Ta chronique de voyage en Espagne sur Campo de Criptana, avec Miguel de Cervantès (1547-1616), au temps où l'Espagne des Habsbourg hérissait la Manche de moulins à vent, tandis qu'aux Pays-Bas les mêmes ailes de toile asséchaient déjà des lacs entiers, jusqu'au polder du Beemster drainé en 1612.
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Tu sais, il y a des paysages qui existaient bien avant qu'un écrivain ne pose les yeux dessus, et qui pourtant nous semblent aujourd'hui sortis tout entiers de ses pages. Campo de Criptana est de ceux-là. Quand je monte le dernier raidillon qui mène à la Sierra de los Molinos, ce matin d'octobre, la lumière est encore basse et rase, elle glisse sur les crépis blancs et fait ressortir chaque pierre des tours rondes. Dix moulins se tiennent là, alignés sur la crête, immobiles, la toile de leurs ailes repliée. Ils attendent le vent comme ils l'attendent depuis des siècles.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ces silhouettes trapues, coiffées de leur toit conique, tu crois les connaître avant même de les avoir vues. C'est le pouvoir d'un seul chapitre de roman, publié en 1605, d'avoir transformé des machines agricoles en créatures de légende. Mais avant d'être des géants, ces moulins ont d'abord été du travail, du grain, du pain. Et c'est cette histoire-là, la vraie, que je suis venu chercher sur cette colline de Castille-La Manche, avec deux compagnons de route qui connaissent le lieu mieux que personne.
Deux voix pour lire la crête
Dolores m'attend devant l'un des moulins, une grosse clé de fer à la main. Elle est d'ici, de Castille-La Manche, née à quelques rues de cette colline, et elle tient ouvert au public l'un de ces bâtiments que les touristes photographient sans toujours savoir ce qu'ils regardent. Elle a cette façon tranquille des gens qui n'ont rien à prouver sur leur propre terre. « Entre », me dit-elle simplement, en poussant la porte basse. L'intérieur sent la farine ancienne, le bois sec et la poussière chaude. Une odeur qui ne trompe pas, celle d'un lieu qui a vraiment moulu du grain.
Miguel nous rejoint quelques minutes plus tard, le souffle court d'avoir monté trop vite. Lui n'est pas d'ici, mais il aurait pu l'être. C'est un meunier passionné de mécanique ancienne, le genre d'homme qui caresse une poutre comme d'autres caressent le dos d'un cheval. Il lève aussitôt la tête vers le mécanisme suspendu au-dessus de nos têtes, ce grand engrenage de bois qui reliait autrefois les ailes à la meule. « Celui-ci est d'origine », murmure-t-il, presque pour lui seul. Et je vois dans ses yeux qu'il ne plaisante pas.
Toi qui me lis, tu attends peut-être des dates précises, pas seulement des impressions. Tu as raison. Alors installons-nous, tous les trois, sur le petit muret de pierre qui domine la plaine, et laissons Dolores et Miguel démêler ensemble ce que la crête raconte vraiment.
Trente géants pour nourrir un royaume
La première chose que Dolores tient à corriger, c'est le nombre. « Les gens croient qu'il y a toujours eu dix moulins. Faux. » De ces collines, au temps de leur splendeur, se dressaient plus de trente moulins à vent. Trente machines qui tournaient au-dessus de la Manche, cette immense plaine céréalière du centre de l'Espagne, pour transformer le blé en farine. Aujourd'hui, il en reste dix, répartis entre la Sierra de los Molinos et le Cerro de la Paz. Le reste a été emporté par le temps, l'abandon, la modernité qui a rendu inutiles ces moulins mus par le seul souffle de l'air.
Miguel prend le relais, parce que c'est sa langue à lui, celle des rouages. Sur les dix qui subsistent, trois seulement sont réellement anciens, datés du XVIe siècle, et ils conservent leur machinerie d'origine. Il les nomme avec un respect presque cérémonieux : l'Infanto, la Burleta, le Sardinero. Les sept autres ont été reconstruits à partir de 1900, fidèles au modèle, mais plus jeunes de trois cents ans. « La différence, tu la sens quand tu poses la main sur le bois », dit-il en me guidant vers l'axe central. La pièce est lourde, patinée, marquée par des générations de meuniers. « Ça, c'est le geste de milliers de journées de vent. »
Ce que ces trois vétérans nous disent, c'est l'Espagne de Philippe II, celle des Habsbourg, un empire immense qui avait pourtant faim, et dont le pain dépendait du grain de plaines comme celle-ci. Le moulin à vent n'était pas un ornement pittoresque. C'était une technologie, une des plus efficaces de son temps, capable de moudre là où l'eau manquait, sur ces terres sèches où pas une rivière ne tourne une roue. Campo de Criptana, cette terre de géants comme on l'appelle aujourd'hui, était d'abord une terre de meuniers.
Le matin où un hidalgo y a vu des ennemis
Il faut maintenant parler de l'homme sans qui tu ne serais probablement jamais monté jusqu'ici. Miguel de Cervantès, né en 1547, mort en 1616. En 1605 paraît la première partie de son roman, cette histoire d'un pauvre hidalgo qui a tant lu de récits de chevalerie que sa raison s'en est allée. Au chapitre huit de ce livre, Don Quichotte aperçoit dans la plaine trente ou quarante moulins à vent. Et son esprit malade les transforme aussitôt en géants aux longs bras, qu'il faut combattre au nom de la justice. Il éperonne Rossinante, lance en avant, et charge. Une aile le cueille, le soulève, le jette au sol avec sa monture. Sancho accourt, effaré. Le chevalier, meurtri, jure qu'un enchanteur jaloux a changé ses géants en moulins au dernier instant.
Dolores raconte cette scène comme on raconte une histoire de famille. Elle sait que la tradition locale place ici, sur ces collines de Campo de Criptana, l'inspiration de ce passage devenu l'un des plus célèbres de la littérature mondiale. Elle a raison d'en être fière. Mais elle a aussi l'honnêteté de nuancer, et c'est ce qui rend son récit crédible. Cervantès ne nomme jamais précisément Campo de Criptana dans ce chapitre. Plusieurs villages de la Manche revendiquent la scène. Ce qui est certain, c'est que ce paysage de moulins alignés, tel qu'on le voit encore ici, correspond exactement à ce que l'écrivain décrit, et que la géographie du roman traverse toute cette région.
Ce que je trouve vertigineux, toi qui aimes l'histoire autant que moi, c'est le renversement. Cervantès n'a rien inventé du décor. Les moulins existaient, réels, utiles, prosaïques. Il a simplement prêté à un fou le pouvoir de les voir autrement. Et depuis quatre siècles, c'est sa vision de fou qui a gagné. Nous montons sur cette crête pour voir des géants. Les meuniers, eux, montaient pour moudre.
Les mêmes ailes, une tout autre bataille
Miguel, en mécanicien qu'il est, ramène toujours la conversation à la technique, et il pose une question qui me hante depuis un moment. Ces moulins de la Manche, tournant au XVIe siècle pour moudre le grain, avaient-ils des cousins ailleurs en Europe ? La réponse est oui, et elle est honnête à poser, sans forcer un lien qui n'existe pas. Il n'y a pas de fil direct entre Campo de Criptana et le nord du continent, pas d'ingénieur flamand venu monter ces tours castillanes. Mais il y a un parallèle, et il est saisissant.
À la même époque, très loin au nord, dans les Provinces-Unies, les mêmes ailes de toile tournaient sur des moulins presque identiques de silhouette. Sauf qu'elles ne servaient pas d'abord à moudre. Elles servaient à pomper l'eau, à assécher des lacs entiers pour arracher des terres à la mer. Le grand polder du Beemster, au nord d'Amsterdam, fut drainé de cette manière et achevé en 1612, quelques années à peine après la parution du premier Don Quichotte. Songe à cette coïncidence. Pendant qu'un hidalgo de papier chargeait des moulins espagnols en les prenant pour des géants, de vrais moulins hollandais livraient une bataille bien réelle, silencieuse, contre l'eau, et gagnaient sur elle des champs entiers.
La même invention, deux visages. Ici, la lutte contre la sécheresse d'une plaine assoiffée, où le vent supplée à l'absence de rivières. Là-bas, la lutte contre le trop-plein d'eau d'un pays qui vit sous le niveau de la mer. Miguel sourit en écoutant cela. « Le vent ne choisit pas son camp », dit-il. « Il tourne, c'est tout. Ce sont les hommes qui décident ce qu'ils lui font faire. » Je note la phrase. Elle vaut toutes les leçons d'ingénierie.
La table sous le géant
Midi nous prend par surprise, comme toujours quand on parle trop bien. Nous redescendons vers le village, dans une petite salle fraîche aux murs chaulés, où l'on nous installe près d'une fenêtre qui laisse entrer la rumeur de la rue. Je ne te donnerai pas le nom de l'endroit, parce que je n'ai pas pu vérifier son âge, et je me refuse à nommer une maison qui pourrait avoir fermé quand tu liras ces lignes. Mais la table, elle, était bien réelle.
On nous apporte d'abord un vin rouge de la Manche, de ceux qui portent l'appellation de ce vaste vignoble castillan, le plus étendu du monde. Il est charnu, un peu rustique, avec ce fond de soleil séché qu'ont les vins des plateaux. Puis arrive le plat que j'espérais, celui que Cervantès lui-même cite dès la première page de son roman, dans la description de ce que mangeait Don Quichotte : les duelos y quebrantos, ces oeufs brouillés au lard et au chorizo que l'on servait le samedi. Le nom, intraduisible, évoque les deuils et les brisures. Dans l'assiette, c'est doré, fumant, généreux, le gras du lard fondu qui nappe l'oeuf, la pointe de piment du chorizo qui réveille tout.
Dolores rompt le pain, Miguel remplit les verres. On entend le grésillement lointain d'une poêle en cuisine, une chaise qu'on racle, le tintement du vin dans le verre. La chaleur de l'assiette me monte au visage. Sous la dent, le pain croustille, l'oeuf est fondant. C'est une cuisine sans façon, une cuisine de gens qui travaillaient dur et mangeaient pour tenir jusqu'au soir. Pour finir, on nous glisse une flor manchega, cette fleur de pâte frite trempée dans le miel, croquante et sucrée, qui craque et se brise entre les doigts. Je comprends, à cet instant, pourquoi les récits de tables partagées touchent tant. Ce n'est pas la nourriture. C'est le fait d'être trois, assis, à l'ombre d'un géant de pierre.
Ce que raconte le vieil Anselmo
En sortant, un vieil homme est assis sur un banc au pied du village, le dos tourné au soleil, le regard vers les moulins. Anselmo, qu'il s'appelle. Il a vu passer, dit-il, plus de touristes que d'oiseaux migrateurs. Quand je lui demande ce que sa grand-mère racontait sur ces collines, son visage se plisse d'un plaisir ancien.
On raconte que, les nuits de grand vent, quand les ailes des moulins abandonnés se remettaient à tourner toutes seules, sans grain à moudre et sans meunier pour les guider, ce n'était pas le hasard. C'étaient, disait-on, les géants que Don Quichotte avait cru voir, revenus se dégourdir les bras dans l'obscurité, furieux d'avoir été démasqués. Les enfants du village, longtemps, ont couru se cacher au premier gémissement du bois. « Bien sûr que c'est faux », ajoute aussitôt Anselmo, avec un clin d'oeil. « Le vent fait tourner ce qui n'est pas freiné, voilà tout. » Miguel, à côté de moi, hoche la tête, satisfait qu'on rende au vent ce qui appartient au vent. Mais je vois bien qu'au fond, ni l'un ni l'autre ne renoncerait tout à fait à la version des géants. C'est cela, une légende bien tenue : on sait qu'elle n'est pas vraie, et on l'aime quand même.
Quand la crête se vide
Le soir tombe, et les cars de touristes ont plié bagage. La Sierra de los Molinos nous appartient de nouveau, à Dolores, à Miguel et à moi. La lumière a changé, elle est devenue miel, puis cendre. Les moulins, un à un, deviennent des ombres découpées sur le ciel. On comprend, à cette heure, comment un esprit fatigué de lectures a pu y voir autre chose que des machines.
Ce site est protégé, classé bien d'intérêt culturel depuis le 3 mai 2002, et c'est justice. Non pas parce qu'un romancier y a promené un fou magnifique, mais parce que ces trois tours du XVIe siècle, l'Infanto, la Burleta, le Sardinero, tiennent encore debout avec leurs rouages d'époque, témoins d'un temps où le pain dépendait du vent. Le reste, la gloire littéraire, est venu par-dessus, comme une seconde vie.
Toi qui me lis, si tu montes un jour sur cette crête, fais les deux voyages à la fois. Vois d'abord les meuniers, le grain, l'effort, la vérité prosaïque du travail. Et puis, quand le vent se lèvera et fera gémir le bois, laisse toi aller, un instant, à voir des géants. Cervantès, quelque part, t'y autorise.
Un peu plus loin sur cette même terre de la Manche, un village dont Cervantès n'a jamais voulu écrire le nom garde, lui aussi, l'empreinte discrète du chevalier à la triste figure.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Espagne · Type de lieu : Villages
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