Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Ta chronique de voyage en Espagne sur Teruel, avec Diego de Marcilla et Isabel de Segura (XIIIe siècle), au temps où l'Aragon dresse ses tours mudéjares aux confins de la Reconquista, tandis qu'en Italie, trois siècles plus tard, Matteo Bandello (1554) donnera à Vérone les amants que l'Europe entière appellera Roméo et Juliette.
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Les amants de Teruel : cinq ans de retard, huit siècles de silence
Comment deux corps retrouvés sous une église d'Aragon ont donné à l'Espagne son Roméo et Juliette, bien avant Vérone
Tu sais, il y a des histoires que l'on croit fabriquées pour faire pleurer, jusqu'au jour où l'on se penche sur deux corps bien réels. En 1555, sous le sol de l'église San Pedro de Teruel, des ouvriers tombent sur deux dépouilles desséchées, posées côte à côte, une main de l'homme tendue vers la femme. La ville, qui se racontait depuis trois siècles l'amour impossible de Diego et d'Isabel, tient soudain quelque chose qu'elle peut toucher. Pas une preuve, non. Mais un trouble, et le trouble, parfois, vaut mieux qu'une preuve.
C'est pour ce trouble précis que je suis monté jusqu'ici, sur ce plateau d'Aragon où l'hiver pince et où la terre a la couleur de la brique. Teruel ne se visite pas comme Séville ou Grenade. Elle se mérite. Il faut vouloir y aller, grimper vers ses mille mètres d'altitude, pousser la porte de ses églises de briques et de céramique. Et là, entre deux tours qui montent vers un ciel dur, on comprend que cette petite capitale de province garde l'une des plus belles et des plus discutées légendes d'amour d'Occident. Je te propose de la démêler avec moi, fil par fil, en séparant ce que l'on sait de ce que l'on raconte.
Premiers pas sous les tours de brique
Nous arrivons par la Plaza del Torico un matin où le froid te mord les oreilles. Au centre, sur une colonne, un taurillon de bronze minuscule veille sur la ville, et déjà Chiara rit de ce gardien de poche. Chiara est venue d'Italie, chercheuse, spécialiste de la novella de Matteo Bandello, cet auteur du XVIe siècle à qui l'on doit tant d'histoires tragiques passées ensuite chez les Anglais. Elle a tenu à faire le voyage, parce que, dit-elle, on ne comprend pas Vérone si l'on ignore Teruel.
À côté d'elle, Louis observe déjà le haut des façades, la tête renversée. Français, restaurateur de tours mudéjares, il a passé sa vie à remonter des briques et à nettoyer des céramiques vernissées sur des chantiers des deux côtés des Pyrénées. Il ne regarde pas une église, il regarde un assemblage, un appareillage, un savoir-faire.
Milagros, elle, est d'ici. Sa famille habite le quartier de San Pedro depuis des générations, à deux pas de l'église où dorment les amants. C'est elle qui nous guide, qui connaît les ruelles et les ombres. Regarde bien, toi qui lis ces lignes : il faut toujours, dans une ville comme celle-ci, quelqu'un dont les grands-parents ont joué sous les mêmes voûtes. Milagros nous promet un café brûlant avant tout le reste, et nous la suivons, l'haleine fumante, le long des murs tièdes de soleil levant.
Une ville dressée aux confins d'un royaume
Teruel est une ville née d'une volonté politique. Quand le roi Alphonse II d'Aragon la refonde en 1171, il s'agit de tenir la frontière sud du royaume, face aux terres encore musulmanes. On y installe des chrétiens, mais aussi, et c'est là tout le sel de l'endroit, une population mudéjare, ces musulmans demeurés en terre chrétienne, maçons et céramistes de génie. Ce sont eux qui donnent à Teruel son visage unique.
Louis s'arrête longuement devant la Torre de San Martín et celle d'El Salvador, deux tours jumelles par l'esprit. Il nous montre comment la brique dessine des losanges, des arcs entrelacés, et comment la céramique vernissée, le vert, le blanc, le turquoise, s'incruste dans la maçonnerie comme des pierres précieuses dans un bijou. Sous la lumière rasante du matin, l'ensemble scintille vraiment. Il nous explique, sans jamais nous prendre de haut, que ces tours servaient aussi de passage, qu'on marche parfois sous elles, et que l'art mudéjar d'Aragon n'a pas volé sa place sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, où il figure depuis 1986. La tour et le toit de la cathédrale Santa María de Mediavilla, les tours et églises de San Pedro et de San Martín, la tour d'El Salvador, tout cela a été reconnu cette année-là.
Toi qui me lis, imagine des artisans posant une à une des céramiques pour qu'elles brillent encore huit siècles plus tard, dans une ville qu'ils savaient exposée, fragile, menacée. Il y a dans ce soin une forme d'espérance qui me bouleverse à chaque fois. On ne décore pas ainsi une frontière que l'on croit condamnée.
À table, pendant que la ville se réchauffe
Vers midi, Milagros nous pousse dans un mesón aux murs de pierre, à l'écart du vent. La salle bruisse de conversations en aragonais rapide, des chaises raclent, une porte de cuisine bat et laisse passer, à chaque fois, une bouffée d'ail rôti et de romarin. La chaleur du lieu te tombe sur les épaules comme une couverture.
On nous sert d'abord de fines tranches de jamón de Teruel, ce jambon de la province qui porte une appellation d'origine protégée, séché ici même dans l'air froid et sec des hauteurs. Il fond, salé et doux à la fois, presque sucré sur la langue. Puis arrive le plat qui fait la fierté de tout l'Aragon, le ternasco, cet agneau jeune rôti lentement, la peau craquante, la chair qui se détache de l'os sous la simple pression de la fourchette. La graisse chaude, le thym, le vin qui déglace, tout cela monte au nez avant même la première bouchée. Louis ferme les yeux. Chiara demande du pain pour saucer, et Milagros approuve d'un hochement de tête, c'est ainsi qu'on mange ici.
Au dessert, Milagros commande pour nous des suspiros de amante, les soupirs de l'amant, une petite douceur de la province née, justement, en souvenir des deux morts de San Pedro. Œuf, sucre, beurre, une pointe de fromage frais, cela se défait en bouche sans résistance, et je te jure que le nom n'a rien d'une coquetterie touristique quand tu le goûtes en pensant à l'église toute proche. On accompagne le tout d'un vin espagnol de la terre, servi frais, un peu rêche, bien de son pays. Rien, dans ce repas, ne vient d'ailleurs. Tout tient à cette province, à cet air, à ce froid.
On raconte que deux enfants s'étaient juré d'attendre
L'après-midi, devant l'église San Pedro, nous rencontrons Amparo, une femme du quartier qui veille sur l'entrée du mausolée. Elle a cette façon de baisser la voix que prennent les gens qui vont raconter une chose cent fois répétée mais jamais usée. Écoute, nous dit-elle, on raconte que, vers 1217, vivaient ici deux enfants de bonne famille, Diego de Marcilla et Isabel de Segura.
Ils s'aimaient depuis l'enfance. Mais Diego était cadet, sans fortune, et le père d'Isabel ne voulait pas d'un gendre sans le sou. On raconte qu'un pacte fut scellé. Diego partirait chercher la fortune à la guerre, et Isabel l'attendrait cinq années, jour pour jour. Cinq ans, pas un de plus. Il partit, se couvrit de gloire et d'or au loin. Et il revint. Mais il revint le soir du dernier jour, quand déjà le délai venait d'expirer, quand déjà, le matin même, Isabel avait été mariée à un autre, Don Pedro de Azagra, seigneur d'Albarracín.
Amparo marque un silence. On raconte que Diego se glissa cette nuit-là dans la chambre des jeunes mariés et supplia Isabel d'un seul baiser, un seul, pour pouvoir mourir. Qu'elle refusa, par fidélité à l'époux qu'on venait de lui donner. Et que Diego, le cœur rompu, tomba mort à ses pieds. Le lendemain, pendant les funérailles, une femme voilée s'approcha du corps, se pencha, posa enfin sur ses lèvres le baiser refusé la veille, et s'effondra, morte à son tour. C'était Isabel.
Chiara, qui a tout écouté sans rien dire, intervient alors, avec douceur. Elle nous rappelle qu'il ne faut pas confondre la ferveur et la preuve. Le même motif, dit-elle, ce retard fatal, cet amour tué par cinq ans d'absence, court dans toute la littérature européenne. On le trouve déjà chez Boccace, vers 1353, dans l'histoire de Girolamo et Salvestra. On le retrouvera chez Bandello en 1554, à Vérone, et c'est de là que viendra, par ricochet, le Roméo et Juliette que tu connais. Qui a inspiré qui, personne ne le tranchera jamais vraiment. Et toi, ami lecteur, où places-tu la frontière entre la vérité d'un peuple et la vérité d'un document ?
Deux momies, et une légende qui refuse de mourir
Ce qui rend Teruel différente de Vérone, c'est ceci : ici, il y a des corps. En 1555, lors de travaux dans l'église San Pedro, on exhume deux dépouilles momifiées. La ville, aussitôt, y reconnaît ses amants. En 1560, on leur donne un tombeau. Dès lors, la légende cesse d'être une simple histoire du soir. Un notaire de la ville, Juan Yagüe de Salas, la met en vers au début du XVIIe siècle, en 1616. Le dramaturge Juan Pérez de Montalbán en fait une pièce imprimée en 1635. L'histoire voyage, s'endort, se réveille.
Elle se réveille surtout en 1837, quand Juan Eugenio Hartzenbusch donne au théâtre de Madrid son drame romantique Los amantes de Teruel. Le succès est immense, et c'est lui qui installe pour de bon le couple dans l'imaginaire espagnol. Suivront un opéra de Tomás Bretón en 1889, puis, au siècle suivant, plusieurs adaptations au cinéma, car qui a déjà cherché un film sur les amants de Teruel sait que chaque génération a voulu les filmer à sa manière. La légende, tu le vois, se nourrit d'elle-même, siècle après siècle.
Aujourd'hui, les deux amants reposent dans un mausolée moderne, sous des gisants d'albâtre sculptés par Juan de Ávalos au siècle dernier. Il a eu une idée déchirante. Les deux figures tendent la main l'une vers l'autre, mais leurs doigts ne se touchent pas tout à fait. Un souffle les sépare encore. Milagros nous confie que, petite, elle venait là en sortant de l'école, et qu'elle regardait ces mains fixement, persuadée qu'un jour, si elle attendait assez, elles finiraient par se rejoindre. Chaque mois de février, la ville entière se déguise et rejoue le drame lors des Bodas de Isabel de Segura, et les rues redeviennent médiévales le temps d'un week-end.
Ce que l'on emporte de Teruel
Nous ressortons à la tombée du jour. La lumière a changé, les briques des tours ont viré à l'orange profond, et le froid revient par en dessous. Louis ne dit plus rien, lui le technicien, lui qui mesure tout. Chiara non plus. Il y a des endroits qui imposent le silence, et ces deux mains d'albâtre qui ne se touchent pas en font partie.
Je repense au pacte des cinq ans. À ce retard d'un seul soir. À l'idée qu'une vie entière puisse basculer sur quelques heures de trop. Peut-être est-ce cela, au fond, que la ville garde si précieusement : non pas la certitude que ces deux-là ont existé, mais le rappel que l'amour, comme les villes de frontière, se construit en sachant qu'il pourrait ne pas durer, et qu'on le décore quand même, patiemment, comme on incruste une céramique dans un mur. Toi qui me lis, dis-moi, à quoi tiendrait ton propre délai de cinq ans ?
Catégorie : Personnages · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.







