La Corogne, le port que l'Angleterre a prié avant de l'assiéger

Galice
August 24, 2026
 -  
Lucas Lunes
Lucas Lunes, guide voyageur au chapeau à large bord et saharienne ouverte sur t-shirt noir, face à la Tour d'Hercule et à l'océan Atlantique à La Corogne, Galice

Ta chronique de voyage en Espagne sur La Corogne et sa Tour d'Hercule, avec Sir Francis Drake et les pèlerins anglais de saint Jacques (du XIIe au XVIe siècle), au temps où l'Angleterre d'Élisabeth Iʳᵉ faisait la guerre à l'Espagne de Philippe II, tandis qu'en Angleterre Henri VIII interdisait en 1538 tout pèlerinage vers Compostelle.

Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière

La Corogne, le port que l'Angleterre a prié avant de l'assiéger

Comment un phare romain a guidé les pèlerins du Nord vers Compostelle, puis regardé Francis Drake échouer sous ses murs

Le 4 mai 1589, une échelle de bois racle la pierre des remparts de la vieille ville de La Corogne. En haut, des soldats anglais. En bas, une cité qu'on croyait déjà perdue. Tu connais la suite des grandes invasions, d'habitude : la brèche, le cri, la ville qui tombe. Ici, ce jour-là, rien de tout cela n'arrive. Et pour comprendre pourquoi, il faut remonter bien plus loin que Drake, bien plus loin que l'Armada. Il faut remonter à une tour que les Romains ont plantée sur un rocher, face à l'Atlantique, quand personne ne parlait encore d'Angleterre ni d'Espagne.

Je suis arrivé à La Corogne par le nord, quand le brouillard se déchire d'un coup et qu'apparaît la mer, cette mer grise et large qui ne ressemble à aucune autre en Ibérie. L'air sent le sel et le goémon. Les mouettes crient au-dessus des chalutiers. Et là, au bout d'une langue de terre battue par les vents, se dresse une silhouette trapue, seule, obstinée : la Tour d'Hercule. Deux mille ans qu'elle allume son feu. Le plus vieux phare du monde encore en activité veille toujours sur les bateaux, comme au premier jour.

Tu comprends vite, en foulant cette ville, qu'elle a toujours regardé vers le nord plutôt que vers Madrid. Vers l'Angleterre, vers l'Irlande, vers ces terres celtes d'où venaient autant d'ennemis que de pèlerins.

Ce matin-là, nous sommes trois à marcher vers la tour. Margaret ouvre la route, comme toujours. Historienne des routes maritimes de pèlerinage et de la longue guerre anglo-espagnole, elle a fait le voyage depuis Bristol, ce vieux port d'où partaient jadis les navires chargés de croyants en route pour Compostelle. Elle connaît ces récits mieux que quiconque, et elle a cette manière de s'arrêter net devant une pierre pour te dire ce qu'elle a vu passer. À côté d'elle, Rosalía respire l'air marin les yeux fermés. Elle est d'ici, de La Corogne, et sa famille tient depuis des générations une pension modeste à deux pas des quais, de celles où logeaient les marins et, avant eux, les voyageurs de saint Jacques. Étienne ferme la marche, le nez levé, déjà en train de jauger l'appareillage de la maçonnerie romaine. Ingénieur français, il ne croit qu'à ce qui tient debout.

« Regarde comme elle est nue, dit Rosalía en désignant la tour. Pas un ornement, rien. Elle n'a jamais eu besoin de plaire. Elle éclaire, c'est tout. »

Le vent nous pousse dans le dos. Sous nos pieds, l'herbe rase et les affleurements de granit. Tu sens le froid de l'Atlantique te mordre les joues alors que le soleil, lui, tape franc. C'est cela, la Galice : deux saisons dans la même heure.

Le phare que Rome a laissé allumé

Les Romains l'appelaient Farum Brigantium, le phare de Brigantium. On l'a bâti au premier siècle de notre ère, entre les années 40 et 80, si l'on en croit les poteries retrouvées dans ses fondations. Pense à cela un instant, toi qui me lis : ce feu brûlait déjà quand Rome dominait le monde connu, et il brûle encore.

Étienne pose la main à plat sur la pierre. « Trente-quatre mètres de maçonnerie romaine là-dessous, murmure-t-il, presque avec tendresse. Le reste, ces vingt et un mètres du sommet, c'est une restauration du dix-huitième siècle. Un ingénieur nommé Eustaquio Giannini a rhabillé la vieille dame sans la trahir. »

La tour repose sur un rocher de cinquante-sept mètres, et se hisse encore d'une cinquantaine au-dessus. Depuis 2009, l'Unesco l'a inscrite au patrimoine mondial, unique en son genre : le seul phare de l'Antiquité gréco-romaine à avoir gardé, à la fois, sa forme et sa fonction. Les autres sont tombés, ou se sont tus. Celui-ci parle encore aux navires.

Margaret s'accroupit près d'une inscription rongée. « Tu vois, dit-elle sans se retourner, ce qui me bouleverse, ce n'est pas l'âge. C'est la continuité. Des marins ont réglé leur cap sur ce feu sous les Césars, sous les rois wisigoths, sous les Rois Catholiques, et un capitaine de pétrolier le fait ce soir encore. »

Tour d'Hercule (Torre de Hércules), phare romain de La Corogne, Galice, Espagne

Nous restons là un long moment, à écouter le vent siffler dans les meurtrières. Toi qui cherches les traces des hommes dans la pierre, sache que peu de lieux au monde te donnent ce vertige : celui de poser la main sur un ouvrage encore vivant, deux millénaires après le dernier maçon romain.

La Tour d'Hercule au crépuscule, maçonnerie romaine trapue battue par le vent atlantique, lumière dorée rasante sur le granit, ciel gris de Galice

La route anglaise de saint Jacques

Ce que peu de voyageurs savent, c'est que ce phare fut, pendant des siècles, la première image d'Espagne qu'apercevaient des milliers de pèlerins venus du nord. Pas par les cols des Pyrénées, non. Par la mer.

« On l'appelle le Camino Inglés, le Chemin anglais, explique Margaret en marchant vers le port. Des pèlerins d'Angleterre, d'Irlande, de toute l'Europe du Nord embarquaient à Bristol, à Newcastle, à Londres, à Southampton. Les Irlandais partaient de Dublin, de Galway. Ils traversaient le golfe de Gascogne, cette mer qui a englouti tant de monde, et ils accostaient ici, à La Corogne, ou un peu plus haut, à Ferrol. »

De là, ils marchaient vers Saint-Jacques. Quelques dizaines de kilomètres seulement, quand ceux du chemin français en avalaient des centaines. Une route courte, mais payée d'une traversée qui pouvait tuer.

Le premier pèlerin anglais dont l'histoire a retenu le nom s'appelait Godric de Finchale, un ermite du comté de Durham qui gagna Compostelle au douzième siècle. Dès 1147, une troupe de croisés anglais, allemands et flamands s'était arrêtée devant le tombeau de l'apôtre. Pendant quatre cents ans, ce port du bout de la Galice fut la porte océane de la chrétienté du Nord.

« Comme à Compostelle, ce bout du monde où convergeaient tous les chemins, dis-je à voix haute, ces gens venaient chercher quelque chose de plus grand qu'eux. » Rosalía sourit. Elle a entendu cette phrase toute sa vie, dans la bouche de sa grand-mère : ici finissait la mer, et commençait le chemin.

Puis tout s'arrête. Au seizième siècle, Henri VIII rompt avec Rome, démantèle les sanctuaires, et interdit en 1538 les pèlerinages dans tout son royaume. Les navires de croyants cessent d'appareiller. La route anglaise se vide. Le phare continue d'éclairer, mais ce ne sont plus des pèlerins qu'il guide vers la Galice.

Pèlerins médiévaux débarquant d'un voilier dans le port de La Corogne, coquilles saint-jacques cousues sur les manteaux, bâton de marche, la Tour d'Hercule au loin

Quand l'Angleterre revint, ce fut avec des canons

Un demi-siècle plus tard, les mêmes ports anglais qui envoyaient des pèlerins arment une flotte de guerre. Nous sommes en 1589. L'année précédente, l'Invincible Armada de Philippe II s'est brisée dans la Manche. Élisabeth Iʳᵉ veut porter le coup fatal : détruire les navires espagnols qui se réparent dans les ports du nord, s'emparer de la flotte de l'argent venue des Amériques, allumer une révolte au Portugal.

Elle confie cette Contre-Armada à deux hommes que l'Espagne redoute : Sir Francis Drake, l'amiral, le corsaire que Madrid appelle le Dragon, et Sir John Norris, le général. Cent cinquante navires. Vingt-trois mille hommes. Le 28 avril, la flotte lève l'ancre. Sa première cible : La Corogne.

« Imagine la terreur, dit Rosalía, la voix soudain plus basse. Cent cinquante voiles à l'horizon, sous cette même tour. » Les Anglais prennent vite la ville basse. Ils pillent, ils boivent, ils s'installent. Le 4 mai, ils lancent l'assaut de la vieille ville, en haut, derrière ses murailles. La brèche est ouverte. Les échelles montent.

C'est là qu'entre dans l'histoire une femme dont le nom résonne encore à chaque coin de rue de cette ville. María Pita. Son mari, capitaine, tombe mortellement blessé sur le rempart. Alors, dit la chronique, elle arrache la hampe qui porte la bannière des mains d'un officier anglais et le transperce de sa propre lance. Les défenseurs, galvanisés par cette femme debout dans la brèche, repoussent l'assaut. Les Anglais renoncent. Drake lève le siège et file vers Lisbonne, où l'attend un autre échec.

Philippe II, en récompense, accordera à María Pita la solde d'un officier. Aujourd'hui, la grande place de La Corogne porte son nom, et une statue la montre, lance au poing, éternellement dressée face à la mer d'où vint l'ennemi.

María Pita sur les remparts de La Corogne en 1589, arrachant la bannière anglaise, lance à la main, scène de siège, fumée et échelles d'assaut

Une table près des quais

Le vent finit par nous chasser vers l'intérieur, dans une petite taberna aux murs de pierre, à deux rues du port. Il n'y a pas d'enseigne tapageuse, juste une porte basse et une chaleur qui te saute au visage dès le seuil. Manuela, la patronne, nous installe près de la cuisine, là où l'on entend l'huile chanter dans la poêle et les couvercles cliqueter.

Elle pose d'abord un caldo galego fumant, ce bouillon paysan aux feuilles vertes, aux haricots blancs et au lard, dont la vapeur te réchauffe le visage avant même la première cuillère. Puis arrive le pulpo á feira, le poulpe cuit au chaudron de cuivre, découpé en médaillons, arrosé d'huile d'olive et saupoudré de paprika, servi sur une planche de bois brûlant. Le grain rugueux du sel sous la dent, la chair tendre, le piquant doux du pimentón : tu comprends d'un coup pourquoi ce plat est le cœur des fêtes galiciennes.

Pulpo á feira, poulpe galicien au paprika servi sur planche de bois, Galice, Espagne

Rosalía nous fait goûter une empanada gallega au thon et aux poivrons, la pâte encore tiède, et verse un vin blanc de la région, vif et minéral, qui sent la pomme et l'iode.

« Chez nous, dit Manuela en s'essuyant les mains à son tablier, on finit toujours par une tarta de Santiago. » L'amande, le sucre, et cette croix de saint Jacques dessinée dans le sucre glace, sur le gâteau, comme un dernier clin d'œil au pèlerin. Toi qui me lis, il y a des repas qui te racontent une ville mieux que n'importe quelle archive. Celui-là en était un.

Ce que raconte la vieille tour

C'est Manuela, justement, qui nous a donné la légende, en débarrassant les assiettes. « Tu sais pourquoi la tour s'appelle Hercule ? »

On raconte que le héros Hercule aurait débarqué ici pour affronter le géant Géryon. Trois jours et trois nuits de combat, dit la légende, avant qu'il ne l'abatte. Hercule aurait alors enterré la tête du géant et bâti la tour par-dessus, en signe de victoire. C'est pour cela, ajoute-t-on, que le blason de La Corogne porte une tête de mort et des ossements, sous la tour et son feu.

Mais il existe une autre histoire, plus ancienne encore, que Rosalía préfère. On raconte que du haut de cette tour, un roi celte nommé Breogán aurait aperçu, par une nuit très claire, une terre lointaine au nord. Son fils Ith prit la mer vers cette île, et de là serait née la lignée qui peupla l'Irlande. Voilà pourquoi les Galiciens et les Irlandais se sentent, aujourd'hui encore, cousins par-delà l'océan.

Margaret, fidèle à elle-même, tempère : « Aucun document ne prouve rien de tout cela. Breogán appartient au mythe, pas aux archives. » Puis elle sourit. « Mais avoue que c'est beau. Une tour d'où l'on voit l'Irlande, dans un pays qui a toujours regardé le nord. »

Le dernier feu

Le soir tombe quand nous revenons vers la tour. La lumière du couchant rougit le granit, et là-haut, le feu s'allume, comme il s'allume chaque nuit depuis deux mille ans. Les mêmes flots, les mêmes vents, le même signal patient adressé à qui rentre au port.

Je pense à tous ceux qui ont vu ce feu. Le marin romain, le pèlerin anglais serrant sa coquille contre sa poitrine, le soldat de Drake apeuré, María Pita au matin de la victoire. Tous ont levé les yeux vers la même flamme. La Corogne, tu le sens en la quittant, n'est pas une ville d'Espagne tournée vers Madrid. C'est une sentinelle de l'Atlantique, un seuil entre l'Ibérie et le Nord, un lieu où l'on a prié et où l'on a combattu sous le même phare.

Et toi, ami lecteur, si un jour tu montes jusqu'à cette tour battue par les vents, arrête-toi un instant. Regarde vers le large. Quelque part, par temps clair, dit-on, on voit l'Irlande.

Catégorie : Patrimoine monumental  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Villes historiques

Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.

Si ces récits te touchent, soutenir ce travail te coûtera moins qu'un café et un verre de vin espagnol. Pour 5€ par mois, tu ne te contentes pas de soutenir un auteur indépendant : tu rejoins une communauté, celle des Ibérophiles actifs, et tu participes, chaque mois, à la naissance d'un récit. Tu votes pour l'histoire qui t'intéresse et que tu veux voir écrite. Si ton choix l'emporte, ton nom rejoint le Hall des Co-auteurs, visible de tous, et tu entres automatiquement dans le Grand Prix annuel, avec à la clé 5 jours offerts à Setúbal. Un texte que tu pourras raconter et débattre lors de tes dîners, avec tes amis et tous ceux avec qui tu partages ton amour pour le Portugal et l'Espagne, un texte qui aidera d'autres Ibérophiles à mieux découvrir ces terres. Chaque mois, ta voix compte à nouveau, et fait grandir un peu plus cette communauté vivante et participative.

Et tant que tu es membre, la Bibliothèque entière t'est ouverte : 14 ebooks déjà écrits, pour une valeur totale de 138,60€, inclus dans ton abonnement.

👉 Je deviens Ibérophile actif

Si un jour tu pars, aucun ebook ne disparaît vraiment : tu pourras toujours les racheter à l'unité, pour 9,90€ chacun.

Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits de la Tour d'Hercule et d'un plat galicien traditionnel. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

Cette histoire t'a plu ? Partage-la