Ta chronique de voyage au Portugal, aujourd'hui, descend jusqu'à Faro, la capitale tranquille de l'Algarve, sur les traces d'une bibliothèque qui a pris la mer un été de 1596 et qui n'est jamais rentrée. Avec le comte d'Essex qui débarque au sortir de Cadix, avec Sir Thomas Bodley qui range les volumes à Oxford dès le tournant du siècle, et avec un évêque humaniste, Jerónimo Osório, que l'Europe savante appelait déjà le Cicéron portugais.
On croit connaître Faro parce qu'on y atterrit. La plupart des voyageurs traversent la ville sans la voir, pressés de filer vers les plages de l'est ou de l'ouest. Il faut pourtant passer sous l'Arco da Vila, franchir cette porte ancienne posée sur des fondations arabes, pour comprendre ce que la ville garde en réserve. Derrière le mur, la Vila Adentro déroule ses ruelles blanches, ses pavés lissés par les siècles, ses cigognes juchées sur les clochers comme des sentinelles. À marée basse, la ria envoie son odeur de vase et de sel jusque sur le parvis de la cathédrale. Le silence, ici, a du poids. Il n'est pas vide. Il est plein de ce qu'on a oublié.
C'est sur ce parvis que je retrouve mes trois compagnons de route. Margot est bibliothécaire, venue de France avec une idée fixe au fond des yeux. Depuis des années elle suit la trace de deux cents livres partis d'ici, aujourd'hui rangés dans une salle d'Oxford. Joris, historien du livre, est arrivé de Belgique en refaisant sur la carte le trajet d'une flotte de guerre. Il aime les faits, les dates, les distances. Inês est de l'Algarve, historienne, et elle nous a prévenus dès le café du matin. Elle ne laissera personne transformer son évêque en simple victime d'un roman d'aventures.
Nous entrons dans la Sé par une nef fraîche, presque nue. Sur les murs, des azulejos bleus racontent d'autres histoires que la nôtre. Ce que je suis venu chercher n'est pas peint. Il n'a laissé ni tableau ni plaque. Il faut le raconter à voix haute pour qu'il existe encore.

Reculons de quelques décennies avant le drame. Au milieu du seizième siècle, le diocèse de l'Algarve a son siège à Silves, l'ancienne capitale maure de la région, celle-là même que des croisés du Nord avaient prise deux siècles plus tôt. En 1564, un homme reçoit la charge d'évêque de Silves. Il s'appelle Jerónimo Osório da Fonseca, il est né en 1506, et sa réputation le précède partout où il passe. On le lit à Rome, à Paris, à Louvain. Sa prose latine est si limpide, si proche de celle de Cicéron, que les lettrés d'Europe le surnomment le Cicéron portugais. Ce n'est pas un compliment de façade. C'est un rang.
En 1577, l'évêque obtient que le siège de son diocèse quitte Silves pour Faro, plus grande, plus vivante, mieux tournée vers la mer. L'église de la ville est élevée au rang de cathédrale. Osório meurt trois ans plus tard, en 1580, laissant derrière lui des ouvrages d'histoire et de morale traduits dans plusieurs langues, et une bibliothèque dont on parle encore aujourd'hui.
Margot s'arrête sur ce mot, bibliothèque. Il faut mesurer ce qu'était une telle collection. Pas un simple meuble de prélat. Un instrument de travail à l'échelle du continent, nourri d'années d'échanges avec les plus grands esprits du temps. Osório avait osé une chose que peu d'évêques de province auraient tentée. En 1563, il avait adressé à la reine Élisabeth d'Angleterre une longue lettre, publiée à Paris, où il la suppliait de ramener son royaume dans le giron de Rome. Le texte fit à la fois scandale et gloire. La cour anglaise chargea son meilleur latiniste, Walter Haddon, d'y répondre point par point. Deux stylistes, deux confessions, un duel de plumes que l'Europe savante suivit comme on suit aujourd'hui un procès retentissant. On en parlait de Lisbonne à Londres.
Retiens bien cette lettre. Elle donne à toute la suite un goût d'ironie que rien n'efface.
Joris déplie sa carte sur un muret tiède. Il pose le doigt sur Cadix, puis remonte lentement la côte. Nous sommes à l'été 1596. L'Angleterre et l'Espagne se font la guerre depuis des années, et le Portugal, uni à la couronne espagnole depuis 1580, se retrouve en première ligne malgré lui. Une flotte anglo-hollandaise, commandée par le lord amiral Charles Howard et par un jeune favori de la reine, Robert Devereux, comte d'Essex, vient de mettre Cadix à sac. Sur le chemin du retour, une partie de la flotte s'arrête devant l'Algarve. Faro n'a ni la richesse ni les remparts de Cadix. La ville basse, posée sur sa lagune, est prise presque sans résistance.
Essex s'installe dans la demeure de l'évêque. Le siège de Faro est alors occupé par Dom Fernando Martins Mascarenhas, qui a fui devant l'arrivée des voiles anglaises. Dans la maison épiscopale abandonnée, le comte découvre la bibliothèque. Des rayonnages entiers de volumes reliés, dont beaucoup provenaient du fonds constitué par Osório lui-même. Pour un homme de la Renaissance, cultivé, ambitieux, une telle prise valait mieux que de l'or. On peut piller de l'argenterie n'importe où. Une bibliothèque humaniste, non. Essex fait charger les caisses de livres à bord de ses navires, avec le soin qu'on met aux choses précieuses.

Margot reprend le fil, et sa voix change un peu. Les livres traversent la mer et arrivent en Angleterre. Vers 1600, Essex les offre à un ami, Sir Thomas Bodley, ancien diplomate qui a entrepris de relever la vieille bibliothèque de l'université d'Oxford, laissée à l'abandon depuis des décennies. Environ deux cents volumes de Faro entrent ainsi dans les collections naissantes. Deux ans plus tard, en 1602, la bibliothèque rouvre ses portes sous le nom qu'elle porte encore, la Bodléienne. Les livres d'un évêque de l'Algarve figurent parmi les toutes premières pierres de l'une des plus grandes bibliothèques du monde.
Voilà l'ironie promise, et elle est parfaite. L'évêque qui avait écrit à la reine d'Angleterre pour la ramener à Rome a vu, seize ans après sa mort, le favori de cette même reine emporter sa bibliothèque vers un collège anglais. Les mots d'Osório avaient voyagé du sud vers le nord, portés par sa plume. Ses livres suivirent le même chemin, mais dans la cale d'un navire de guerre, et de force.
Inês nous arrête là, la main levée. Elle ne veut pas qu'on en fasse une simple anecdote de corsaires. En 2013, une association de Faro a voté une motion réclamant officiellement le retour des ouvrages. La ville n'a pas oublié, et elle n'a pas tort. Pour elle, ces reliures ne sont pas un butin lointain rangé dans une vitrine anglaise. Elles sont un morceau arraché à la mémoire d'une cité, une plaie qui ne se referme pas parce que le temps passe. Un livre volé reste volé, même après quatre siècles, même s'il a servi à instruire des générations d'étudiants ailleurs.
Comme à Silves, sept générations plus tôt, l'Algarve a vu débarquer sur ses rives des hommes venus du Nord. En 1189, c'étaient des croisés du nord de l'Europe qui aidaient un roi portugais à prendre la forteresse maure de Silves. En 1596, c'étaient des soldats anglais qui repartaient les cales pleines de livres. La même côte, deux fois, à quatre siècles de distance, a servi de porte d'entrée à des étrangers venus de loin. L'histoire de l'Algarve ne se lit pas seulement dans ses châteaux. Elle se lit dans ces arrivées par la mer, désirées ou subies.
La légende des amandiers en fleur
Puisque le Nord hante cette page, laisse-moi te donner la plus belle légende de l'Algarve, celle qui parle justement d'une princesse venue des pays froids. On raconte qu'un roi maure de la région épousa une jeune femme du bout du monde septentrional, de la lointaine Scandinavie selon les versions les plus répandues. Elle l'aimait, mais elle dépérissait loin de chez elle. Ce qui lui manquait n'était ni sa cour ni sa langue. C'était la neige. Ces grandes étendues blanches de son enfance qu'elle croyait ne jamais revoir sous le soleil dur du sud.
Le roi, dit la légende, fit planter des milliers d'amandiers sur les collines autour de son palais. Il attendit. Un matin d'hiver, la reine ouvrit sa fenêtre et resta sans voix. Les arbres avaient fleuri pendant la nuit. Les coteaux entiers étaient couverts de blanc, à perte de vue, comme un manteau de neige déposé en silence sur l'Algarve. La princesse, dit-on, guérit ce jour-là de sa tristesse. Chaque année, en janvier et en février, la floraison des amandiers rejoue la même scène. Les gens d'ici te diront que ce blanc n'est pas qu'une saison. C'est la preuve qu'on peut apprivoiser le mal du pays avec de la beauté, et qu'un homme prêt à couvrir une région d'arbres pour consoler celle qu'il aime mérite qu'on retienne son histoire.

À midi, Inês nous emmène manger au bord de la ria. Pas un restaurant à touristes, une salle simple où l'on sert ce que la lagune donne le matin même. On nous apporte d'abord un xarém aux conquilhas. C'est une bouillie de farine de maïs, souple et fondante, dans laquelle s'ouvrent de petites palourdes ramassées à l'aube sur les bancs de sable de la Ria Formosa. Un plat de pauvre devenu un trésor de table, où le maïs venu d'Amérique et les coquillages de la lagune se répondent dans la même assiette. Le goût est franc, iodé, relevé d'un peu d'ail et de coriandre. Il dit tout de cet endroit, une terre suspendue entre la mer et le sel, qui a toujours vécu de ce qu'elle pouvait attraper.

Pour finir, Margot insiste pour goûter les douceurs de la région. On pose devant nous des dom-rodrigos, ces petites papillotes de jaune d'œuf filé et d'amande enroulées dans du papier d'argent coloré, et une part de morgado aux figues. L'amande, encore et toujours. Ces mêmes amandiers que la légende faisait fleurir pour une reine. Le sucre de l'Algarve porte la mémoire des jardins maures et des vergers qui blanchissent l'hiver. On mange ici une histoire autant qu'un dessert.
Nous ressortons dans la lumière franche du début d'après-midi. La ria s'est retirée un peu plus, laissant luire la vase et courir les échasses. Sur le clocher de la Sé, une cigogne claque du bec, indifférente à nos affaires d'hommes. Et quelque part, très loin au nord, dans une salle silencieuse d'Oxford, deux cents volumes attendent, marqués d'une provenance qu'aucun conservateur n'efface. Ils viennent d'ici. De cette ville basse posée sur l'eau, du cabinet d'un évêque qui écrivait aux reines et qui pensait, sans doute, que ses livres ne bougeraient jamais.
Catégorie : Personnages · Pays : Portugal · Type de lieu : Villes historiques
Si tu passes par l'Algarve, ne te contente pas des plages. Prends le temps d'entrer dans la Vila Adentro de Faro, de t'asseoir sur le parvis de la Sé, de fermer les yeux et d'imaginer les caisses de livres qu'on portait vers les navires anglais. C'est exactement ce que nous faisons, sur nos itinéraires Secrets et Légendes d'Ibérie. Nous marchons là où l'histoire a vraiment eu lieu, et nous la racontons sur place, une porte, une pierre, un plat à la fois. Écris-moi si tu veux qu'on t'ouvre ces portes-là.
Lucas Lunes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




























































































