Ta chronique de voyage en Espagne sur les terrasses de Banyalbufar à Majorque, avec les vignerons de la malvoisie et les marchands qui portaient ce vin jusqu'à Londres (XVe siècle), au temps où l'Europe entière s'arrachait le vin doux que les Anglais appelaient malmsey, tandis qu'en Angleterre le duc de Clarence mourait à la Tour de Londres en février 1478 et entrait dans la légende par un tonneau.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Tu sais, il y a des villages qu'on traverse en voiture sans jamais s'arrêter. La route de la Serra de Tramuntana en est pleine. Elle tourne, elle plonge, elle remonte, et de temps en temps un virage s'ouvre sur quelque chose qui ressemble à une erreur de perspective : une montagne entière taillée en escalier, du sommet jusqu'à la mer, comme si quelqu'un avait voulu offrir des marches à la Méditerranée.
Banyalbufar apparaît comme ça. D'un coup, après un virage. Deux cent cinquante habitants à l'année, quatre sommets autour, et sous les maisons de pierre blonde une chose que peu de visiteurs regardent vraiment : cent soixante kilomètres de murs montés à sec, sans mortier, pierre contre pierre. Cent soixante kilomètres. Pour un village où tout le monde se connaît.
Je suis arrivé un matin de fin septembre, quand la lumière est encore franche mais que l'air a déjà lâché la chaleur de l'été. Ça sentait le pin chaud et le sel. Et quelque part en contrebas, un bruit régulier, presque agacant, qu'on ne comprend qu'après plusieurs minutes : de l'eau. De l'eau qui coule, en permanence, dans un système que personne n'a réparé en profondeur depuis mille ans.
L'escalier que personne n'a fini de monter
Nous étions trois à descendre le premier chemin, ce matin-là, plus moi.
Aina ouvrait la marche. Vingt-cinq ans, mallorquine, petite-fille de vigneron, née à quelques kilomètres d'ici. Elle marchait comme on marche chez soi, sans regarder ses pieds, la main traînant sur le haut des murs par habitude plus que par besoin.
Derrière, Eleanor prenait des notes debout, ce qui est un exploit sur un sentier pareil. Anglaise, trente-trois ans, elle travaille sur Shakespeare et sur le commerce du vin à la Renaissance, ce qui est une combinaison plus logique qu'elle n'en a l'air, tu vas voir.
Et Tomeu fermait la marche. Quarante-quatre ans, mallorquin, œnologue. Il ne disait rien. Il touchait les feuilles.
« Tu entends ? » a demandé Aina en s'arrêtant net.
On s'est arrêtés. Le bruit d'eau était partout et nulle part, sous la terre, derrière les pierres, sous nos pieds.
« Ça, c'est arabe », a-t-elle dit. « Tout ça. »
Elle avait raison, et le chiffre fait tourner la tête quand on le sort au milieu d'un champ. Le système hydraulique de Banyalbufar remonte à l'occupation musulmane de l'île. Soixante-dix hectares de terrasses, cent quatre-vingt-dix bassins, dix-huit kilomètres de canaux, et ces fameux cent soixante kilomètres de murs. L'eau descend d'un bassin à l'autre par gravité, chaque bassin retenant sa part avant de céder le reste au suivant. Mille ans plus tard, ça fonctionne encore. Pas comme une ruine qu'on entretient pour les photos. Comme une plomberie qui marche.
Les Mallorquins appellent ces terrasses des marjades, et les murs qui les soutiennent des marges. Le mot vient d'une racine arabe qui porte l'idée de retenue, de retard, de contrôle. Retenir l'eau. Retenir la terre. Retenir la pente qui, sans ces murs, aurait glissé dans la mer depuis longtemps.
Tomeu s'est accroupi et a posé la paume à plat sur une pierre.
« Personne n'a coulé ça. Quelqu'un l'a posée. Et quelqu'un d'autre la repose quand elle tombe. »
Toi qui me lis, arrête-toi une seconde sur cette idée. Ce paysage n'est pas un décor. C'est un objet fabriqué, entretenu, réparé, génération après génération, par des gens dont personne ne connaît les noms. Le jour où on cesse de le réparer, il redescend.
Le vin que Londres réclamait par tonneaux
Le nom du village dit déjà tout. Banyalbufar vient de l'arabe, et on le traduit le plus souvent par le vignoble au bord de la mer.
Parce qu'avant les tomates, avant les pommes de terre, avant les randonneurs et les voitures de location, ces terrasses portaient de la vigne. Et pas n'importe laquelle. De la malvoisie.
Eleanor a refermé son carnet à ce moment précis, ce qui chez elle est un signe.
« En Angleterre, on l'appelait le malmsey », a-t-elle dit. « Et c'était une folie. »
Elle n'exagérait pas. Le mot malmsey est une déformation anglaise de malvasia, qui vient lui-même de Monemvasia, un port fortifié du Péloponnèse. Le vin est d'abord grec, puis crétois, quand Venise règne sur la Crète et inonde l'Europe de ce liquide sucré, dense, chargé en sucre et en alcool, donc capable de supporter des semaines de mer sans tourner. Dans une Europe du Nord qui buvait aigre, ce vin-là arrivait comme une révélation.
L'Angleterre en devient folle au XVe siècle. Les archives d'Eton conservent la mention d'un bail de taverne à Sandwich, dans le Kent, daté du 4 décembre 1458 : le locataire s'engage à payer cinq livres le tonneau de malmsey fourni, contre six livres treize shillings et quatre pence pour du rouge ou du blanc ordinaire. Le vin grec coûtait moins cher que le reste, et pourtant c'était lui le vin de prestige. Vers 1570, l'Angleterre en importe encore quelque vingt millions de litres par an.
« Et c'est là que ça devient intéressant pour vous », a repris Eleanor en se tournant vers Tomeu. « La Grèce et la Crète n'ont jamais suffi. La demande était telle que le cépage a débordé. Chypre. Et l'Espagne. »
Tomeu a hoché la tête lentement, sans sourire.
« Alors on a planté ici pour étancher la soif des Anglais. »
« Pour étancher la soif de tout le monde. Les Anglais buvaient seulement plus fort. »
Regarde bien, toi qui lis ces lignes, ce que ça raconte. Ces murs sous nos pieds, ces canaux, cette eau qu'on discipline depuis mille ans, tout ça a fini par servir un marché lointain, une mode de cour, une envie de sucre dans des pays où le raisin ne mûrit pas. Un village accroché à une falaise des Baléares travaillait, sans le savoir vraiment, pour des tables de Londres.
Ce qu'on raconte encore devant un verre
Nous sommes remontés vers le village en fin de matinée, et c'est là que nous avons rencontré Sebastià.
Il devait avoir soixante-dix ans passés, en bleu de travail, agenouillé devant une brèche dans un mur. À côté de lui, un tas de pierres triées par taille, comme un jeu d'enfant sérieux. Il remontait un marge effondré à l'hiver. Il nous a regardés, a essuyé ses mains sur son pantalon, et a accepté la conversation avec la lenteur de quelqu'un qui a tout son temps et le sait.
Quand Aina a prononcé le mot malvoisie, il a levé les yeux.
« Ah. Alors on va vous raconter le roi. »
On raconte, ici, que Jaume I d'Aragon aimait ce vin à la déraison. Qu'il en avait goûté, qu'il ne l'avait plus oublié, et que ce goût-là aurait pesé dans sa décision de venir prendre l'île. Une conquête pour un vin. Sebastià l'a dit exactement comme ça, avec le plaisir tranquille de quelqu'un qui a servi cette histoire cent fois et qui la trouve toujours bonne.
Eleanor a attendu poliment la fin, puis a posé la question qu'on sentait venir.
« Jaume I prend Majorque en 1229. Et les sources font arriver le cépage sur l'île au XVe siècle. »
Sebastià a haussé une épaule, sans se vexer.
« Deux siècles. Oui. » Un silence. « C'est une belle histoire quand même. »
Il avait raison, et Eleanor aussi, et c'est précisément ce que j'aime dans ces moments. La légende ne devient pas fausse parce qu'on l'a datée. Elle change simplement de nature. Elle cesse d'être une information pour devenir ce qu'elle a toujours été : la façon dont un village se raconte sa propre valeur. Ici, on a fait un vin si bon qu'un roi serait venu le chercher les armes à la main.
Mais Eleanor n'en avait pas fini, et sa légende à elle est plus sombre.
Le 18 février 1478, George Plantagenêt, duc de Clarence, frère du roi Édouard IV, est exécuté en secret à la Tour de Londres après une condamnation pour trahison. Peu après, une rumeur se répand : il ne serait pas mort par la hache, mais noyé dans un tonneau de malmsey. Un siècle plus tard, Shakespeare s'empare de la scène dans Richard III et la grave dans la mémoire anglaise pour toujours. Il cite d'ailleurs ce vin dans deux autres pièces, comme on cite une chose que tout le monde connaît.
« Et c'est vrai ? » a demandé Aina.
« Non », a répondu Eleanor. « Enfin, on ne peut pas le prouver. L'exécution était privée, les historiens penchent pour une décapitation, et la noyade est apparue après coup. C'est probablement une image. On l'a noyé dans son vice. »
Tomeu a eu ce petit rire de professionnel.
« Deux légendes. Un roi qui envahit pour un vin, un duc qui meurt dedans. Ce vin a un problème avec la vérité. »
Ce que les terrasses donnent quand elles ne donnent plus de vin
À une heure, Sebastià a posé sa dernière pierre de la matinée et nous a indiqué du menton une porte ouverte, plus haut dans la rue. « Allez manger. Moi je finis. »
La salle est minuscule, six ou sept tables, un ventilateur qui brasse l'air sans conviction, et une terrasse étroite qui donne droit sur le vide. En dessous, les marjades descendent, et derrière elles la mer, plate et dure sous le soleil de midi. Ça sentait l'huile d'olive chaude et l'ail, cette odeur qui te prend dès la porte et qui décide pour toi de ce que tu vas commander.
Tomeu a commandé pour tout le monde, ce que je laisse toujours faire aux gens qui sont chez eux.
D'abord du pa amb oli. Du pain brun un peu sec, frotté de tomate de ramallet, cette variété d'île qu'on garde pendue en grappes tout l'hiver, arrosé d'huile d'olive de la Serra, et par-dessus des tranches de sobrassada, cette charcuterie au paprika qu'on ne trouve nulle part ailleurs qu'aux Baléares. Ça se mange avec les doigts. L'huile coule sur le poignet. Personne ne s'en excuse.
Puis le tumbet, dans un plat de terre encore brûlant qu'on n'ose pas toucher. Aubergines, poivrons, pommes de terre, courgettes, chaque légume frit séparément avant d'être empilé en couches et noyé sous une sauce tomate cuite lentement. C'est un plat qui a l'air simple et qui ne l'est pas du tout. Chaque étage garde son goût. L'aubergine fondante, la pomme de terre qui tient encore sous la dent, le poivron qui sucre tout l'ensemble.
Eleanor a été la première à voir ce que je n'avais pas vu.
« Attends. » Elle a posé sa fourchette. « Les pommes de terre. Les tomates. C'est ça qu'on a planté à la place de la vigne, après le phylloxera ? »
Aina a hoché la tête, la bouche pleine.
« Alors on est en train de manger le siècle où le vin a disparu. »
Personne n'a répondu tout de suite. On a juste regardé le plat autrement. Toi qui me lis, c'est un des moments que je préfère dans ce métier, quand l'histoire cesse d'être une chose qu'on raconte et devient une chose qu'on a dans l'assiette.
Avec ça, Tomeu avait fait ouvrir une bouteille de la malvoisie sèche du village. Froide, tendue, avec ce fond salin que donnent les vignes de bord de mer. Elle tenait tête au tumbet sans jamais l'écraser.
Le dessert est arrivé sans qu'on l'ait demandé. Le gató, le gâteau d'amande majorquin, dense, légèrement sableux, servi tiède avec une boule de glace à l'amande qui fondait déjà sur le bord de l'assiette. Les amandiers sont partout sur cette île, et ce gâteau est de ceux qu'on apprend à faire à la maison bien avant de le commander quelque part.
Et à la fin, avec l'addition, le patron a posé sur la table quatre petits verres de hierbas sans rien dire. C'est l'usage ici, on ne le demande pas et on ne le paie pas. Une liqueur d'une trentaine de plantes, héritée des préparations que les moines et les apothicaires distillaient au XVIe siècle contre les épidémies. Amère, sucrée, glacée. Ça ferme un repas comme on ferme une porte.
Le pied de vigne oublié dans un jardin
Ce qui est arrivé ensuite n'est pas une légende, et c'est pour ça que ça m'a bouleversé.
En 1891, le phylloxera atteint Banyalbufar. Le puceron dévore les racines, le vignoble meurt, et il ne se relève pas. Les terrasses ne restent pas vides pour autant, parce qu'un village de montagne ne peut pas se permettre de laisser dormir soixante-dix hectares : on y plante des tomates, des pommes de terre. La vigne, elle, disparaît. Le vin qui avait fait le nom du lieu s'arrête net.
Pendant presque cent ans, il n'y a plus de malvoisie à Banyalbufar.
Puis, dans les années 1980, une poignée d'habitants tombe par hasard sur un pied survivant, oublié dans le jardin de quelqu'un. Un seul. Malade, épuisé, mais vivant.
Ils l'envoient en Italie pour un assainissement complet, puis le font multiplier in vitro. Deux cent cinquante plants en sortent. Deux cent cinquante. Autant que d'habitants dans le village, ce qui est une coïncidence, mais une coïncidence qui donne envie de s'asseoir un moment.
En 1999, un programme financé par le gouvernement des Baléares produit des clones sains, débarrassés des virus, agronomiquement solides. En 2000, un ancien maire, Toni Mora, fonde la coopérative Malvasia de Banyalbufar avec cinq amis. Des gens qui donnent leurs terres, leurs soirées, leurs week-ends. En 2006, cette malvoisie devient la première d'Espagne à obtenir un certificat sanitaire, et elle est encore la seule.
Aina écoutait Tomeu raconter ça et elle regardait ailleurs, vers la mer.
« Mon grand-père disait qu'il ne le reverrait pas. »
Elle n'a rien ajouté. Il n'y avait rien à ajouter.
Toi, ami lecteur, tu as peut-être déjà rêvé d'un endroit comme celui-ci. Un village où l'on connaît les noms, où la mer est en bas, où la lumière fait ce qu'elle fait ici en fin d'après-midi. C'est une envie légitime et je ne vais pas te la vendre avec des adjectifs. Mais si tu viens, regarde d'abord les murs.
Parce que ce qui tient ce paysage debout, ce n'est ni le climat ni la vue. Ce sont des gens qui remontent des pierres tombées, qui curent des canaux, qui taillent en terrasses là où aucune machine ne monte, et qui ont attendu cent ans pour retrouver un cépage. Ce village ne se visite pas vraiment. Il s'entretient.
Ce qui pousse encore quand les voitures sont reparties
Nous avons fini la journée à la coopérative, dans la rue principale, un local minuscule où l'on vend trois vins.
Tomeu a servi. Le sec d'abord, tendu, salin, avec cette amertume d'écorce que donnent les vignes de bord de mer. Puis le doux. Et là, franchement, on comprend le XVe siècle. C'est épais sans être lourd, c'est le miel et l'abricot sec, ça reste longtemps, ça réchauffe la poitrine. On comprend qu'on ait chargé ça dans des tonneaux pour trois semaines de mer. On comprend même, l'espace d'une gorgée, qu'on ait pu inventer un roi qui traverse la Méditerranée pour ça.
Dehors, la lumière tombait sur les terrasses et les murs projetaient leurs ombres en lignes parallèles, très nettes, jusqu'en bas. Les dernières voitures de la journée passaient sur la route de corniche sans ralentir. Une heure plus tôt, on aurait dit un point de vue. Maintenant, on voyait un chantier de mille ans.
Sebastià était toujours là-haut, sur son mur. Il lui restait quatre ou cinq pierres à poser avant la nuit.
« Sa pedra sap on ha d'anar », avait-il dit dans l'après-midi, quand Eleanor lui avait demandé comment il choisissait. La pierre sait où elle doit aller.
Et toi, lecteur de l'ombre, quand tu regardes un paysage, que vois-tu vraiment ? Une carte postale, ou le travail de milliers de mains anonymes qui ont décidé, un jour, que cette pente valait la peine qu'on la retienne ?
Le vin de Banyalbufar a nourri des cours étrangères, a traversé une pièce de Shakespeare, a disparu pendant un siècle, et il est revenu d'un jardin. Il ne se boit presque nulle part ailleurs. La production se compte en milliers de litres, pas en millions. C'est peu. C'est surtout entêté.
Un peu plus loin dans l’archipel, le port de Mahón a lui aussi gardé la trace d’un regard anglais posé sur les Baléares, mais celui-là s’est joué à coups de canons plutôt que de vers.
Catégorie : Vins · Pays : Espagne · Type de lieu : Vignobles
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— Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




























































































