Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage en Espagne sur le château de Jarandilla de la Vera, avec Charles Quint (XVIe siècle), au temps où l'empereur abdiqué attendait que Yuste soit prêt (hiver 1556-1557), tandis qu'à Gand, la ville flamande où il était né en 1500 et devenue belge, on se souvenait déjà de l'enfant parti régner sur un empire sans couchant.

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Jarandilla de la Vera, le château où l'empereur a appris à attendre

Trois mois d'hiver pour le maître d'un monde, parce qu'une maison n'était pas finie

Tu sais, il y a des lieux qui ne racontent pas une gloire mais une parenthèse. Jarandilla de la Vera est de ceux-là. Avant le monastère, avant la mort, avant la légende, il y a eu ce château carré planté au pied de la sierra de Gredos, et un homme qui portait encore sur ses épaules le poids de la moitié de la terre connue. Cet homme venait de tout abandonner. Il lui restait à apprendre la chose la plus difficile pour un empereur : patienter.

Nous arrivons un matin de novembre, par la route qui monte depuis la plaine du Tiétar. La Vera sent l'eau et le bois mouillé. Les gorges descendent de la montagne en filets glacés, les châtaigniers ont viré au cuivre, et une fumée tiède flotte entre les toits de pierre brune. Au bout du village, le château dresse sa tour crénelée dans un ciel bas. Aujourd'hui, une enseigne discrète annonce un Parador. En 1556, on y attendait le plus grand personnage d'Europe.

Si tu as lu l'histoire de Yuste, le monastère où l'empereur né à Gand est venu mourir, tu connais la fin. Voici ce qui vient juste avant. Car on raconte toujours Yuste, le dernier refuge, et presque jamais ce château où Charles Quint a posé ses malles pendant que les maçons finissaient sa vraie maison, quelques kilomètres plus haut.

Premiers pas sur la terre d'un empereur fatigué

Sophie nous attend déjà sous le porche. C'est notre historienne gantoise, celle qui connaît Charles Quint comme un membre de sa propre famille. Elle est née à quelques rues de l'endroit où lui-même a vu le jour, et elle a cette manière de parler de l'empereur comme d'un vieil oncle encombrant et génial.

« Tu te rends compte », me dit-elle en remontant le col de son manteau, « il est né à Gand en 1500, dans une ville d'eau et de brume, et il a choisi de mourir ici, au bout d'une vallée espagnole. Entre les deux, il y a eu la moitié du monde. Et puis ce château, pour trois mois. »

Hugo, lui, regarde déjà les murs. C'est notre pragmatique, ingénieur, l'homme qui restaure des monuments de la Renaissance et qui ne peut pas s'empêcher de lire un bâtiment comme un plan. Il passe la main sur l'appareil de granit, soupèse l'épaisseur d'une embrasure.

« Du solide », dit-il simplement. « Un château de seigneurs, pas une forteresse de frontière. On a bâti ça pour durer, pas pour résister à un siège. »

Remedios ferme la marche. Elle est de Cuacos de Yuste, le village au pied du monastère, et toute La Vera est inscrite dans sa mémoire comme sur une carte ancienne. Elle connaît les noms des sources, les fêtes, les histoires qu'on ne trouve dans aucun livre. C'est elle qui nous servira de fil, aujourd'hui, entre les pierres et les gens.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes : nous ne sommes pas devant un palais. Nous sommes devant une salle d'attente. La plus somptueuse salle d'attente de l'histoire d'Espagne.

Le château de granit de Jarandilla de la Vera au pied de la sierra de Gredos, tour crénelée carrée, châtaigniers cuivrés d'automne, ciel d'hiver bas et gris, lumière froide du matin

Un empereur qui avait décidé de disparaître

Pour comprendre ce château, il faut comprendre ce que Charles Quint venait de faire. En 1555 et 1556, dans les salons de Bruxelles, il avait fait l'impensable. Il avait rendu ses couronnes, l'une après l'autre. Les Pays-Bas d'abord, puis l'Espagne, puis, peu à peu, la dignité impériale elle-même. L'homme qui avait régné sur l'Espagne, les Flandres, une partie de l'Italie, l'Allemagne et un empire américain dont il n'avait jamais vu les rivages, choisissait de tout déposer.

« On a du mal à mesurer », murmure Sophie. « Les rois, à l'époque, meurent sur le trône. Lui décide de partir vivant. Il est malade, rongé par la goutte, mais ce n'est pas seulement ça. Il veut finir sa vie en prière, loin, dans un coin d'Espagne qu'il a choisi lui-même. »

Il quitte la Flandre à l'automne 1556. La traversée vers le nord de l'Espagne, puis la longue route vers le sud, à travers la Castille, jusqu'aux contreforts de Gredos. Un cortège lent d'un empereur fatigué, de ses serviteurs, de ses horloges, de ses tableaux. Imagine la scène, toi qui me lis : des chariots sur des chemins boueux, un homme de cinquante-six ans que la goutte fait souffrir à chaque cahot, et au bout de la route, une vallée perdue dont il attend le silence.

Mais en arrivant à La Vera, il y a un contretemps très humain. Sa maison n'est pas prête. Les appartements qu'on lui construit contre le monastère de Yuste ne sont pas finis. Alors l'empereur du monde fait ce que ferait n'importe quel voyageur dont la location n'est pas disponible. Il attend chez des amis.

Le château des comtes d'Oropesa

Ces amis, ce sont les comtes d'Oropesa. Leur château de Jarandilla, bâti dès le XVe siècle par Fernando Álvarez de Toledo, alors comte d'Oropesa, est la plus belle demeure de la vallée. C'est là que Charles Quint s'installe à la fin de 1556, en invité.

Hugo s'arrête dans la cour intérieure. La lumière y tombe en biais, découpant les galeries de pierre.

« Regarde l'épaisseur des murs », dit-il. « En hiver, dans cette vallée humide, c'est précieux. Un malade de la goutte a besoin de chaleur sèche, de feu, de pièces qu'on peut fermer. Ce château, c'était le meilleur abri possible en attendant Yuste. »

Trois mois. L'empereur reste là environ trois mois, de son arrivée à la fin de l'automne jusqu'au tout début de février. Trois mois pendant lesquels le centre du pouvoir européen n'est plus Bruxelles ni Valladolid, mais cette salle voûtée où un homme épuisé lit son courrier, écoute la messe, surveille l'avancée des travaux un peu plus haut dans la montagne.

Et toi, ami lecteur, arrête-toi un instant sur cette idée. Le maître d'un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, réduit pour un hiver à l'impatience d'un homme qui attend que sa maison soit habitable. Il n'y a pas de meilleure leçon sur ce que vaut vraiment le pouvoir, à la fin.

Le 3 février 1557, enfin, les appartements de Yuste sont prêts. L'empereur quitte Jarandilla et gagne le monastère, à quelques kilomètres de là. Il y vivra un peu plus d'un an. Il y mourra le 21 septembre 1558. Mais c'est une autre histoire, celle que tu connais déjà.

Cour intérieure du château de Jarandilla de la Vera, galeries de pierre Renaissance, lumière d'hiver oblique, arcades de granit, atmosphère de demeure seigneuriale du XVIe siècle

Une table de La Vera, à la nuit tombée

Le soir, nous redescendons au village. Remedios nous emmène dans une petite salle basse où le feu ronfle dans une cheminée noircie. Pas d'enseigne illustre, pas de nom à retenir, juste une maison où l'on mange ce que la vallée donne.

D'abord, l'odeur. Avant même les plats, c'est le pimentón de la Vera qui te prend, cette odeur fumée, profonde, presque sucrée, qui monte de la cuisine. Ici, le piment rouge sèche au bois de chêne, lentement, dans des séchoirs appelés secaderos, et il parfume tout. C'est le trésor de la vallée, protégé par une appellation d'origine.

On nous apporte des migas veratas, ce plat de pain rassis effrité, doré à la poêle avec de l'ail, du lard et ce fameux pimentón. C'est rustique, chaud, réconfortant. La croûte croustille sous la dent, l'intérieur reste moelleux, et le piment fumé te réchauffe de l'intérieur mieux qu'un feu.

« C'est une cuisine de berger », dit Remedios en versant le vin. « Du pain qu'on ne jette pas, un peu de viande, beaucoup de patience. Charles Quint mangeait sans doute plus raffiné là-haut, mais le feu et le pimentón, c'étaient déjà les mêmes. »

Puis vient le calderillo de cabrito, un ragoût de chevreau mijoté, dont la sauce brille sous la lumière de l'ampoule nue. La viande se détache, fondante. Hugo, qui ne parle jamais beaucoup, ferme les yeux une seconde. Sophie rit, note quelque chose sur son carnet. Dehors, on entend l'eau d'une source qui court dans la ruelle. Pour finir, Remedios sort un petit verre de licor de gloria, cette liqueur maison de la vallée, et une assiette de douceurs héritées des couvents voisins. Le sucre, l'alcool tiède, la fatigue heureuse du soir.

Tu sais, il y a des moments où un repas raconte un lieu mieux que n'importe quelle archive. Ce soir-là, autour de cette table, nous étions un peu dans le même hiver que l'empereur. Le même froid dehors, le même feu dedans, la même vallée patiente.

La légende de la Serrana de la Vera

C'est Remedios qui lance l'histoire, à la fin du repas, quand les verres sont vides et que le feu baisse.

« Ici, tout le monde connaît la Serrana », dit-elle à voix basse. « On raconte qu'une femme vivait dans la montagne, au-dessus de Garganta la Olla. Belle, sauvage, une chasseuse. On dit qu'elle attirait les bergers et les voyageurs dans sa grotte, qu'elle les séduisait, et qu'au matin elle les tuait, pour qu'ils ne racontent jamais le chemin. »

Un silence. Le vent gratte à la porte.

« On raconte qu'une fille de bonne famille avait été trahie en amour, et que, de dépit, elle s'était faite montagnarde et vengeresse. La légende dit qu'on trouvait des ossements dans sa grotte. »

Sophie, fidèle à elle-même, pose son verre et nuance aussitôt.

« Attention », sourit-elle. « La Serrana, c'est d'abord un personnage de romance, de poésie populaire. Des auteurs du Siècle d'or, comme Luis Vélez de Guevara et Lope de Vega, en ont fait des pièces de théâtre. On ne sait pas s'il a existé une vraie femme derrière tout ça. C'est une légende, pas une chronique. Mais c'est une légende tellement vivante qu'elle est devenue une part de la vallée. »

Et c'est exactement ça qui est beau. Garganta la Olla, le village où l'on situe la Serrana, se trouve à deux pas d'ici, sur la même route que celle de l'empereur. Pendant que Charles Quint comptait les jours dans son château, la montagne au-dessus de lui portait déjà cette autre histoire, plus ancienne et plus trouble. Le pouvoir en bas, le mythe en haut. La Vera garde les deux dans le même pli de terrain.

Sentier de montagne au-dessus de Garganta la Olla dans la sierra de Gredos, forêt de châtaigniers et de chênes, gorge d'eau vive, brume accrochée aux sommets, atmosphère de légende Château de Jarandilla de la Vera (aujourd'hui Parador de Jarandilla), tour et façade en granit, Cáceres, Extremadura, Espagne

Ce que l'attente a laissé dans les pierres

Le lendemain, nous repartons par la route qui monte vers Yuste. Le château de Jarandilla s'éloigne derrière nous, petit, presque modeste au milieu de ses toits bruns. On comprend mal, quand on passe vite, que ce carré de granit a abrité pendant trois mois le destin de l'Europe.

Remedios s'arrête un instant, se retourne. « Les gens d'ici disent que l'empereur a aimé cette vallée avant même d'arriver à Yuste », dit-elle. « Qu'il regardait les montagnes depuis la tour. Que, pour une fois, personne ne lui demandait rien. »

C'est peut-être la vraie raison pour laquelle il a choisi La Vera. Pas Yuste seul, mais toute cette vallée où le temps se replie, où l'eau descend sans se presser, où un homme peut enfin n'être qu'un homme. Le château de Jarandilla n'a pas été un palais. Il a été le premier endroit, depuis des décennies, où Charles Quint n'avait plus rien à décider.

Toi qui me lis, la prochaine fois que tu attendras quelque chose, une maison, une réponse, une vie nouvelle, pense à ce château. Pense à l'empereur du monde qui, un hiver, a dû patienter comme tout le monde, et qui y a peut-être trouvé, sans le savoir, les premiers jours de sa paix.

Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir.

Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Catégorie : Personnages  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Châteaux

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