Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage en Espagne, à Haro et dans son barrio de la Estación, avec les négociants bordelais et l'œnologue Jean Pineau (XIXe siècle), au temps où l'oïdium puis le phylloxéra ruinaient les vignes de France, tandis qu'à Bordeaux le classement de 1855 venait tout juste de sacrer les grands crus du Médoc.

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Haro, la gare où le vin a changé de langue

Tu sais, il y a des villes qui se présentent par leur église ou par leur château. Haro, dans La Rioja, se présente par son odeur. Tu descends vers le bas de la ville, là où les rails luisent encore, et avant même de voir les façades, tu sens le bois mouillé, la pierre fraîche, et cette note sombre et sucrée qui monte des caves, celle du vin qui dort dans le chêne depuis des années.

C'est un quartier à part, posé contre la gare, que tout le monde ici appelle le barrio de la Estación. Quelques rues, serrées entre les voies et la colline, et dans ces quelques rues, plus de bodegas centenaires que dans bien des régions entières. Les gens y travaillent encore le vin comme leurs arrière-grands-parents, aux mêmes adresses, avec les mêmes gestes patients.

Et c'est là, justement, que commence une histoire que l'on raconte trop peu. Celle d'un vin espagnol qui a appris, un temps, à parler français. Pas par mode, ni par vanité. Par nécessité. Parce qu'un jour, de l'autre côté des Pyrénées, les vignes de France se sont mises à mourir, et que des hommes de Bordeaux sont venus frapper à la porte de leurs voisins du Sud.

Toi qui rêves peut-être, un soir d'hiver, de tout quitter pour vivre quelque part entre deux rangs de vigne, reste avec moi. Ce que des Bordelais ont trouvé ici il y a plus d'un siècle ressemble étrangement à ce que tu cherches aujourd'hui.

Trois voyageurs sur le quai

On se retrouve tous les trois devant la petite gare, un matin de fin d'été. Le ciel de Haro est d'un bleu lavé, encore frais à cette heure, et le soleil chauffe déjà les tuiles.

Aurore est arrivée la première, comme toujours. Elle vient de France, elle est historienne du vignoble bordelais, et elle a ce regard des gens qui ont lu avant de venir. Elle tient un carnet, un vrai, en papier, et elle note déjà le nom des rues.

Xavier la rejoint, un café à la main. Lui aussi est français, mais il a franchi le pas il y a longtemps. Œnologue, il s'est installé en Rioja, il y travaille, il y vit. Il connaît les chais de l'intérieur, l'odeur des levures, le bruit d'une barrique qu'on roule sur le sol.

Et puis il y a Concha. Elle est d'ici, de Haro même, d'une famille de vignerons du barrio de la Estación depuis des générations. Quand elle parle du quartier, elle ne dit pas le quartier, elle dit chez nous.

Elle nous accueille avec cette franchise un peu rude des gens de La Rioja. « Alors, vous venez voir d'où vient notre vin. Bien. Mais je vous préviens, dit-elle en riant, ici, l'histoire, on la boit, on ne la récite pas. »

Aurore sourit, Xavier hausse un sourcil amusé. Moi, je sens déjà que la journée sera longue, et bonne.

Tu entends ce silence, juste après ? Celui d'une ville encore endormie, le crissement d'un volet qu'on ouvre, le premier tonneau qu'on déplace quelque part, plus bas. C'est dans ce silence-là que tout a commencé, il y a plus de cent cinquante ans.

La gare qui a fait venir les voisins

Il faut remonter au 30 août 1863. Ce jour-là, la gare de Haro ouvre ses portes, sur la nouvelle ligne de chemin de fer qui doit relier Tudela à Bilbao. Pour un pays de vignerons, c'est une révolution silencieuse. Jusque-là, le vin partait à dos de mule et en charrette, lentement, mal. Désormais, il monte dans des wagons et file vers le nord, vers le port de Bilbao, vers la mer, vers la France.

« Comprends bien ce que ça change », dit Aurore en s'arrêtant au milieu de la voie. « Au même moment, de l'autre côté de la frontière, c'est la catastrophe. »

Elle a raison, et c'est là que l'histoire bascule. En France, les vignes tombent malades. D'abord l'oïdium, ce champignon qui blanchit les feuilles. Puis, bien pire, le phylloxéra, ce minuscule puceron venu d'Amérique qui dévore les racines et ne laisse derrière lui que des ceps morts. Dans les années 1860, le vignoble français vacille. Bordeaux, qui vient tout juste, en 1855, de classer fièrement ses grands crus du Médoc, voit ses récoltes fondre.

Alors les négociants bordelais font ce que font les gens pragmatiques quand la maison brûle. Ils cherchent du vin ailleurs. Et ailleurs, c'est ici. De l'autre côté des Pyrénées, à quelques heures de train désormais, La Rioja a du soleil, des vignes saines, et un cépage, le tempranillo, qui ne demande qu'à être compris.

Les Français arrivent donc à Haro. Ils s'installent tout près de la gare, pour charger plus vite. Ils achètent, ils goûtent, ils expédient. Et peu à peu, autour de ces rails, un quartier entier naît de ce commerce.

Le barrio de la Estación de Haro, aujourd'hui, c'est ce que ces années-là ont laissé. Une poignée de bodegas historiques alignées le long de la voie, certaines plus que centenaires, serrées là comme des maisons qui se tiennent chaud.

Gare historique de Haro (Estación de Haro) en brique rouge, cœur du barrio de la Estación, La Rioja, Espagne

Xavier pose la main sur un vieux mur de brique. « Tu sens ? La fraîcheur. C'est pour ça qu'ils se sont mis là, au bas de la ville, contre la colline. Le froid, pour le vin, c'est de l'or. »

La gare de Haro vers 1870, wagons de chemin de fer chargés de barriques de vin, quai de pierre, lumière de fin d'été sur les collines de La Rioja

Jean Pineau, la méthode venue du Médoc

Mais vendre du vin à ses voisins, ce n'est pas encore faire le même vin qu'eux. Pour ça, il a fallu un homme, et une idée.

L'homme s'appelle Jean Pineau. C'est un maître de chai bordelais. En 1862, un noble de la région, Guillermo Hurtado de Amézaga, le marquis de Riscal, le fait venir du Médoc. Son domaine, le Marqués de Riscal, a été fondé en 1858, à Elciego, de l'autre côté de l'Èbre, dans ce qu'on appelle la Rioja alavaise. Hurtado de Amézaga a une obsession, faire en Rioja un vin qui tienne tête à ceux de France.

Pineau apporte dans ses malles tout un savoir. La façon de trier le raisin. L'art d'élever le vin dans des barriques de chêne, patiemment, pour qu'il gagne en rondeur et en garde. Une rigueur, surtout, une manière de ne rien laisser au hasard.

« Ce que Pineau enseigne ici », explique Aurore, « ce n'est pas un goût français plaqué sur un vin espagnol. C'est une grammaire. Une façon d'écrire le vin. Les Riojans vont l'apprendre, puis la réécrire à leur manière. »

Regarde bien, toi qui lis ces lignes, c'est peut-être le plus beau de l'histoire. Les Bordelais ne sont pas venus imposer un goût. Ils sont venus par malheur, chassés de chez eux par un puceron, et ce qu'ils ont semé ici a fini par donner autre chose, un vin qui n'est ni tout à fait français ni tout à fait comme avant. Un vin de voisins, vraiment.

Xavier, lui, connaît la suite dans sa chair. « Aujourd'hui encore, quand j'élève un vin en barrique, je fais des gestes qui viennent de ce temps-là. Je ne le dis pas assez, mais c'est vrai. »

Intérieur d'un chai riojan du XIXe siècle, longues rangées de barriques de chêne, maître de chai en tablier inspectant le vin à la lueur d'une bougie, pénombre et reflets ambrés

Les bodegas qui sont restées

Les négociants français, eux, ne sont pas restés. Quand les vignes de France ont fini par guérir, greffées sur des racines américaines, ils sont repartis chez eux. Et c'est là qu'on touche quelque chose de presque émouvant. De leurs chais à eux, de ces premiers entrepôts bordelais, il ne reste rien. Pas un mur debout.

Ce qui est resté, en revanche, ce sont les maisons riojanes qui ont pris le relais, dans ce même quartier, autour de cette même gare. Et leurs dates se lisent comme un chapelet. López de Heredia, la première, en 1877. La Compañía Vinícola del Norte de España, la CVNE, en 1879. Gómez Cruzado en 1886. La Rioja Alta en 1890. Bodegas Bilbaínas en 1901. En moins de trente ans, entre 1877 et le début du XXe siècle, le barrio de la Estación de Haro prend le visage qu'il a encore.

Concha nous arrête devant une grande porte de bois. « Ma famille travaille le vin ici depuis plus longtemps que je ne sais compter », dit-elle, et sa voix change un peu. « Mon arrière-grand-père chargeait déjà les fûts sur les wagons. Mon père a fait la même chose. Et moi, je suis là. »

Elle se tait. Puis elle ajoute, plus bas. « Les Français sont partis. Nous, on est restés. C'est peut-être ça, le secret. »

Toi, ami lecteur, tu comprends alors que ce quartier n'est pas un musée. C'est un lieu qui travaille, qui sent, qui vit, exactement comme il y a cent ans. On n'y visite pas le passé. On le continue.

Grande porte de bois patinée d'une bodega centenaire du barrio de la Estación de Haro, façade de brique et de pierre, enseigne ancienne, lumière dorée de fin d'après-midi

C'est en remontant vers le centre, à midi, que nous croisons Ramón. Il est assis sur un banc de pierre, à l'ombre, les mains larges et tachées de celui qui a passé sa vie dans les chais. Vieux tonnelier aujourd'hui à la retraite, il connaît chaque bodega du quartier comme on connaît ses voisins. Quand il apprend ce que nous cherchons, il se lève sans un mot et nous fait signe de le suivre. « Si vous voulez comprendre Haro, dit-il, il ne faut pas seulement regarder. Il faut s'asseoir et manger. »

À la table de Terete

Il nous emmène chez Terete. C'est une maison centenaire, une institution du cordero asado, l'agneau rôti au four à bois. On pousse la porte et c'est un autre monde. La salle bourdonne, basse de plafond, pleine de voix et de rires. L'odeur te prend tout de suite, le bois qui brûle, la graisse qui chante, le pain tiède.

On nous apporte d'abord des patatas a la riojana, ces pommes de terre mijotées avec le chorizo, un plat simple et rond, d'un rouge profond, qui réchauffe la gorge. Puis l'agneau arrive, doré, la peau croustillante, la chair qui se détache presque toute seule. Ramón verse le vin, un Rioja tinto sombre, et la lumière de la fenêtre traverse le verre comme un vitrail.

Patatas a la riojana, pommes de terre mijotées au chorizo et au piment, plat traditionnel de La Rioja

« Goûte », me dit-il. Je goûte. Le vin a ce velours que Pineau cherchait, cette longueur en bouche, cette note de chêne et de fruit mûr. Aurore ferme les yeux. Xavier sourit, en connaisseur. Concha, elle, trempe son pain dans la sauce sans façon, comme chez elle.

Tu sens la chaleur de l'assiette sous ta paume, le croustillant sous la dent, et cette tiédeur du vin qui descend lentement. Pour finir, des fardelejos, ces feuilletés riojans fourrés à la pâte d'amande, dorés et friables, qui craquent et fondent à la fois.

Personne ne parle beaucoup. On mange. Et dans ce silence partagé, je comprends ce que Ramón voulait dire. L'histoire de Haro, ici, on ne la lit pas. On la mâche, on la boit, on la partage.

La bataille qui n'en était pas une

Le café arrive, et avec lui, les histoires. Ramón s'essuie les mains et se penche vers nous.

« On raconte, dit-il, qu'une fois par an, cette ville tranquille devient folle. »

Il parle de la bataille du vin. Chaque 29 juin, pour la Saint-Pierre, les gens de Haro montent à l'aube vers les falaises de Bilibio, tout de blanc vêtus, et là, on raconte qu'ils s'aspergent les uns les autres de vin rouge jusqu'à être trempés de la tête aux pieds, dans une joie totale.

« Et tu sais pourquoi ? », demande Ramón, l'œil malicieux. « La légende dit que tout vient d'un vieux saint, San Felices de Bilibio, un ermite qui vivait dans ces rochers il y a bien longtemps. Haro voulait garder sa terre et la mémoire de cet homme, et chaque année les gens montaient là-haut pour le rappeler à la ville voisine. Avec le temps, la querelle est devenue fête, et la fête, bataille de vin. »

Aurore, fidèle à elle-même, pose son carnet. « C'est une belle histoire », dit-elle doucement. « La vérité est sans doute plus terre à terre, un vieux conflit de bornes entre Haro et Miranda de Ebro. Mais tu vois, c'est ça qui est beau. Ici, même une dispute de frontière finit en vin versé pour rire. »

Ramón hausse les épaules, un sourire au coin des lèvres. « L'historienne a raison. Mais le 29 juin, crois-moi, personne ne pense aux bornes. »

Ce que la gare a gardé

L'après-midi décline quand nous redescendons vers la gare. La lumière a changé, plus dorée, plus basse, et elle allume les briques des vieilles bodegas d'un rouge chaud.

Un train passe au loin. Le même trajet, ou presque, qu'il y a plus de cent cinquante ans. Sauf qu'aujourd'hui, ce ne sont plus des Bordelais en détresse qui descendent ici. Ce sont des curieux, des amoureux du vin, et quelques-uns, peut-être, qui rêvent d'y rester.

Toi qui rêves parfois de poser tes valises quelque part comme ici, souviens-toi de cette histoire. Les premiers étrangers venus à Haro ne sont pas arrivés en conquérants. Ils sont arrivés abîmés, poussés par un malheur, et ils ont appris à faire avec leurs voisins. Ce qu'ils ont laissé n'est pas un monument. C'est un métier, une odeur, une table, et des familles comme celle de Concha, qui, elles, ne sont jamais parties.

Haro n'a pas gardé les hommes. Elle a gardé le geste. Et c'est peut-être ça, au fond, qu'on cherche tous. Non pas un pays à conquérir, mais un endroit où nos gestes, un jour, compteront aussi.

Catégorie : Vins  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Vignobles

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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

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