Chaves, la forteresse que le Portugal a reprise en dix jours

Trás-os-Montes
September 23, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant la Torre de Menagem du château de Chaves, Trás-os-Montes, Portugal

Ta chronique de voyage au Portugal sur Chaves, la forteresse de Trás-os-Montes, avec le maréchal Soult et le général Francisco da Silveira au XIXe siècle, au temps de la deuxième invasion napoléonienne et de la guerre péninsulaire, tandis qu'en Angleterre on prépare le débarquement d'Arthur Wellesley qui chassera les Français du Portugal au printemps 1809.

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Chaves, la forteresse que le Portugal a reprise en dix jours

Comment une ville tombée en trois jours a effacé sa défaite en moins de deux semaines, et ce que le maréchal Soult n'avait pas prévu

Le 12 mars 1809, la forteresse de Chaves se rend presque sans combattre. Vingt-trois mille soldats français viennent de franchir la frontière, cinquante pièces d'artillerie roulent derrière eux, et la vieille place forte du nord du Portugal, mal armée, mal approvisionnée, ne tient pas. Trois jours. Il n'a pas fallu davantage au maréchal Soult pour planter ses aigles sur les remparts de Trás-os-Montes.

Tu connais ce genre d'endroit. Une ville qui a l'air d'avoir toujours perdu, tapie entre ses collines, oubliée des grands récits de la guerre. Sauf que Chaves n'a pas dit son dernier mot. Une dizaine de jours après sa chute, elle sera reprise, rue par rue, par un général que personne n'attendait plus. Et cette fois, c'est la garnison française qui posera les armes.

Ce matin, je remonte l'avenue qui mène au centre ancien. L'air sent le bois brûlé et le jambon fumé, cette odeur de Trás-os-Montes qui ne trompe jamais un voyageur. Le Tâmega coule en contrebas, lent, couleur d'étain sous un ciel de mars encore hésitant. J'ai rendez-vous avec deux compagnons de route au pied de la vieille tour. Nous allons remonter ensemble le fil d'une défaite transformée en victoire, et tu vas voir que rien, dans cette histoire, ne s'est déroulé comme les manuels aiment à le résumer.

Deux voix pour une même pierre

Amélia m'attend déjà, adossée à un mur de granit tiédi par le premier soleil. Elle est de Chaves, fille et petite-fille de cette terre, et dans sa famille on se transmet depuis des générations le souvenir d'ancêtres qui servirent dans la milice locale. Quand elle parle de 1809, ce n'est pas une date pour elle. C'est une histoire de maison.

Georges arrive quelques minutes plus tard, un carnet à la main. Français, passionné de tactique napoléonienne au point d'en connaître les ordres de bataille par coeur, il regarde les hauteurs autour de la ville avec l'oeil de celui qui cherche où il aurait placé ses canons.

« Tu sens comme la ville est encaissée », me dit-il en désignant les collines. « Une cuvette. Pour un défenseur, c'est un piège. Pour Soult, une formalité. »

Amélia sourit, mais son sourire a quelque chose de tranchant. « C'est ce que les Français ont cru, oui. »

Le froid du matin pique encore les doigts. Une cloche sonne quelque part vers la vieille ville, et le pavé résonne sous nos pas. Toi qui me lis, imagine trois silhouettes qui remontent une rue en pente, l'une portée par la mémoire du sang, l'autre par la froideur des cartes, et moi entre les deux, à chercher la vérité dans cet écart. C'est souvent là qu'elle se cache.

Le 12 mars, la forteresse qui n'en était plus une

Il faut te replacer dans l'hiver 1809. Napoléon a quitté l'Espagne, laissant à ses maréchaux le soin d'achever ce qu'il croyait joué. Soult reçoit l'ordre d'envahir le Portugal par le nord et de marcher sur Porto. Le 7 mars, ses colonnes passent la frontière. Le 10, il paraît devant Chaves et somme la place de se rendre.

À l'intérieur, c'est le désordre. Les défenseurs portugais alignent environ deux mille huit cents soldats réguliers et deux mille cinq cents miliciens, appuyés sur des remparts vieillissants et cinquante canons. Sur le papier, une garnison. Dans les faits, une troupe divisée, où les officiers réguliers veulent négocier et où les miliciens, eux, veulent se battre.

« C'est ça que personne ne raconte », intervient Amélia, et sa voix monte d'un cran. « Mes ancêtres étaient parmi ceux qui refusaient de se rendre. Ils ont vu les officiers hisser le drapeau blanc et ils sont partis, furieux, rejoindre Silveira dans les montagnes. »

Georges hoche la tête, plus mesuré. « Historiquement, oui. La reddition est acceptée le 12 mars, les troupes de Soult entrent dans la ville le 13. Trois mille cinq cents prisonniers, cinquante pièces d'artillerie perdues. Sur le plan militaire, c'est une capture propre, presque sans effusion de sang. »

« Propre pour toi », murmure Amélia.

Je les laisse à leur duel de mots. Le vent s'est levé, il charrie une odeur de pluie prochaine et de terre remuée. Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Une ville peut tomber de deux manières. Par les armes, et par le renoncement de ceux qui la commandent. Chaves, ce jour de mars, est tombée surtout de la seconde.

Colonnes d'infanterie napoléonienne en manteaux gris entrant dans une petite ville portugaise fortifiée au bord d'une rivière, sous un ciel bas de mars, remparts de granit, ambiance de reddition silencieuse

La tour qui a tout vu

Nous arrivons au pied de la Torre de Menagem, le donjon médiéval qui domine encore la ville. Massive, carrée, coiffée de créneaux, elle abrite aujourd'hui un musée militaire, mais ce jour de 1809 elle regardait entrer les Français comme elle avait regardé passer tant d'armées avant eux. Chaves n'en est pas à sa première invasion. Les Romains l'appelaient Aquae Flaviae et avaient jeté sur le Tâmega un pont de pierre qui tient toujours debout, seize arches obstinées.

« Deux mille ans de sièges », souffle Georges en levant les yeux vers la tour. « Et on croit toujours que le nôtre sera le dernier. »

Torre de Menagem du château de Chaves (Castelo de Chaves), donjon médiéval carré en granit avec créneaux, Trás-os-Montes, Portugal

La garnison oubliée

Voici ce que Soult n'a pas prévu. Pressé de filer sur Porto, qu'il prendra le 29 mars, il ne laisse à Chaves qu'une petite garnison. Quelques centaines d'hommes commandés par un chef de bataillon nommé Messager. Au total, à peine plus d'un millier de combattants encore valides, et parmi eux, détail amer, cinq cents Portugais capturés qui ont accepté de servir sous l'uniforme français plutôt que la prison, et trois cents malades ou blessés. Une garnison de reste, dans une ville hostile.

Pendant ce temps, dans les montagnes, le général Francisco da Silveira rassemble ce qui reste des forces portugaises et tous ceux, comme les ancêtres d'Amélia, qui n'ont pas accepté la reddition. Silveira n'est pas un foudre de guerre selon les canons de l'époque. C'est un homme du pays, tenace, qui connaît chaque sentier. Autour du 20 mars, il paraît devant Chaves avec environ six mille hommes et resserre l'étau.

« Il n'avait presque pas d'artillerie de siège », précise Georges, et pour une fois son admiration perce. « Il a compensé par le nombre et par la colère des habitants. »

L'assaut se joue dans les rues. Les Portugais forcent l'enceinte par une ouverture que la mémoire locale appelle encore l'ouverture des Bouchers, une brèche du côté des abattoirs de la ville. Les combats sont durs, maison après maison. Près de trois cents Français y laissent la vie. Le 25 mars, après plusieurs jours de bombardement et de corps à corps, la garnison capitule. Environ mille trois cents hommes se rendent. En moins de deux semaines, Chaves a été perdue et reconquise.

« Tu vois », me dit Amélia, et cette fois sa voix s'est apaisée. « On ne nous a pas rendu la ville. On l'a reprise. »

Combat de rue au corps à corps dans une petite ville portugaise, miliciens et soldats en 1809 franchissant une brèche dans un mur de granit, fumée, lumière de fin d'après-midi, tension

Une table pour reprendre souffle

À midi, la faim nous rattrape. Nous poussons la porte d'une tasca sans enseigne, dans une ruelle du centre, de celles que seuls les gens du cru connaissent. La salle est basse, chaude, bruissante de conversations en portugais du Nord, rocailleux et rond à la fois. Une odeur de fumée et d'ail nous saute au visage dès le seuil.

On nous apporte d'abord une planche de presunto de Chaves, ce jambon fumé qui fait la fierté de la ville, coupé fin, presque translucide, salé et profond, avec ce goût de noisette que donne le séchage lent dans l'air froid des montagnes. Puis arrivent les pastéis de Chaves, ces chaussons de pâte feuilletée dorée fourrés de veau, brûlants, croustillants sous la dent, moelleux dedans. Amélia insiste pour commander un vin rouge de la région, sombre, puissant, un peu rugueux, qui tapisse le palais et réchauffe la gorge.

Pastéis de Chaves, chaussons de pâte feuilletée dorée fourrés de veau, spécialité de Trás-os-Montes

« Bois lentement », me prévient-elle en riant. « Il a le caractère d'ici. »

La chaleur du plat traverse l'assiette jusqu'à mes paumes. Georges, d'ordinaire si cérébral, ferme un instant les yeux. Nous terminons par un pudim de castanha, un flan de châtaigne parfumé à la cannelle, doux et dense, qui goûte l'automne des forêts de Trás-os-Montes même en plein mois de mars. Toi qui me lis, il y a des repas qui racontent une région mieux qu'un livre. Celui-là parle de rudesse et de générosité mêlées, exactement comme cette terre.

Ce que Wellington a fait du reste

La reprise de Chaves n'est qu'une pièce d'un jeu bien plus vaste. Pendant que Silveira reconquiert sa ville, un autre nom monte de l'autre côté de l'Europe. Arthur Wellesley, le futur duc de Wellington, débarque au Portugal avec l'armée britannique. Le 12 mai 1809, il reprend Porto à Soult lors d'une manoeuvre audacieuse, franchissant le Douro sous le nez des Français, et contraint le maréchal à une retraite précipitée vers la Galice, par les mêmes montagnes de Trás-os-Montes où Silveira l'a déjà harcelé.

« C'est là que la petite histoire rejoint la grande », dit Georges. « Sans la résistance des gens d'ici, Soult aurait eu ses arrières tranquilles. Chaves reprise, c'était une épine dans son dos. »

Il faut te souvenir que le Portugal ne se bat pas seul. L'alliance qui le lie à l'Angleterre est la plus ancienne du monde encore en vigueur, scellée par le traité de Windsor en 1386. Plus de quatre siècles plus tard, elle envoie des soldats britanniques mourir sur les rives du Douro pour la même cause. Deux nations, un maréchal français à chasser, et au milieu une petite ville de montagne qui vient de prouver qu'on pouvait lui résister.

Officier britannique en uniforme rouge de 1809 observant à la longue-vue une vallée portugaise depuis une hauteur, colonnes françaises en retraite au loin, paysage de montagnes de Trás-os-Montes

La légende de la porte ouverte

En fin d'après-midi, près du marché, nous croisons Firmino, un vieux charcutier au tablier constellé de sel, qui ferme boutique. Quand il apprend ce que nous cherchons, il s'appuie contre son étal et baisse la voix, comme on partage un secret.

« On raconte que ce ne sont pas les soldats qui ont ouvert la ville à Silveira », dit-il. « Ce sont les bouchers. La légende dit qu'une nuit, une femme du quartier des abattoirs aurait glissé la clé d'une poterne aux Portugais, et que c'est par là que tout a basculé. Elle n'aurait jamais donné son nom. »

Georges lève un sourcil, sceptique mais respectueux. « Les documents parlent d'une brèche forcée du côté des abattoirs, pas d'une clé ni d'une femme. Mais tu sais comment sont les villes. Elles préfèrent une héroïne sans visage à un mur qui s'effondre. »

Firmino hausse les épaules avec un demi-sourire. « Peut-être. Mais chez nous, on aime croire qu'une porte s'ouvre toujours de l'intérieur. »

Ne confonds jamais la légende et le fait, toi qui me lis. La brèche des Bouchers a bien existé, la femme à la clé, non, sans doute. Et pourtant l'une et l'autre disent la même vérité profonde. Chaves n'a pas été libérée par une armée venue d'ailleurs. Elle s'est rouverte de l'intérieur.

Ce que gardent les pierres

Le soir tombe quand nous redescendons vers le pont romain. Les lampadaires s'allument un à un, et leur reflet tremble sur le Tâmega. Amélia s'arrête au milieu du tablier de pierre, là où seize arches enjambent l'eau depuis presque deux millénaires.

« Ils sont tous passés par ici », dit-elle doucement. « Les Romains, les Français, les Anglais. Le pont, lui, n'a jamais changé de camp. »

Georges range enfin son carnet. Il n'a plus rien à mesurer. Une brise remonte de la rivière, fraîche, chargée d'humidité et de l'odeur des cuisines qui s'allument. Quelque part, une radio joue un fado lointain.

Toi qui me lis, souviens-toi de Chaves la prochaine fois que tu croiras qu'une bataille perdue clôt une histoire. Ici, une ville tombée en trois jours s'est relevée en une dizaine, et deux siècles plus tard, ce n'est pas la défaite qu'on raconte aux enfants. C'est la nuit où la porte s'est rouverte.

Catégorie : Grandes batailles  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Lieux de mémoire

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