Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage en Espagne sur Jerez de la Frontera et ses bodegas, avec les marchands anglais et le corsaire Francis Drake (XVIe-XIXe siècle), au temps où le vin d'Andalousie devenait le sherry des Anglais, tandis qu'en Angleterre Shakespeare faisait déjà l'éloge du sack dans la bouche de Falstaff et que Drake pillait Cadix en 1587.

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Jerez, comment les marchands anglais ont fait du sherry un vin de voisins

La ville andalouse où l'on commande encore une copa avec un accent venu de Bristol

Tu sais, il y a des villes qui gardent dans leurs rues le nom de ceux qui les ont aimées de loin. Jerez de la Frontera est de celles-là. Tu marches entre les grands murs blancs des bodegas, sous un soleil qui sent déjà l'été en avril, et tu lèves les yeux : au-dessus d'un portail, un nom. Williams. Un peu plus loin, un autre. Byass. Garvey. Sandeman. Des noms qui ne sont pas d'ici, qui sonnent comme un port de la mer du Nord, et qui pourtant sont devenus aussi andalous que le flamenco et les chevaux.

C'est ça, le secret de Jerez. Avant d'être une ville espagnole qui vend du vin aux Anglais, elle est devenue, lentement, au fil des siècles, une ville où des Anglais, des Écossais et des Irlandais sont venus vivre, se marier, mourir. Des étrangers installés là bien avant toi, qui rêves peut-être aujourd'hui d'un bout de soleil ibérique. Ils n'ont pas seulement acheté du vin. Ils ont fait du vin de Jerez un vin de famille, un vin de voisins.

Et moi, ce matin de printemps, j'arrive avec trois compagnons pour comprendre comment une petite ville d'Andalousie a fini par avoir un pied à Londres.

Premiers pas sous les arches de la bodega

Harriet nous attend déjà devant le porche, carnet à la main. C'est notre historienne, elle vient d'Angleterre et elle a passé sa vie à étudier le commerce du vin entre son île et le continent. Elle connaît les registres des douanes comme d'autres connaissent des chansons.

« Tu sens cette odeur ? » me dit-elle en poussant la grille. « Ça, c'est quatre cents ans d'histoire anglaise dans l'air. »

À côté d'elle, Ignacio ne dit rien encore. C'est le maître de chai, le capataz, l'homme qui gouverne ces milliers de barriques. Il a les mains larges, le regard calme de ceux qui vivent au rythme lent du vin. Lui, il parle peu, mais quand il parle, on écoute.

Macarena ferme la marche, et elle, elle est chez elle. Sa famille fait du vin à Jerez depuis des générations, bodegueros de père en fille. Elle connaît chaque ruelle, chaque surnom, chaque histoire qu'on ne trouve dans aucun livre.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Nous entrons dans une cathédrale. Pas de pierre et de vitraux, non : une cathédrale de bois et de pénombre, où des rangées de barriques sombres montent vers une charpente haute, et où la lumière tombe en lames obliques à travers de petites fenêtres grillagées. Il fait frais. Le sol est en terre battue, légèrement humide. On parle à voix basse, sans s'être rien dit.

Le vin qui partait déjà vers le nord

« Il faut que tu comprennes une chose », commence Harriet en posant la main sur une barrique. « Le vin de Jerez ne part pas vers l'Angleterre au XIXe siècle. Il y part depuis le Moyen Âge. »

Elle nous raconte. Dès le XIVe siècle, les vins d'ici traversent déjà le golfe de Gascogne pour rejoindre les tavernes anglaises. Et en 1517, les marchands anglais installés dans la région obtiennent des privilèges, un statut de faveur, presque le droit d'y vivre comme chez eux. Imagine un peu : au temps d'Henri VIII, des hommes de Bristol et de Londres ont déjà leurs entrepôts dans le sud de l'Espagne.

« On croit toujours que le commerce, c'est froid, c'est des chiffres », dit Harriet. « Mais derrière chaque tonneau, il y a un homme qui a quitté sa famille, qui a appris une autre langue, qui a fini par préférer la lumière d'ici à la brume de chez lui. »

Ignacio pose enfin sa question, celle d'un technicien. « Et pourquoi ce vin-là, et pas un autre ? »

Harriet sourit. « Parce qu'il voyage. Les vins normaux tournaient au vinaigre pendant la traversée. Celui-ci, plus fort, plus vivant, tenait la mer. Il arrivait meilleur qu'il n'était parti. Un vin fait pour partir, voilà ce qu'était déjà le sherry. »

Et toi, ami lecteur, arrête-toi sur cette idée : un vin dont la nature même est de voyager, de quitter sa terre pour être aimé ailleurs. Comme certains hommes.

Intérieur d'une bodega de Jerez, hautes rangées de barriques de chêne sombre, sol en terre battue, lumière oblique à travers des fenêtres grillagées, atmosphère fraîche et solennelle

La nuit où Drake a bu Cadix

Il y a une date, dans cette histoire, que les Anglais n'ont jamais oubliée. 1587.

Cette année-là, raconte Harriet, le corsaire Francis Drake entre dans le port voisin de Cadix, met le feu à la flotte espagnole qui se préparait, et retarde d'un an l'Invincible Armada. Mais il ne repart pas les mains vides. Sur les quais attendaient des milliers de barriques de vin de Jerez, prêtes à partir pour les Indes. Drake les emporte. On parle de deux mille neuf cents fûts de sherry chargés vers l'Angleterre.

« Tu imagines ? » rit Macarena. « Le plus grand ennemi de l'Espagne fait sa plus belle publicité à notre vin. Il revient à Londres en pillard, et sans le vouloir, il met une copa de Jerez dans la main de toute l'Angleterre. »

C'est là que le vin d'ici cesse d'être un produit rare pour devenir une mode, puis une habitude, puis presque une identité. Les Anglais l'appellent sack, puis sherry, déformation de Xérès, le vieux nom de la ville. Et le théâtre s'en empare. Dans les pièces de Shakespeare, le gros Falstaff, truculent et ivrogne magnifique, chante les louanges du sack et jure d'apprendre à ses fils à délaisser les boissons fades pour s'adonner au vin d'Espagne.

« Pense à ça », dit Harriet, les yeux brillants. « Pendant qu'ici, à Jerez, on vendange en silence, là-bas, sur une scène de Londres, un acteur fait rire toute une ville en levant un verre de notre vin. Les deux pays se détestaient. Et ils partageaient déjà la même boisson. »

Galion du XVIe siècle en feu dans le port de Cadix au crépuscule, fumée noire, barriques de vin empilées sur le quai, lumière rouge de l'incendie sur l'eau

Les barons du sherry

Nous avançons entre les travées. Ignacio s'arrête devant une rangée de fûts marqués à la craie de dates et d'initiales. Il passe la main dessus, doucement.

« Chaque barrique a un âge », dit-il. « Et au-dessus, une autre, plus vieille. Et encore au-dessus, la plus ancienne. On prend un peu de vin vieux, on le complète avec du plus jeune, année après année. C'est le système des criaderas et de la solera. Le vin que tu bois aujourd'hui a un peu de celui que buvait ton arrière-grand-père. »

Un vin qui mélange les générations. Je trouve que ça ressemble à Jerez elle-même.

Car au XVIIe, au XVIIIe, au XIXe siècle, les familles étrangères s'installent pour de bon. Les Irlandais d'abord, comme les Garvey. Puis les Écossais, les Anglais : les Byass, les Sandeman, plus tard Williams & Humbert, Osborne, Terry. On les a appelés les barons du sherry. Ils ont bâti des bodegas immenses, des fortunes, des dynasties.

« Et ce ne sont pas des touristes », insiste Macarena. « Ce sont des gens qui ont eu leurs enfants ici, qui sont enterrés dans le cimetière anglais de la ville. Qui parlaient andalou avec un reste d'accent. Ma grand-mère disait que les plus jerezanos des Jerezanos, parfois, avaient des noms anglais. »

Toi qui rêves peut-être de poser un jour tes valises sous ce ciel, écoute bien cette leçon. Ces familles ne sont pas venues en conquérants ni en vacanciers. Elles sont venues avec l'envie d'appartenir. Elles ont appris le vin, la langue, la lumière. Et la ville, en retour, les a adoptées au point d'écrire leurs noms sur ses murs. S'installer ailleurs, ce n'est pas acheter une maison. C'est accepter d'être transformé.

Portail monumental d'une grande bodega de Jerez portant un nom de famille anglo-andalou, murs blanchis à la chaux, grilles en fer forgé, bougainvillier, plein soleil d'Andalousie

Ignacio nous emmène voir les plus vieilles barriques de la maison. Il saisit une venencia, cette longue tige souple terminée d'un petit gobelet d'argent, la plonge dans la bonde et, d'un geste précis, fait jaillir un filet doré qu'il rattrape à bout de bras dans un verre, sans en perdre une goutte.

Bodega de Jerez de la Frontera : longues rangées de barriques de sherry empilées (système de criaderas et soleras), Andalousie, Espagne

La ville aux noms anglais, aujourd'hui encore

Nous sortons un moment dans la lumière blanche de midi. Macarena nous guide à travers le vieux Jerez, et c'est comme si l'histoire d'hier continuait de se dérouler sous nos pas. Là, une bodega ouvre ses portes aux visiteurs du monde entier. Ici, sur une étiquette dans une vitrine, un de ces noms venus d'ailleurs, toujours debout, toujours en activité.

« Les gens croient que tout ça, c'est du passé », dit-elle. « Mais va dans n'importe quelle bodega demain matin : tu verras des familles qui portent encore ces noms, des cousinages entre Jerez et l'Angleterre, des petits-enfants qui reviennent faire les vendanges. Le commerce n'a jamais cessé. Il s'est juste transformé. »

Ignacio hoche la tête. « Le vin, lui, n'a pas changé de méthode depuis des siècles. On remplit, on vieillit, on tire. Les mains changent, le geste reste. »

Et c'est ça qui me frappe, toi qui me lis. Dans cette ville, le lien tissé par quelques marchands étrangers il y a quatre cents ans n'est pas une ruine qu'on visite. C'est un métier qu'on exerce encore, un matin de semaine, dans l'odeur du moût et du bois mouillé. Ceux qui rêvent de s'installer quelque part devraient venir voir ça : la preuve qu'un étranger patient finit par faire partie du paysage.

Ruelle du vieux Jerez de la Frontera en plein midi, murs blancs à la chaux, enseignes de bodegas centenaires, orangers, ombres nettes sous le soleil d'Andalousie

Un tabanco à la tombée du jour

Le soir, Macarena nous emmène dans un vieux tabanco du centre, une de ces tavernes à vin où l'on sert le Jerez au tonneau depuis plus d'un siècle. Pas de nom sur la façade, juste une porte ouverte sur une salle étroite, un comptoir de zinc, et des bouteilles poussiéreuses alignées jusqu'au plafond.

D'abord, l'odeur te saisit : le bois mouillé de vin, l'amande grillée, un fond d'huile d'olive et d'ail qui monte de la cuisine. Un homme âgé, derrière le comptoir, nous accueille d'un signe de tête. On l'appelle Curro, il a passé sa vie à servir le vin d'ici, et ses mains tremblent un peu quand il remplit les copas de fino, ce vin pâle, sec, mordant, qui sent la pomme verte et la mer.

« Celui-ci, il faut le boire frais et vite », dit Curro en poussant les verres. « Il n'attend pas. »

On nous apporte des rognons au Jerez, les riñones al Jerez, mijotés dans une sauce brune et profonde où le vin a fondu toute son âme. La viande est tendre, la sauce accroche le pain. Puis des alcachofas, des artichauts cuits à l'étouffée, fondants, poivrés. La salle bruisse de conversations, quelqu'un gratte une guitare dans un coin, le fino descend tout seul.

Riñones al Jerez et tocino de cielo servis dans un tabanco de Jerez de la Frontera, avec une copa de fino, Andalousie, Espagne

« Tu vois », me dit Macarena en trinquant, « les barons anglais mangeaient sans doute dans des salles plus élégantes. Mais le vin dans leur verre, c'était le même que celui-là. La table, ici, n'a jamais fait de différence entre un lord et un charretier. »

Pour finir, Curro pose devant nous un petit flan doré, luisant, presque translucide. Le tocino de cielo. La première cuillerée est un choc de douceur pure, du jaune d'œuf et du sucre caramelisé, fondant sur la langue comme une promesse.

La légende du ciel dans une cuillère

C'est Curro qui raconte, pendant qu'on racle le fond de l'assiette.

« On raconte que ce dessert est né à cause du vin », dit-il à voix basse. « Autrefois, pour clarifier le sherry, les bodegas utilisaient des blancs d'œufs, à la tonne. Et il leur restait des montagnes de jaunes dont ils ne savaient que faire. Alors ils les donnaient aux couvents, aux religieuses d'à côté. Et les sœurs, pour ne rien gâcher, en ont fait cette merveille, sucrée, riche, qu'elles ont appelée tocino de cielo, le lard du ciel. »

Un silence. Dehors, la nuit andalouse est tombée.

Harriet, fidèle à elle-même, pose son verre et nuance avec douceur. « C'est une belle histoire, et elle est sans doute vraie en partie. Les couvents de Jerez faisaient bien des sucreries avec les jaunes d'œufs, c'est documenté. Mais la légende arrondit toujours les angles. Ce qu'on sait, c'est que le vin et le couvent se sont rencontrés dans une cuillère. Le reste, c'est la ville qui le raconte, et c'est très bien ainsi. »

Et c'est exactement ce qui rend Jerez si vivante. Même son dessert raconte le vin. Même sa douceur vient d'un reste qu'on n'a pas voulu jeter.

Ce que le vin a laissé dans la ville

Le lendemain matin, je marche seul dans les rues avant que la chaleur ne monte. Les bodegas dorment encore. Sur un mur, encore un nom anglais, à moitié effacé par le temps.

Je pense à tous ces hommes venus du nord, qui ont cru n'acheter que du vin et qui ont fini par appartenir à cette terre. Je pense à Drake, qui croyait voler des barriques et qui a offert à son pays une passion de quatre siècles.

Toi qui me lis, la prochaine fois que tu rêveras d'un ailleurs, souviens-toi de Jerez. On ne s'installe pas vraiment dans un pays le jour où l'on y achète une maison. On s'y installe le jour où le pays, à son tour, écrit un peu de toi sur ses murs.

Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir.

Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Catégorie : Vins  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Vignobles

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