chã, qui s'appelait Cândido Corvelo. Ces terres étaient les siennes, et ce trou aussi, d'une certaine manière. On raconte qu'il voulait simplement savoir.
Le 26 janvier 1893, avec José Luís Sequeira et quelques compagnons, Cândido Corvelo noue une corde au tronc d'un cèdre penché au bord du gouffre, et se laisse glisser dans le noir. C'est, autant qu'on le sache, la première descente connue de l'Algar do Carvão. Quelques jours plus tard, le 31 janvier, le petit journal local *O Cartão de Visita* raconte l'affaire. Deux hommes de l'île sont allés voir le fond du puits que l'on disait sans fond, et ils en sont remontés vivants.
« Tu te rends compte de ce que ça demande ? » murmure Hélène, et je vois bien que la chercheuse est émue. « Pas de casque, pas de harnais, pas de lampe électrique. Une corde, un arbre, et la volonté de descendre là où toute l'île te répète depuis l'enfance qu'il ne faut pas aller. »
Benedita sourit. « Chez nous, on dit que Corvelo n'avait peur de rien. La vérité, c'est peut-être juste qu'il connaissait sa terre mieux que sa terre ne se connaissait elle-même. »
Pense à la lumière, ce jour-là. En haut, le disque pâle du ciel rétrécit à mesure qu'on descend. Les voix deviennent des échos. La corde mord les paumes. Et à chaque mètre, l'air se refroidit, s'alourdit d'humidité, prend ce goût minéral que l'on ne sent nulle part ailleurs que sous terre. Corvelo et Sequeira avançaient dans quelque chose que personne n'avait nommé encore, parce que la science qui allait le nommer n'existait pas tout à fait.
Pendant ce temps, de l'autre côté de l'Europe
C'est là que l'histoire devient vertigineuse, et c'est Hélène qui pose le doigt dessus, son carnet ouvert sur les genoux pendant que nous reprenons la route.
« Regarde bien les dates, me dit-elle. 1893, deux hommes d'une petite île de l'Atlantique descendent une cheminée de volcan à la corde. Et en Angleterre, il faut attendre 1895 pour qu'Édouard-Alfred Martel réussisse la première descente complète de Gaping Gill, dans le Yorkshire. Martel, c'est le père de la spéléologie moderne. On lui doit le mot, la méthode, les premières revues. Et pourtant, deux ans avant son exploit le plus célèbre, des Açoriens sans titre ni théorie avaient déjà fait, chez eux, le même geste. »
Elle laisse le silence travailler. Dehors, les vaches noires et blanches broutent entre les murets. « L'histoire de l'exploration, reprend-elle, on la raconte souvent depuis les capitales. Les sociétés savantes, les académies, les hommes à moustache qui publient. Mais le courage, lui, se moque des académies. Il y avait, ce matin de janvier 1893, autant d'audace au bord de l'Algar do Carvão qu'au bord de n'importe quel gouffre anglais. »
Rui hoche la tête, lui qui mesure tout. « Et ce qu'ils ont trouvé en bas valait la descente. »
Car le fond de l'Algar n'est pas une simple cave. C'est une cathédrale. La cheminée s'élargit en une salle immense où la pluie, filtrée par la roche pendant des milliers d'années, forme une lagune d'eau claire et froide, immobile comme un miroir. Et sur les parois, une rareté géologique : des stalactites, non pas de calcaire comme dans les grottes ordinaires, mais de silice, nées lentement de l'eau qui traverse la lave. Rui en parle avec la tendresse d'un homme qui voit une chose que peu de gens comprennent. « La silice met un temps fou à se déposer. Chaque centimètre, c'est des siècles. Tu as sous les yeux une horloge que personne ne remonte. »
Nous descendons à notre tour, par les marches taillées aujourd'hui dans la roche, et la lumière du jour tombe du puits comme dans une église tombe la lumière d'un vitrail. En bas, le son change. Nos voix se posent, feutrées. L'eau ne fait aucun bruit. On comprend, dans ce silence, pourquoi les anciens de l'île hésitaient : un lieu pareil ne demande pas qu'on le visite, il demande qu'on se taise.
Senhor Jacinto et la bouche de la terre
En remontant vers la sortie, nous croisons un vieil homme assis sur un muret, casquette enfoncée, un chien couché à ses pieds. Il s'appelle Jacinto, il est de Terra-Chã, et il a grandi à quelques champs d'ici. Benedita le connaît, l'embrasse, lui présente ses voyageurs. Il nous regarde longuement, puis désigne le cône du menton.
« Quand j'étais petit, dit-il, ma grand-mère ne disait pas l'Algar. Elle disait la bouche. La bouche de la terre. On raconte qu'au fond, il n'y avait pas d'eau mais un passage, et que ce passage descendait si loin qu'il rejoignait l'enfer. Les gens jetaient une pierre et comptaient. Tant qu'on entend la pierre, disait-on, on est encore chez les vivants. »
Il rit doucement, d'un rire sans moquerie. Hélène, fidèle à elle-même, pose la question de l'historienne : « Et vous y croyiez, à ce passage ? »
« Moi ? Non. Mais ma grand-mère, oui, et sa mère avant elle. » Il hausse les épaules. « Une île, c'est petit. Il faut bien que l'inconnu habite quelque part. Alors il habitait là, dans le trou. »
C'est toute la beauté de la légende, et toute sa prudence : on raconte que l'Algar menait aux entrailles du monde, que c'était la gorge d'un ogre de pierre, que les pierres jetées n'en finissaient pas de tomber. Mais Hélène, en bonne chercheuse, remet les choses d'aplomb avec douceur : il n'y a pas de passage vers l'enfer, seulement une lagune de pluie et des siècles de silice. Le mystère n'en souffre pas. Il change seulement de nature. Ce qui faisait peur aux anciens n'était pas un monstre, c'était l'immensité du temps, trop grande pour une seule vie humaine.
Une table à Angra, le soir venu
Le soir, nous redescendons vers Angra do Heroísmo, et l'on nous ouvre la porte d'une vieille maison de pierre où l'on cuisine comme on cuisinait. L'odeur te prend dès le seuil : le vin chaud, l'oignon fondu, le clou de girofle. Sur la table arrive l'alcatra, la vraie, celle de Terceira. Un morceau de bœuf mijoté des heures entières dans un vase de terre cuite, avec du vin rouge, de l'ail, du poivre en grains et ces épices que les Découvertes ont jadis débarquées sur l'île. La viande ne se coupe pas, elle cède. On la mange avec la massa sovada, ce pain doux et moelleux qui boit la sauce.
« Goûte ça », me dit Benedita en remplissant les verres d'un vin blanc sec et minéral, un Verdelho des Biscoitos, né de vignes basses enfermées dans des petits enclos de pierre noire, les currais, qui les protègent du vent de l'Atlantique. Le vin est vif, salin presque, et il réveille la lourdeur du plat.
Rui mange en silence, concentré, comme il regarde une coulée de lave. Hélène, elle, parle, parce que le bon vin lui délie l'esprit. « Tu te rends compte que tout, ici, vient du volcan ? La pierre des murs, la terre du vignoble, l'eau de l'Algar. Vous vivez sur le feu et vous en faites un dîner. » Benedita sourit : « On n'a pas le choix. Le volcan, ici, ce n'est pas un décor. C'est le propriétaire. »
Et puis viennent les queijadas da Dona Amélia, ces petits gâteaux sombres et serrés, au miel, à la cannelle, à la mélasse et aux raisins secs, saupoudrés de sucre glace. On les dit nés à Angra au XIXe siècle, offerts à la reine Amélia lors de sa visite en 1901, qui leur a laissé son nom. La chaleur de l'assiette, le craquement du sucre, le parfum de cannelle qui monte : Terceira tient dans cette dernière bouchée autant que dans son volcan.
Ce que la terre garde
Nous ressortons dans la nuit açorienne. Le ciel, enfin décidé, s'est dégagé, et les étoiles tombent jusqu'à la mer. Quelque part derrière nous, dans l'île noire, l'Algar do Carvão referme sa bouche sur sa lagune immobile et ses stalactites qui poussent d'un cheveu par siècle.
Toi, ami lecteur, pense à Cândido Corvelo une dernière fois. Un homme de Terra-Chã qui, un matin d'hiver 1893, a noué une corde à un cèdre et décidé que l'inconnu ne lui ferait plus peur. Il n'a laissé ni traité, ni académie, ni statue. Juste une entaille dans le silence, deux ans avant que l'Europe savante ne fasse, ailleurs, le même geste célèbre.
Il y a des courages qui n'entrent pas dans les livres d'histoire. Ils restent au bord des trous, sur les îles, dans la mémoire d'une grand-mère qui appelait ça la bouche de la terre. Et c'est peut-être pour eux, justement, qu'on écrit.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Portugal · Type de lieu : Grottes
Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.
Si ces récits te touchent, soutenir ce travail te coûtera moins qu'un café et un verre de vin portugais. Pour 5€ par mois, tu ne te contentes pas de soutenir un auteur indépendant : tu rejoins une communauté, celle des Ibérophiles actifs, et tu participes, chaque mois, à la naissance d'un récit. Tu votes pour l'histoire qui t'intéresse et que tu veux voir écrite. Si ton choix l'emporte, ton nom rejoint le Hall des Co-auteurs, visible de tous, et tu entres automatiquement dans le Grand Prix annuel, avec à la clé 5 jours offerts à Setúbal. Un texte que tu pourras raconter et débattre lors de tes dîners, avec tes amis et tous ceux avec qui tu partages ton amour pour le Portugal et l'Espagne, un texte qui aidera d'autres Ibérophiles à mieux découvrir ces terres. Chaque mois, ta voix compte à nouveau, et fait grandir un peu plus cette communauté vivante et participative.
Et tant que tu es membre, la Bibliothèque entière t'est ouverte : 14 ebooks déjà écrits, pour une valeur totale de 138,60€, inclus dans ton abonnement.
Si un jour tu pars, aucun ebook ne disparaît vraiment : tu pourras toujours les racheter à l'unité, pour 9,90€ chacun.
Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir.
Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.







