Le Pinhal de Leiria, la forêt dressée contre le sable

Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage en Portugal sur le Pinhal de Leiria, avec le roi Denis et la reine Isabelle (XIIIe et XIVe siècle), au temps où les dunes de l'Atlantique menaçaient d'ensevelir les terres et les villages du littoral, tandis qu'en Gascogne, bien plus tard, l'ingénieur Brémontier fixait les dunes des Landes à coups de pins maritimes, à la fin du XVIIIe siècle.

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Tu sais, il y a des forêts qu'on traverse sans les voir, et d'autres qui te regardent passer. Le Pinhal de Leiria est de celles-là. Avant même d'y entrer, tu l'entends. Un long souffle continu, celui du vent de l'Atlantique qui remonte depuis les plages de Marinha Grande et vient se prendre dans les cimes, des millions d'aiguilles qui bruissent ensemble comme une prière. Un poète d'ici l'avait appelée la cathédrale verte et chuchotante. Quand tu marches sous ces pins, tu comprends pourquoi : la lumière tombe en colonnes obliques, l'odeur de résine chauffée te prend à la gorge, et tu baisses la voix sans savoir pourquoi.

Ce matin-là, je ne suis pas seul. Je suis venu retrouver trois personnes qui, chacune à sa manière, aiment cette forêt plus qu'un décor de carte postale. Et toi qui rêves peut-être, un jour, de poser tes valises sur cette côte, viens avec nous. Car ce n'est pas une histoire de vieux arbres. C'est l'histoire d'un pays qui a appris à tenir debout sur du sable.

Les premiers pas sous les pins

Nous nous retrouvons à l'orée du bois, du côté de São Pedro de Moel, là où la forêt descend presque jusqu'à la mer. Isabelle est arrivée la première, carnet à la main. Elle est forestière, venue de France, et elle étudie depuis des années la fixation des dunes des Landes de Gascogne. Pour elle, ce pinhal est une énigme vivante, un cousin plus ancien de ce qu'elle connaît chez elle. Rodrigo, lui, est ingénieur forestier portugais. Il parle des arbres comme d'un patient qu'on soigne, avec des chiffres, des diamètres, des cycles. Et puis il y a Conceição, née à Marinha Grande, d'une famille de résiniers sur trois générations. Elle ne prend pas de notes, elle. Elle pose simplement la main sur un tronc, longtemps, comme on salue un ancien.

"Mon grand-père connaissait chaque sentier les yeux fermés", me dit-elle, et sa voix se casse un peu. La résine, le gemmage, c'était le gagne-pain de tout un coin de pays. Regarde bien, toi qui lis ces lignes : sous l'écorce de ces pins coule encore la sève qui a nourri des villages entiers. Le sol est tapissé d'aiguilles rousses qui s'enfoncent sous le pied, tièdes, élastiques. L'air sent le miel chaud et le sel. Quelque part, un pic frappe le bois par petites rafales sèches. Isabelle lève les yeux vers la voûte et murmure que les Landes, chez elle, ont exactement cette odeur.

Le roi, la reine et le sable

Le Pinhal de Leiria porte aussi un autre nom, plus intime : le Pinhal do Rei, le pin du roi. Et derrière ce nom, il y a une figure qui revient dans toutes les bouches, celle de Dom Dinis, le roi poète, qui régna de 1279 à 1325.

On raconte, ici, que c'est lui qui sema la forêt. Mieux : que ce fut sa femme, la reine Isabelle, la Rainha Santa Isabel, qui porta les graines de pin dans le pli de sa robe et les dispersa de sa main sur les dunes, pour que la forêt lève et retienne le sable. Conceição raconte cette histoire comme sa grand-mère la lui a racontée, et c'est beau à pleurer. Mais notre Isabelle, la chercheuse, pose doucement son carnet. "C'est une légende", dit-elle, sans brusquerie. Les historiens, aujourd'hui, attribuent les premières plantations au père de Dinis, Afonso III, ou aux moines cisterciens d'Alcobaça. Personne n'en est tout à fait sûr. Ce qui est certain, en revanche, c'est que Dinis a considérablement agrandi ce bois et en a fait un domaine royal, administré avec des règles strictes. Voilà pourquoi son nom reste collé à la forêt, pour toujours.

Et le problème qu'il fallait régler était bien réel. Là, face à l'océan, les dunes avançaient. Le vent poussait le sable vers l'intérieur des terres, menaçant d'ensevelir les champs, les chemins, les villages du littoral. Planter des pins, c'était dresser une armée patiente contre la mer. Le Pinhal de Leiria de D. Dinis n'était pas un jardin d'agrément : c'était un rempart.

Isabelle sourit, parce que cette histoire en appelle une autre, la sienne. Bien plus tard, à la fin du XVIIIe siècle, un ingénieur français du nom de Brémontier s'attaqua au même ennemi en Gascogne, sur la côte des Landes. Mêmes dunes mouvantes, même menace sur les terres, même remède : le pin maritime, semé pour coudre le sable au sol. "Deux peuples, deux siècles d'écart, et la même idée", dit-elle. "On croit inventer, on ne fait que se souvenir."

Mur dense de pins maritimes centenaires s'arrêtant net au bord de hautes dunes de sable blanc face a l'ocean Atlantique, lumiere rasante de fin d'apres-midi, couleurs naturelles, aucune personne

La forêt qui a porté les caravelles

Nous avançons. Rodrigo s'arrête devant un pin particulièrement haut, droit comme une colonne, et là, son métier parle. "Regardez ce fût. Un arbre comme celui-là, il y a cinq cents ans, on l'aurait choisi pour un mât."

Car cette forêt a fait bien plus que retenir le sable : elle a aidé le Portugal à partir sur les mers. Dès le XVe siècle, au temps des grandes découvertes, le bois du Pinhal de Leiria s'en allait vers les chantiers navals. Dans l'un des plus anciens traités portugais de construction de navires, le Livro da Fábrica das Naus, écrit vers 1578 par le padre Fernando Oliveira, on lit que le pin de Leiria servait aux mâts, aux vergues, aux pièces légères des vaisseaux. Et la résine, cette même résine que la famille de Conceição a récoltée pendant des générations, calfatait les coques, les rendait étanches face à l'Atlantique.

Prends un instant la mesure de la chose. Les arbres qui avaient été plantés pour arrêter la mer ont fini par donner les navires qui l'ont traversée. Camões lui-même, dans Os Lusíadas, en 1572, a chanté ces vaisseaux et ces hommes, et par eux, sans le nommer, ce bois d'où sortaient les mâts. Conceição écoute, les bras croisés, et je la vois fière. "Alors mon arrière-arrière-grand-père faisait un peu partie des découvertes", dit-elle en riant à moitié. Oui, Conceição. Un peu.

Chantier naval portugais ancien au bord d'un estuaire, troncs de pin equarris et grands mats de caravelle en bois clair, tonneaux de resine, cordages, lumiere doree, ambiance d'atelier historique, aucune personne au premier plan

Une table à São Pedro de Moel

À midi, la faim nous ramène vers la mer. Nous nous installons dans une petite tasca de São Pedro de Moel, de celles qui n'ont pas changé de nappe depuis trente ans, fenêtres ouvertes sur l'Atlantique gris-vert. Le bruit, d'abord : les assiettes qui s'entrechoquent, une radio qui grésille du fado, le ressac au loin. Puis l'odeur, charbon et poisson grillé, qui entre par la porte de la cuisine.

On nous apporte le poisson du jour, grillé tout simplement, la peau craquante striée par la braise, la chair blanche et nacrée dessous, un filet d'huile d'olive, une pomme de terre écrasée à la fourchette. Un vin blanc frais de la région sue dans les verres. Rodrigo rompt le pain, Isabelle ferme les yeux à la première bouchée, et Conceição commande pour tout le monde ce qu'il faut commander ici : des brisas do Lis. Ces petites douceurs de Leiria, nées, dit-on, au XVIIe siècle au couvent de Santa Ana, ne sont faites que de sucre, d'œufs et d'amandes, cuites au bain-marie. Tu les mets en bouche et elles fondent, moelleuses, presque gélatineuses, d'un jaune profond, avec ce goût d'amande qui reste longtemps. Conceição nous regarde les goûter, et pour elle, je crois, c'est ça la vraie forêt : pas le bois, mais ce qu'il permet encore, une table, des rires, un dessert qui porte le nom de la rivière de chez elle.

Brisas do Lis, petites douceurs traditionnelles de Leiria a base d'oeufs et d'amandes, de couleur jaune dore, dans leurs caissettes en papier, sur une assiette, Portugal

Le geste du résinier

L'après-midi, Conceição nous emmène vers un sentier qu'elle seule connaît vraiment. Elle cherche un vieux pin, le trouve, et pose le doigt sur une longue cicatrice en arête de poisson gravée dans l'écorce. C'est la trace du gemmage. On entaillait l'arbre, patiemment, et la résine perlait, descendait le long d'un petit rail de fer jusqu'à un pot de terre cuite accroché au tronc. Goutte à goutte. Un arbre, une saison, quelques kilos.

"On vivait au rythme de l'arbre", dit-elle. "Il donnait, mais il fallait savoir ne pas le tuer." Et là, toi, ami lecteur qui songes peut-être à venir vivre sur cette côte, écoute bien ce qu'elle ajoute, parce que c'est le cœur de tout. Ce pays ne se donne pas à qui le regarde de loin. Il se donne à qui apprend ses gestes, son rythme, sa patience. Les familles de résiniers n'ont pas disparu. Beaucoup se sont reconverties, mais la mémoire du geste est là, dans les ateliers, dans les fêtes de village, dans la façon qu'ont les gens d'ici de parler de la forêt comme d'un parent. S'installer au Portugal, ce n'est pas acheter une vue sur la mer. C'est entrer, humblement, dans une histoire qui a commencé bien avant toi.

Un vieil homme nous a rejoints sur le sentier, attiré par nos voix. Firmino, ancien résinier, le visage comme une écorce. C'est lui qui nous redonne la légende de la reine et des graines, avec des mots que je n'oublierai pas. "Peu importe que ce soit vrai", dit-il en haussant les épaules. "Ce qui est vrai, c'est que quelqu'un, un jour, a eu assez d'amour pour ce pays pour planter un arbre qu'il ne verrait jamais grand."

Tronc de vieux pin maritime entaille en arete de poisson pour la recolte de la resine, petit pot de terre cuite fixe a l'ecorce recueillant la resine ambree, sous-bois de pins et aiguilles rousses, lumiere douce, aucune personne

La cathédrale blessée

Il faut te dire ce que tu verras aussi, si tu viens aujourd'hui. Car cette forêt vient de traverser deux épreuves terribles, et elle n'en est pas sortie indemne.

En octobre 2017, un incendie a dévoré près de quatre-vingts pour cent du pinhal, des milliers d'hectares partis en fumée en quelques heures. Les gens d'ici parlent encore de cette nuit avec un tremblement dans la voix, et d'une expression qui a fait le tour du pays, la máfia do pinhal, du nom des intérêts qui, dit-on, prospèrent sur le bois brûlé. Puis, alors que les survivants, environ mille deux cents hectares de vieux arbres, tenaient encore debout, la tempête Kristin est arrivée. Dans la nuit du 28 janvier 2026, des rafales ont atteint 208,8 kilomètres par heure, les plus fortes jamais mesurées au Portugal. Plus de neuf vieux arbres sur dix, parmi ceux qui avaient échappé aux flammes, ont été couchés ou brisés net, cassés en deux comme des allumettes.

Rodrigo marche au milieu de ces troncs tombés, et pour une fois les chiffres lui manquent. "Un pin de cet âge, on ne le remplace pas en une vie d'homme", dit-il simplement. Mais il s'accroupit, écarte des branches mortes, et me montre quelque chose. Dessous, serrés, verts, obstinés, des jeunes pins. Ceux qui ont été plantés après l'incendie de 2017. Eux, la tempête ne les a pas eus. Ils étaient trop souples, trop bas, trop jeunes pour qu'elle les brise. Isabelle sourit, de ce sourire grave des gens qui connaissent le temps long des forêts. "C'est toujours comme ça", dit-elle. "Ce sont les jeunes qui recommencent."

Pins maritimes adultes brises net et couches au sol apres une tempete dans une foret cotiere, jeunes pins verts repoussant entre les troncs tombes, ciel gris d'hiver, lumiere diffuse, aucune personne

Ce que la forêt nous laisse

Le soir tombe quand nous ressortons du bois. La lumière a changé, elle est rose et basse sur les dunes, et le vent est retombé. La cathédrale verte s'est tue un instant. Conceição ramasse une pomme de pin, la fait tourner entre ses doigts, et la glisse dans sa poche sans un mot.

Je pense à ce que disait Firmino, à cet amour qui plante un arbre qu'on ne verra jamais grand. Sept siècles plus tard, des mains inconnues replantent, sachant qu'elles ne marcheront jamais sous l'ombre de ces pins. Toi qui me lis, c'est peut-être ça que ce pays a de plus précieux à t'offrir, bien plus qu'un climat ou un prix au mètre carré : le sens du temps long, la patience de ceux qui bâtissent pour après eux. La forêt reviendra. Pas pour nous. Pour ceux qui marcheront ici dans cent ans, et qui entendront, eux aussi, le long chuchotement des aiguilles.

Catégorie : Paysages culturels  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Paysages culturels

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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

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