Es Castell, la ville que les Anglais ont tracée à la règle

Baléares
August 27, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant le port de Cala Corb à Es Castell, Minorque, Baléares, Espagne

Ta chronique de voyage en Espagne sur Es Castell, à Minorque, avec le roi George III et son gouverneur John Mostyn (XVIIIe siècle), au temps où l'Angleterre tenait garnison au bord du port de Maó, tandis qu'à Londres le même George III s'apprêtait à perdre, en 1783, ses treize colonies d'Amérique.

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Tu sais, il y a des villes qui poussent lentement, maison après maison, siècle après siècle, jusqu'à ce que leurs rues ressemblent à des rivières qui ont oublié pourquoi elles tournent. Es Castell n'est pas de celles-là. Ici, tout est droit. Les rues se coupent à angle droit, les façades se répondent d'un trottoir à l'autre, et au centre s'ouvre une place immense, presque trop vaste pour un si petit bourg, comme si on avait prévu d'y aligner une armée. C'est exactement ce qu'on avait prévu.

Le 4 février 1771, un officier anglais du nom de John Mostyn, gouverneur de l'île, signe un ordre. Les masures qui s'étaient entassées à l'ombre du vieux château de Sant Felip doivent disparaître. On bâtira, un peu plus loin, une ville neuve, nette, militaire, dessinée d'avance. On l'appellera Georgetown, en l'honneur du roi George III. Nous sommes à Minorque, une île espagnole jusqu'au bout des ongles, et pourtant, ce matin d'hiver, c'est un souverain de Londres qu'on célèbre en traçant des rues au cordeau sur une lande balayée par la tramontane.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Tu crois entrer dans un village méditerranéen comme les autres, et tu marches en vérité dans un plan d'état-major anglais du XVIIIe siècle, resté presque intact sous le soleil.

Trois voix pour une ville au carré

Je ne suis pas seul à fouler ces pavés trop réguliers. Núria m'attend sous les arcades de la grande place. Elle est d'ici, d'Es Castell, petite-fille d'un pêcheur de la Cala Corb, et elle vit dans une maison dont les fenêtres montent et descendent à guillotine, comme à Londres, un héritage que personne autour d'elle ne trouve étrange. Elle pose la main sur un mur chaulé et sourit. « Chez nous, dit-elle, même les fenêtres ont un accent anglais. »

À côté d'elle, Charlotte déplie déjà un carnet. Elle est anglaise, historienne de l'architecture militaire, et elle a passé des années sur les garnisons britanniques de Minorque, celles qui ont tenu l'île, par intermittence, entre 1708 et 1802. Elle regarde la place comme un général regarderait un champ de manœuvres. « Cette esplanade, dit-elle, n'a jamais été une place de village. C'était une place d'armes. »

Le troisième s'appelle Bartomeu. Minorquin, arpenteur de métier, il aime les lignes droites d'un amour presque tendre. Il connaît par cœur le damier tracé par l'ingénieur du roi, et quand il marche, il compte les pas entre deux angles, comme pour vérifier que la géométrie tient toujours. « Deux cent cinquante ans plus tard, murmure-t-il, tout est encore d'aplomb. » L'air sent le sel et le romarin chauffé. Quelque part, une cloche sonne, et sa note se perd tout droit dans une rue qui file vers la mer.

Un ordre, un hiver, une ville

Charlotte raconte, et l'hiver de 1771 remonte peu à peu autour de nous. Le vieux château de Sant Felip, à l'entrée du port de Maó, était une forteresse redoutable, mais un fouillis de baraques et de tavernes avait proliféré à ses pieds, trop près des remparts au goût des ingénieurs. Un ennemi aurait pu s'y abriter. Alors on décide de tout raser et de reloger la population plus loin, dans une ville dessinée d'un seul tenant.

L'homme qui tient la plume s'appelle Patrick MacKellar, colonel, ingénieur militaire, un de ces esprits méthodiques que l'Empire britannique envoyait aux quatre coins du monde tracer des forts et des routes. Il pose un damier presque parfait, des îlots réguliers autour d'une vaste esplanade centrale, la place d'armes où la garnison se rassemblait. La ville pouvait loger jusqu'à quatre mille soldats, une fraction seulement des dizaines de milliers d'hommes qui passèrent par l'île durant le siècle britannique.

« Tu comprends, me glisse Bartomeu, ce n'est pas une ville qui a grandi. C'est une ville qu'on a posée. » Il a raison, et cela se sent sous les pieds. Chaque rue débouche sur une autre rue, chaque angle appelle son angle. Toi qui me lis, imagine un architecte qui aurait plié une île sauvage à la rigueur d'une feuille de papier quadrillé. Núria, elle, hausse les épaules avec une tendresse d'habituée. « Mon grand-père disait que les Anglais avaient tracé la ville pour ne jamais se perdre en rentrant de la taverne. »

La grande Esplanade d'Es Castell à Minorque, ancienne place d'armes britannique, entourée de façades basses georgiennes alignées, lumière rasante de fin d'après-midi, ciel clair

Fort Marlborough, la sentinelle tapie dans la crique

Nous descendons vers l'eau, là où l'île se creuse en une étroite calanque, la Cala de Sant Esteve. Et là, à demi enfoui dans la roche, veille un fort que l'on ne devine qu'au dernier moment. Fort Marlborough. Les Britanniques l'ont bâti entre 1720 et 1726, dans les premières années de leur présence, et ils lui ont donné le nom de John Churchill, duc de Marlborough, le plus illustre de leurs généraux. Avec le château de Sant Felip, en face, et la tour Stuart que les gens d'ici nomment la tour d'En Penjat, il fermait l'entrée du port de Maó comme une main se referme sur un trésor.

Charlotte s'accroupit devant une meurtrière et laisse courir ses doigts sur la pierre. « Ce fort n'a jamais cherché à être beau, dit-elle. Il a cherché à être invisible et à mordre. » Des galeries creusées dans le roc, un fossé sec, une géométrie basse qui épouse le terrain pour offrir le moins de prise possible aux boulets. On sent, à marcher dans ces couloirs frais, la peur méthodique des hommes qui les ont pensés.

Comme à Mahón, ce port que l'Angleterre et la France se sont arraché pendant tout un siècle, dont je t'ai raconté l'histoire dans une autre chronique, tout ici tourne autour d'une seule question. Qui tient l'entrée de la rade tient la Méditerranée occidentale. Es Castell et son fort ne sont pas un caprice de bâtisseurs. Ils sont la réponse anglaise à cette question, coulée dans la pierre, à quelques encablures de l'article que tu peux relire sur Mahón.

La crique de Cala de Sant Esteve à Es Castell, Minorque, à l'entrée du port de Maó, où le Fort Marlborough britannique gardait la rade, avec une barque traditionnelle menorquine

Bartomeu, lui, mesure du regard la distance jusqu'au château de Sant Felip. « Trois forts, une seule bouche, dit-il. Rien n'entrait dans Maó sans passer sous trois feux croisés. » Toi, ami lecteur, tiens-toi un instant à l'entrée de cette crique, le vent dans le dos, et essaie d'imaginer une voile ennemie s'y aventurer. Tu comprendras pourquoi tant d'empires ont voulu cette île minuscule.

Vue de l'étroite crique de Cala de Sant Esteve à Minorque, eaux calmes turquoise, Fort Marlborough encastré dans la roche ocre, entrée du port de Maó au loin

Le siècle des sièges

Car cette île, on se l'est passée de main en main comme un jeu de cartes brûlant. Charlotte égrène les dates sans même consulter son carnet. Les Anglais prennent Minorque en 1708, le traité d'Utrecht la leur reconnaît en 1713. Les Français la leur arrachent en 1756, la leur rendent en 1763. Une coalition franco-espagnole revient en 1782 et, cette fois, ne se contente pas de prendre le grand château de Sant Felip : elle le fait raser, pierre après pierre, pour qu'aucune puissance ne puisse plus jamais s'y retrancher.

« Voilà le paradoxe, dit Charlotte en désignant la ville derrière nous. La forteresse la plus puissante de la Méditerranée a disparu, et la petite ville de bois et de chaux qu'on avait bâtie pour ses soldats, elle, est encore debout. » Bartomeu hoche la tête. Les grandes pierres appellent les grands coups ; les humbles maisons alignées, personne n'a jugé utile de les abattre. Es Castell a survécu par sa modestie même.

Les Britanniques reviennent une dernière fois en 1798, avant que le traité d'Amiens ne referme, en 1802, le livre de leur présence. Près d'un siècle de va-et-vient pour une île qu'on tient dans le creux de la main sur une carte. Toi qui me lis, mesure ce que valait, alors, cette rade minuscule aux yeux des rois.

Ruines du château de Sant Felip à l'entrée du port de Maó, Minorque, vestiges arasés d'une forteresse du XVIIIe siècle, mer en arrière-plan, lumière dorée

Ce que les Anglais ont laissé en repartant

Georgetown devient Villacarlos, en l'honneur cette fois d'un roi Charles d'Espagne. Il faudra attendre 1985 pour que la ville reprenne un nom d'ici, Es Castell, celui du château disparu. Trois noms pour une seule ville, comme trois couches de peinture sur une même porte.

Mais un empire ne s'en va jamais tout à fait. Il laisse des mots, des gestes, des goûts. Núria me montre les fameuses fenêtres à guillotine, les boinders, ces avancées vitrées qui coiffent certaines façades et que Minorque a empruntées à l'Angleterre géorgienne. Elle me parle aussi du gin. Car les marins britanniques, privés de leur alcool de grain, se firent distiller sur place une eau-de-vie de vin parfumée au genièvre. Le gin de Mahón existe toujours, l'un des rares gins au monde à porter une indication géographique protégée, encore tiré aujourd'hui dans de vieux alambics de cuivre chauffés au feu de bois.

« Les soldats sont partis, sourit Núria, mais ils ont oublié leur soif ici. » Et dans son sourire, il y a deux siècles d'histoire réconciliée. On a beau détester l'occupant, on garde parfois sa boisson.

Détail d'une façade d'Es Castell à Minorque avec une fenêtre à guillotine anglaise (boinder) en bois peint en vert, mur blanchi à la chaux, volet entrouvert

Une table au bord de la Cala Corb

Le soir tombe quand nous redescendons vers la Cala Corb, ce petit port encaissé où les barques dorment contre le quai. Une salle modeste ouvre ses fenêtres sur l'eau noire. On ne la nommera pas, elle est trop jeune pour porter le poids d'un nom dans ces pages, mais sa cuisine, elle, est vieille comme l'île.

On nous apporte d'abord une caldereta de llagosta, la fameuse marmite de langouste que Fornells, sur la côte nord, a rendue célèbre dans toute la Méditerranée. Le parfum arrive avant le plat, iodé, tomaté, poivré, une vapeur qui te prend au visage et te fait fermer les yeux. La chair de langouste se détache, fondante, et le bouillon a le goût concentré de toute une côte. Charlotte, d'ordinaire si mesurée, en reste un instant sans mot dire, la cuillère suspendue.

Vient ensuite un morceau de fromage de Mahón-Menorca, ce fromage d'appellation au grain serré, orangé sur la croûte, salé comme un baiser de mer, presque piquant quand il a de l'âge. Bartomeu le coupe en cubes réguliers, évidemment, et le trempe dans un filet d'huile. La salle bruisse de conversations en catalan, un verre tinte, une chaise craque, et sous la table le carrelage garde la chaleur du jour.

Pour finir, on nous verse une pomada, ce mélange tout simple de gin de Mahón et de limonade, frais, trouble, dangereusement facile. « À George III », lance Núria en levant son verre, moitié moqueuse, moitié tendre. On rit. Le gin d'un roi anglais dans un port espagnol, servi par une petite-fille de pêcheur. L'histoire, parfois, a le goût du citron.

La légende du tambour dans la brume

C'est le patron de la salle, un homme aux mains larges qui a longtemps pêché avant de tenir les fourneaux, qui nous la raconte, en s'asseyant un instant avec nous. On raconte, dit-il en baissant la voix, que certaines nuits de brume, quand la mer se tait et que l'esplanade se vide, on entend rouler un tambour. Le tambour d'un jeune soldat anglais, mort loin de chez lui, qui bat encore le rassemblement d'une garnison partie depuis deux cents ans. Les vieux d'Es Castell, dit-il, verrouillent leurs volets ces nuits-là et ne se penchent pas à la fenêtre.

Charlotte écoute, un sourire au coin des lèvres, puis pose doucement les choses. Aucun registre, précise-t-elle, ne mentionne ce tambour, et les brumes de Minorque suffisent à faire chanter bien des pierres creuses. Mais elle ajoute, et c'est tout elle, que les garnisons anglaises comptaient beaucoup de très jeunes gens, des enfants presque, et que beaucoup ne revirent jamais l'Angleterre. La légende, dit-elle, ment sur le tambour et dit vrai sur le chagrin.

Toi qui me lis, tu choisiras ce que tu veux entendre, la nuit, sur cette esplanade trop droite. Le vent, ou le tambour.

Une place trop grande pour un si petit soir

Nous remontons vers l'Esplanade avant de nous quitter. Elle est vide, immense, bleue de nuit. Quelques enfants y courent encore, une grand-mère les rappelle, et je pense à ces quatre mille soldats qui, jadis, s'y rangeaient au petit matin. La même place. Les mêmes pierres. Des vies si différentes.

Bartomeu s'arrête au centre, là où deux diagonales invisibles se croisent, et il écarte les bras. « Ils ont dessiné une ville pour la guerre, dit-il, et elle est devenue une ville pour les enfants. » Núria acquiesce en silence. Charlotte referme son carnet.

Une ville née d'un ordre militaire, un matin d'hiver, et qui aujourd'hui regarde ses petits jouer sur l'ancienne place d'armes. Voilà peut-être la plus douce victoire des lieux sur les empires. Ils leur survivent, et ils oublient.

Catégorie : Patrimoine monumental  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Villes historiques

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Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et une véritable photographie libre de droits de Fort Marlborough à Minorque. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

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