Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Ta chronique de voyage en Espagne sur le château de Javier, avec François-Xavier et Ignace de Loyola (XVIe siècle), au temps de la conquête de la Navarre par la Castille et de la naissance de la Compagnie de Jésus, tandis qu'en France sept étudiants prononçaient les vœux de Montmartre le 15 août 1534.
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Javier, le château d'où un cadet de Navarre est parti convertir l'Asie
Comment le fils cadet d'une famille vaincue par la Castille a quitté sa forteresse pour mourir, quarante-six ans plus tard, en vue des côtes de la Chine
Tu sais, il y a des maisons qui semblent trop petites pour les destins qu'elles ont vus naître. Le château de Javier est de celles-là. Il se dresse au sud de la Navarre, sur une avancée de terre ocre, à une dizaine de kilomètres de Sangüesa, là où la plaine commence à se froisser avant de monter vers les Pyrénées. De loin, tu crois voir un donjon trapu, quelques tours, un rempart recousu. Rien qui annonce que d'ici est parti, un jour, un homme qui allait poser le pied en Inde, au Japon, et mourir aux portes d'un empire qu'il n'a jamais pu atteindre.
Ce matin-là, le vent descend des montagnes et sent la résine et la pierre chaude. Une cloche sonne quelque part, grêle, puis se tait. Je suis venu ici parce qu'un nom me poursuivait depuis des semaines, celui de François-Xavier, Francisco de Jasso y Azpilicueta pour l'état civil, saint François Xavier pour l'histoire. Et parce que je voulais comprendre une chose simple : comment un cadet sans héritage, né dans une famille du mauvais côté d'une guerre, finit patron des missions d'un bout à l'autre de l'Asie.
Je ne suis pas seul. Trois compagnons de route m'accompagnent, comme souvent. Séverine, historienne française qui a passé sa vie penchée sur le Paris universitaire du XVIe siècle, marche en tête, carnet déjà ouvert. Joaquín, architecte espagnol qui restaure des châteaux pour les arracher à l'oubli, pose la main sur le rempart et la retire couverte de poussière rousse, comme on tâte le pouls d'un vieux. Et Itziar, de Sangüesa, qui a fait la marche de Javier plus de fois qu'elle ne saurait les compter, nous regarde avec l'affection un peu moqueuse des gens d'ici pour ceux qui découvrent.
« Vous arrivez par le plus beau côté », dit-elle. « C'est celui qu'il voyait, lui, enfant, quand il remontait du village. »
Un cadet sans royaume
Francisco naît ici le 7 avril 1506. Il est le dernier d'une fratrie, le petit, celui à qui, dans les familles nobles de l'époque, on ne destine ni les terres ni le nom. Son père sert le roi de Navarre, ce royaume minuscule et obstiné coincé entre la France et la Castille. Et c'est là que tout bascule.
« En 1512, la Castille envahit la Navarre », explique Séverine, et sa voix prend ce ton égal qu'elle garde pour les dates qui comptent. « Le début d'une guerre qui dure plus de dix-huit ans. La famille de Francisco choisit le camp navarrais, le camp français. Le camp des perdants. »
Joaquín hoche la tête devant la maçonnerie. Il lit le château comme un livre de comptes. « Regarde les reprises de pierre, là, et là. Ce mur n'a pas toujours eu cette forme. »
Il a raison. En 1516, après que les frères de Francisco ont rejoint une tentative navarro-française pour chasser les Castillans, le cardinal Cisneros fait démanteler une partie de la forteresse familiale. On abat le mur d'enceinte extérieur, les portes, deux tours. On comble les fossés. On rabat le donjon de moitié. Le château de Javier, quand le petit Francisco a dix ans, n'est plus une place forte : c'est un avertissement en pierre, dressé pour rappeler aux vaincus qu'ils ont perdu.
Toi qui me lis, imagine cet enfant. Son père est mort en 1515, quand il avait neuf ans. Sa maison est à moitié décapitée sur ordre d'un cardinal. Son royaume n'existe presque plus. Il ne lui reste, pour tout capital, qu'un nom qui n'ouvre plus aucune porte et une intelligence qui, elle, en ouvrira beaucoup.
La chambre de Sainte-Barbe
En 1525, Francisco quitte la Navarre pour Paris. Il entre au collège Sainte-Barbe, dans le quartier latin, pour y étudier les arts. Il y restera onze ans.
« C'est ici que le cadet sans royaume devient quelqu'un », dit Séverine, et je sens qu'elle touche à son sujet de prédilection. « Paris, à ce moment-là, c'est le cœur intellectuel de l'Europe. Et dans une même chambre vont se retrouver trois hommes qui vont changer l'histoire de l'Église. »
Elle énumère, et pour une fois je la laisse faire, parce que les noms valent le détour. Francisco partage son logement avec un Savoyard doux et scrupuleux, Pierre Favre. Puis arrive un troisième, plus âgé, un ancien soldat basque qui boite d'une jambe fracassée par un boulet à Pampelune, et qui a troqué l'épée contre une idée fixe : Ignace de Loyola.
« On raconte qu'Ignace a eu du mal avec Francisco », glisse Itziar. « Le jeune Navarrais était brillant, ambitieux, un peu vaniteux. Il voulait réussir, briller, pas se donner. »
Séverine sourit. « La phrase qu'Ignace lui répétait est restée. Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme ? Il la lui a répétée jusqu'à ce qu'elle entre. »
Le 15 août 1534, sept étudiants, dont Francisco, Ignace et Pierre Favre, se retrouvent dans une crypte, sur la colline de Montmartre, et prononcent des vœux privés de pauvreté, de chasteté, et de service. C'est de ce serment-là, en France, sur une butte parisienne, que naîtra la Compagnie de Jésus. Le château de Javier est à plus de mille kilomètres, à demi démoli, et son enfant cadet vient de poser, sans le savoir encore, la première pierre d'un édifice bien plus vaste.
Le serment et la route de Lisbonne
Francisco est ordonné prêtre en 1537. Les années qui suivent, le petit groupe de Montmartre se cherche une mission. Elle vient d'un roi étranger.
Joaquín, qui aime les mécaniques et les logistiques, s'arrête net quand je raconte la suite. « Attends. C'est le roi du Portugal qui l'envoie ? Pas l'Espagne ? »
Oui. Jean III de Portugal cherche des hommes pour ses possessions des Indes. Le choix se porte sur Francisco presque par accident, à la dernière minute, parce qu'un autre est tombé malade. Il part pour Lisbonne, ce dernier rivage de l'Europe d'où s'élancent les caravelles.
Le 7 avril 1541, jour de ses trente-cinq ans, il quitte Lisbonne à bord du Santiago, en compagnie du nouveau vice-roi des Indes, Martim Afonso de Sousa. Pense à ce détail, toi qui me lis : un Navarrais, formé à Paris, embarque sous pavillon portugais pour l'autre bout du monde, le jour même de son anniversaire. Les frontières que nous croyons si solides, l'histoire les traverse sans ralentir.
La traversée est interminable. On double le cap de Bonne-Espérance, on hiverne au Mozambique. Il faut plus de treize mois. Le 6 mai 1542, François Xavier débarque enfin à Goa, capitale de l'Inde portugaise. De là, il ne s'arrêtera plus : la côte de la Pêcherie, Malacca, les Moluques, puis le Japon, où il arrive en 1549 et apprend qu'on ne convertit pas un archipel sans d'abord en comprendre la langue et la fierté.
Une table à Sangüesa
Le soleil est haut quand nous redescendons vers Sangüesa. Itziar nous pousse dans une venta de bord de route, une salle basse où la lumière entre par une seule fenêtre et pose un rectangle blanc sur les tomettes usées. Ça sent l'ail qui dore, le pain chaud, et cette odeur un peu fumée qui te dit que quelqu'un, en cuisine, s'occupe sérieusement d'un agneau.
On nous sert justement du cordero al chilindrón, l'agneau mijoté longuement avec le poivron, la tomate et l'oignon, une sauce rouge et épaisse où il faut tremper le pain. La viande se détache de l'os sans qu'on insiste. Joaquín ferme les yeux à la première bouchée. « Ça, dit-il, c'est la Navarre de l'intérieur, celle qui ne se raconte pas, qui se mange. »
Itziar remplit nos verres d'un rosado de Navarra, ce rosé de grenache dont la région a fait une fierté, sec et franc, couleur de pelure d'oignon. Le verre est froid contre la paume, l'air de la salle tiède sur la nuque, et le brouhaha des tables voisines monte et retombe comme une respiration. On parle fort, ici, et on rit.
Au dessert, une cuajada, ce caillé de brebis pâle et tremblant qu'on arrose de miel et de quelques noix concassées. Séverine, qui n'est pourtant pas du genre à s'attendrir, repose sa cuillère et avoue qu'elle comprend soudain pourquoi un enfant partait d'ici à regret. Itziar nous verse pour finir un fond de pacharán, cette liqueur de prunelles couleur de grenat, âpre et douce à la fois, que la Navarre protège comme un secret. « Chez nous, dit-elle, un repas sans pacharán, ce n'est pas un repas, c'est un arrêt de ravitaillement. »
Mourir en vue de la Chine
La dernière étape de Francisco, c'est la Chine. Il la veut à toute force, persuadé que c'est la clé de l'Asie entière. Mais l'empire Ming est fermé, interdit aux étrangers. Il attend, sur une île minuscule au large de Canton, Shangchuan, un passage qui ne vient pas.
C'est là qu'il meurt, début décembre 1552, fiévreux, épuisé, à quelques encablures d'une terre où il ne mettra jamais le pied. Il a quarante-six ans. Entre la forteresse à demi démolie de son enfance et ce rocher battu par les vents de la mer de Chine, il a traversé un monde que presque personne, de son temps, n'avait vu en entier.
« Et le plus étrange, dit Joaquín en regardant au loin, c'est qu'il n'a jamais rien construit. Pas un palais, pas une cathédrale. Rien que des routes parcourues. »
Il a raison, et c'est peut-être cela, le vrai monument de Javier : non pas la pierre, mais la distance.
La légende du Christ qui transpirait
Avant de repartir, Itziar nous entraîne dans la petite chapelle du château, celle du Santo Cristo. Dans la pénombre, un crucifix de bois sombre, le visage incliné, les lèvres esquissant presque un sourire.
« On raconte », dit-elle à voix basse, et je reconnais le ton de ceux qui aiment une histoire sans avoir besoin d'y croire tout à fait, « on raconte que pendant l'agonie de Francisco, là-bas, en Chine, ce Christ-ci s'est mis à transpirer du sang. Jour après jour, pendant des années, disent les anciens, au rythme des angoisses de leur saint lointain. »
Séverine, fidèle à elle-même, pose la nuance qu'il faut. « Les témoignages écrits sont tardifs, et la dévotion a brodé beaucoup. L'historienne en moi n'a rien à en faire. » Elle marque un temps. « Mais la mère de famille en moi comprend très bien pourquoi un village a eu besoin de croire que sa pierre pleurait quand son enfant mourait si loin. »
Personne ne répond. Le sourire du Christ, dans la pénombre, ne tranche pas.
Ce que la pierre garde
Dehors, la lumière a tourné. Le château n'est plus ocre mais presque rose, et les Pyrénées, au fond, ont pris ce bleu d'ardoise qui précède le soir. Joaquín passe une dernière fois la main sur le rempart recousu. Itziar regarde la route qui descend vers Sangüesa, celle que des milliers de pèlerins remontent chaque mois de mars pour la marche de Javier.
Je repense au cadet sans royaume, à la chambre de Paris, au navire parti de Lisbonne un jour d'anniversaire. Toi qui me lis, dis-toi ceci : les lieux les plus modestes abritent parfois les plus longues trajectoires. On croit visiter un château. On visite en vérité le point de départ d'une ligne qui fait le tour de la Terre.
« Un voyage ne commence jamais là où on croit », murmure Itziar en refermant la grille. Et je crois que c'est la phrase la plus juste qu'on puisse poser sur ces murs.
Catégorie : Personnages · Pays : Espagne · Type de lieu : Châteaux
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
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