Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Visiter Fuendetodos, en Aragon, c'est pousser la porte de la maison de pierre où Goya est né en 1746, suivre le peintre devenu sourd jusqu'à son exil à Bordeaux, et comprendre comment un village de cinquante feux a donné à l'Espagne son regard le plus libre.

Ta chronique de voyage en Espagne sur Fuendetodos, avec Francisco de Goya (XVIIIe et XIXe siècles), au temps des Désastres de la guerre et de l'exil des libéraux, tandis qu'à Bordeaux, dans la France de Charles X, le vieux peintre sourd grave ses derniers taureaux et s'éteint en 1828.

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Tu sais, il y a des villages qui tiennent dans le creux de la main et qui portent pourtant une Espagne entière. Fuendetodos est de ceux-là. Une route sèche monte entre les champs pelés du sud de Saragosse, le vent racle la pierre, et soudain les maisons basses apparaissent, serrées comme un troupeau contre le froid. Rien ne dit que, derrière l'une de ces façades couleur de terre, un enfant est né là un matin de printemps 1746, et qu'il allait apprendre à l'Europe à regarder la guerre en face.

Je suis venu ici pour comprendre un silence. Celui d'un homme qui a perdu l'ouïe au sommet de sa gloire et qui, dans ce silence, a trouvé une liberté que personne avant lui n'avait osé peindre. La maison natale de Goya à Fuendetodos n'est pas un palais. C'est justement pour cela qu'elle bouleverse.

Maison natale de Francisco de Goya (Casa Natal de Goya) à Fuendetodos, province de Saragosse, Aragon, Espagne : petite maison de pierre à deux niveaux, façade sobre, village rural

Trois voyageurs sur une place balayée par le vent

Nous sommes trois à descendre de la voiture ce matin-là, et le froid nous saisit d'un coup. Laure resserre son écharpe. C'est une historienne de l'art venue de France, qui a passé des années sur les Espagnols exilés à Bordeaux au début du XIXe siècle. Elle connaît la fin de l'histoire avant même que nous ayons vu le début, et ça se lit sur son visage, cette tendresse inquiète qu'on a pour quelqu'un dont on sait déjà le destin.

À côté d'elle, Guillermo tape du pied pour se réchauffer. Il est restaurateur de peintures, un Espagnol qui passe ses journées le nez à quelques centimètres des toiles anciennes, à lire les craquelures comme d'autres lisent les lignes de la main. « Moi, ce que je veux voir, dit-il, c'est la lumière d'ici. Parce que la lumière d'un peintre, elle commence toujours quelque part. »

Et puis il y a Ángeles. Elle est d'ici, d'une vieille famille aragonaise, et c'est elle qui nous guide jusqu'à la maison natale. Elle marche sans se presser, la main posée sur les murs, comme on salue de vieux parents. « Vous entendez ce silence ? nous souffle-t-elle. À Fuendetodos, on naît avec. »

L'air sent la pierre mouillée et le genêt sec. Quelque part un chien aboie, puis se tait. Le ciel est bas, gris, un ciel d'hiver aragonais qui pèse sur les épaules. Regarde bien, toi qui lis ces lignes : c'est dans ce dépouillement que tout commence.

L'enfant du village de pierre

Francisco de Goya y Lucientes naît le 30 mars 1746, dans cette maison modeste où nous entrons en baissant la tête. Le sol est de terre battue, les pièces petites, la cheminée noircie. Son père est doreur, un artisan qui recouvre d'or les retables des églises. Sa mère descend d'une petite noblesse rurale sans fortune. On est loin, très loin, des cours et des palais où le nom de Goya finira gravé.

Ángeles pose la main sur le manteau de la cheminée. « Imaginez l'hiver ici, dit-elle. Le feu, les bougies, un enfant qui dessine sur ce qu'il trouve. » La famille ne reste pas longtemps au village. Très vite, elle gagne Saragosse, la grande ville toute proche, où le jeune Francisco entre en apprentissage chez un peintre local, José Luzán. L'enfant de Fuendetodos apprend à broyer les couleurs, à copier les maîtres, à regarder.

Guillermo s'approche d'un mur, plisse les yeux. « Tu vois, me dit-il, un peintre, ça se fabrique lentement. D'abord la main. Ensuite seulement l'âme. » Il a raison. Rien dans ces premières années ne laisse deviner le génie. Goya sera d'abord un excellent artisan, un peintre de cartons pour la manufacture royale de tapisseries de Madrid. Il monte, patiemment, devient peintre du roi, peint les ducs et les duchesses, la famille royale elle-même. Un homme arrivé.

Et toi, ami lecteur, tu pourrais croire que l'histoire s'arrête là, sur cette réussite tranquille. Mais la vie réservait à Goya une épreuve qui allait tout retourner.

Intérieur sombre et dépouillé d'une maison rurale aragonaise du XVIIIe siècle : sol de terre battue, cheminée noircie, murs de pierre nue, lumière grise entrant par une petite fenêtre

Le silence qui a tout changé

En 1792, Goya tombe gravement malade. On ne sait pas précisément de quel mal, et les médecins d'alors ne le surent pas davantage. Des semaines durant, il reste entre la vie et la mort, pris de vertiges, de troubles de l'équilibre et de la vue. Il s'en relève. Mais quand il se relève, il est sourd. Définitivement. Il a quarante-six ans.

Laure s'arrête devant une reproduction accrochée au mur. Sa voix baisse d'un ton. « C'est là que naît l'autre Goya, dit-elle. Celui que nous admirons vraiment. Coupé du bruit du monde, il se met à peindre ce que personne ne voulait voir. » Le peintre mondain devient un visionnaire. Dans le silence absolu où il vit désormais, les sorcières, les monstres, les cauchemars de la raison montent à la surface de ses toiles.

« Le pire, murmure Guillermo, c'est qu'il entendait sûrement encore, à l'intérieur. » Il se tait, puis ajoute : « Les sourds que j'ai connus disent ça. Que le silence n'est jamais vraiment vide. » Nous restons un moment sans parler, et le silence de Fuendetodos nous enveloppe, comme pour nous faire sentir, un instant, ce que fut sa prison et son atelier.

Tu sais, il y a des moments où une infirmité devient une porte. Goya ne guérira jamais. Mais c'est de cette surdité qu'il tirera les œuvres les plus libres, les plus noires, les plus modernes de son siècle. Comme si, n'entendant plus les convenances, il avait cessé d'y obéir.

Portrait d'un peintre vieillissant du début du XIXe siècle dans un atelier obscur, visage grave éclairé par une seule bougie, toiles sombres aux murs, atmosphère de solitude

Les Désastres : quand un peintre regarde la guerre en face

Il faut maintenant parler du sang. En 1808, les armées de Napoléon entrent en Espagne, et le pays se soulève. La guerre d'indépendance qui suit est d'une cruauté inouïe, de village en village, de représailles en représailles. Goya a plus de soixante ans. Il voit tout, ou il en entend le récit par les survivants.

De cette horreur, il tire une série de gravures que l'on appelle aujourd'hui Les Désastres de la guerre. Des fusillés, des pendus, des corps mutilés, des femmes violentées, la famine. Aucune gloire, aucun héros à cheval, aucun drapeau claquant au vent. Rien que l'atrocité nue, et sous chaque planche, une légende brève qui serre la gorge. « On ne peut pas regarder », écrit-il sous l'une d'elles. Et plus loin, comme un cri : « J'ai vu cela. »

Laure effleure l'air du bout des doigts, comme si elle dessinait les planches devant nous. « Il n'a pas montré ces gravures de son vivant, dit-elle. Trop dangereuses. Elles ne furent publiées qu'après sa mort, bien plus tard. Goya savait qu'il peignait pour un temps qui n'était pas encore venu. » Guillermo hoche la tête. « Un homme qui travaille pour personne, dit-il. Juste pour la vérité. C'est rare. »

Toi qui me lis, arrête-toi un instant sur cette idée. Un peintre comblé d'honneurs qui grave dans le secret la honte de son époque, sans acheteur ni récompense, rien que le besoin de témoigner. C'est peut-être cela, le vrai courage.

Scène de guerre d'inspiration début XIXe siècle en clair-obscur dramatique, silhouettes de civils face à des soldats dans la pénombre, gravure sombre et poignante, aucun texte

Un repas aragonais avant la route de l'exil

Le froid et l'émotion creusent l'appétit. Avant de suivre Goya jusqu'à sa dernière demeure, nous redescendons sur Saragosse et nous nous attablons dans une salle ancienne aux murs couverts de boiseries, une maison qui sert à manger depuis le premier quart du XIXe siècle, assez vieille pour avoir connu, presque, l'époque du peintre lui-même.

La salle bruisse de conversations et de couverts. Une odeur de viande rôtie et de romarin flotte dans l'air, dense, réconfortante. On nous apporte d'abord le ternasco, l'agneau de lait d'Aragon, rôti lentement jusqu'à ce que la peau craque sous la dent et que la chair se défasse en filaments fondants. Le jus brûle encore l'assiette, et la vapeur monte en buée sur le verre. Ángeles verse un vin rouge de Cariñena, profond, presque noir, qui tapisse le palais d'une chaleur de fruit mûr et de terre sèche.

Ternasco asado, jeune agneau d'Aragon rôti au four dans un plat de terre cuite, peau dorée et croustillante

« Mange, me dit-elle en riant, Goya mangeait ça aussi, j'en suis sûre. » Guillermo lève son verre, la lumière dorée traverse le vin. Nous trinquons dans le brouhaha de la salle, et pour la première fois de la journée, le poids de l'histoire se desserre un peu. À la fin viennent les frutas de Aragón, ces fruits confits enrobés de chocolat noir qui fondent avec une amertume douce, et le café serré qui réveille. Le toucher du chocolat tiède, le parfum de l'orange confite, le crépitement des conversations autour de nous : tout Aragon tient dans ce dernier instant de table.

L'homme qui connaissait la maison par cœur

C'est en ressortant que nous faisons une rencontre. Un vieil homme balaie le pas de sa porte, non loin de la maison natale, à Fuendetodos. Il s'appelle Mariano, il a toujours vécu ici, et il connaît chaque pierre du village comme le dessin de ses propres mains. Quand il comprend que nous venons pour Goya, son visage s'éclaire.

« Vous savez, nous dit-il en s'appuyant sur son balai, ici, Goya n'est pas une statue. C'est un gamin du village. Mon grand-père me parlait de lui comme d'un cousin. » Il nous raconte les hivers d'autrefois, le froid qui fendait la pierre, les veillées. Puis il baisse la voix, et c'est là qu'il nous offre la légende.

On raconte que tout a commencé sur un mur

« On raconte, dit Mariano, qu'un jour, tout petit, Francisco dessinait un cochon sur un mur du village, au charbon. Un moine de passage s'arrête, regarde le dessin, et comprend aussitôt qu'il a devant lui un enfant pas comme les autres. C'est lui, dit-on, qui aurait parlé de Francisco à Saragosse, et tout serait venu de là. »

Il sourit, conscient de nous offrir un trésor. Laure, fidèle à sa rigueur, nuance aussitôt, avec douceur pour ne pas blesser le vieil homme. « C'est une belle histoire, dit-elle, et on la raconte sous bien des formes, parfois un moine, parfois un gentilhomme cultivé. Les documents, eux, sont muets là-dessus. Ce qu'on sait, c'est qu'il est parti apprendre à Saragosse très jeune. Le reste appartient à la légende. » Mariano hausse les épaules en riant. « La légende, c'est ce qui reste quand les papiers ont disparu. » Et aucun de nous, ce jour-là, ne trouve rien à répondre à cela.

Bordeaux, le dernier exil

Reste la fin. Et la fin de Goya n'est pas espagnole : elle est française. En 1824, l'Espagne est retombée sous l'absolutisme de Ferdinand VII, et la répression s'abat sur les libéraux. Goya, dont les sympathies vont du côté des Lumières, demande l'autorisation de partir prendre les eaux en France. On la lui accorde. À soixante-dix-huit ans, sourd, âgé, il passe la frontière et s'installe à Bordeaux.

Laure est enfin sur ses terres, au sens propre. « C'est ici que mon travail commence, dit-elle. Bordeaux accueillait toute une colonie d'Espagnols en exil, des libéraux comme lui. Goya y a vécu ses quatre dernières années, avec Leocadia, sa compagne, et les enfants de celle-ci. » Là-bas, le vieux maître ne se repose pas. Il découvre une technique nouvelle, la lithographie, et grave une série de scènes de corrida que l'on appelle Les Taureaux de Bordeaux. Il peint des miniatures sur ivoire. Et il signe une dernière toile tendre et mystérieuse, une jeune femme qu'on nomme La Laitière de Bordeaux, toute en touches légères, presque impressionniste avant l'heure.

« Regarde cette liberté, s'émerveille Guillermo. Un homme de quatre-vingts ans qui peint comme s'il avait tout à inventer. » Goya meurt à Bordeaux le 16 avril 1828, loin de son Aragon, dans cette ville française qui lui avait offert l'asile. Il faudra attendre la toute fin du XIXe siècle pour que l'Espagne rapatrie sa dépouille. On raconte, et cette fois l'histoire est vraie, qu'à l'exhumation le crâne manquait. Comme si le regard le plus pénétrant de son temps avait voulu, jusque dans la mort, garder une part de mystère.

Ville de Bordeaux au début du XIXe siècle sous un ciel changeant, façades classiques en pierre blonde le long de la Garonne, atmosphère d'exil et de fin de vie, lumière douce de l'ouest

Ce que Fuendetodos garde encore

Nous repartons à la tombée du jour. La lumière a changé, elle glisse maintenant rasante sur les champs, et dore un instant les murs de la maison natale avant de s'éteindre. Ángeles s'est arrêtée sur la place, le regard loin. « Il est parti si loin, dit-elle doucement, et pourtant il est toujours ici. Chaque enfant du village grandit avec son nom. »

Je repense au silence du matin, à cette surdité qui fut à la fois une blessure et une porte. Goya n'a plus entendu les applaudissements, à la fin. Mais il a vu, mieux que quiconque, la beauté et l'horreur de son monde, et il nous les a laissées, intactes, terribles, bouleversantes.

Et toi, lecteur de l'ombre, quand tu te tiendras un jour sur cette place battue par le vent d'Aragon, demande-toi ce que le silence t'apprendrait, à toi, si tu cessais un instant d'entendre le vacarme du monde. Peut-être verrais-tu, enfin, ce que tu regardes sans voir depuis toujours.

Catégorie : Personnages  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Personnalités

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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.