Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Visiter le Priorat, ce vignoble de Catalogne, c'est marcher sur des terrasses de schiste noir, pousser la porte d'une chartreuse fondée par des moines venus de France, et comprendre pourquoi le vin Priorat se boit comme on lit une vieille lettre.

Ta chronique de voyage en Espagne sur le Priorat et la chartreuse de Scala Dei, avec les chartreux venus de Provence et le roi Alphonse II d'Aragon (XIIe siècle), au temps où l'ordre de saint Bruno essaimait depuis la Grande Chartreuse, tandis qu'en France Philippe Auguste bouclait ses malles pour la troisième croisade de 1190.

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Le Priorat, ce vignoble que des moines venus de France ont fait naître

Comment une poignée de chartreux a transformé une montagne d'ardoise en terre de vin, et pourquoi des familles la taillent encore à la main aujourd'hui

Tu sais, il y a des paysages qui ne cherchent pas à te plaire. Le Priorat est de ceux-là. Quand tu quittes la plaine de Tarragone et que la route commence à grimper, tu sens tout de suite que la terre change d'humeur. Les oliviers se font plus rares, les amandiers s'accrochent aux pentes comme des vieillards obstinés, et la roche affleure partout, sombre, feuilletée, luisante par endroits. Ici, on l'appelle la llicorella, cette ardoise schisteuse que la vigne doit percer de ses racines pour aller chercher l'eau à dix, quinze mètres de profondeur. Rien ne pousse facilement sur ce sol. C'est peut-être pour ça que tout ce qui y pousse a du caractère.

Je suis arrivé un matin de fin d'automne, à l'heure où la brume dort encore au creux des vallées et où les coteaux, eux, prennent déjà la lumière. Devant moi, le massif du Montsant barrait l'horizon de sa muraille grise. Et quelque part en contrebas, dissimulée dans un repli de la montagne, attendait une ruine qui a tout commencé : la chartreuse de Scala Dei, l'escalier de Dieu. Toi qui me lis, garde ce nom en tête. Il explique à lui seul pourquoi cette comarque entière s'appelle le Priorat, le pays du prieuré.

Trois voyageurs, une montagne et beaucoup de questions

Je ne suis pas monté seul. Avec moi, trois compagnons de route que tu connaîtras bientôt aussi bien que moi, à force de m'accompagner dans ces pages.

Cécile, d'abord, historienne française venue de la région lyonnaise, qui a consacré des années à l'ordre des chartreux et qui parlait de saint Bruno comme d'un vieil oncle un peu austère. Elle avait ce regard des chercheuses qui ne se laissent pas raconter n'importe quoi, un carnet toujours ouvert, un crayon toujours en travers des lèvres. Jordi, ensuite, vigneron catalan au visage tanné, les mains larges comme des battoirs, qui travaille lui-même quelques rangs sur les terrasses de schiste et qui mesurait chaque pente du regard en marmonnant des chiffres de dénivelé. Et Montserrat enfin, née à Gratallops, dans une famille qui fait du vin ici depuis des générations qu'elle ne compte même plus. C'est elle qui portait les légendes, et elle le savait.

« Tu vois ces murets ? » m'a lancé Jordi dès les premiers lacets, en désignant les terrasses qui escaladaient le versant. « Chacun a été monté pierre par pierre. Pas de machine qui tienne sur ces pentes. Ce que tu bois dans un verre de Priorat, c'est d'abord un dos qui a plié. »

Cécile a souri sans lever les yeux de son carnet. « Et au départ, ces dos-là portaient une robe blanche et un capuchon. »

Terrasses de vigne en schiste noir llicorella sur les pentes abruptes du Priorat, muret de pierre sèche, massif du Montsant gris en arrière-plan, lumière rasante du matin

Des moines venus du froid, dans une terre de soleil

Pour comprendre le Priorat, il faut remonter à la seconde moitié du XIIe siècle, quand le roi Alphonse II d'Aragon, celui que l'on surnommait le Chaste, décida d'offrir à l'ordre des chartreux de quoi fonder leur première maison de toute la péninsule Ibérique. Les premiers moines ne venaient pas d'Espagne. Ils arrivaient de Provence, héritiers lointains de cette poignée d'ermites que saint Bruno avait rassemblés, un siècle plus tôt, dans les montagnes glacées au-dessus de Grenoble, à la Grande Chartreuse. Toi qui rêves parfois de tout quitter pour une terre plus douce au sud, songe à eux : ils ont fait exactement ce chemin, mais pour chercher le silence, pas le soleil.

Les dates exactes se perdent un peu dans les archives, et je préfère te le dire franchement plutôt que de t'inventer une précision que je n'ai pas. Les sources hésitent entre les années 1160 et la toute fin du siècle, et l'on sait que les chartreux ne s'installèrent sur le site actuel, au pied du Montsant, qu'au tout début du XIIIe siècle, sous le règne de Pierre II. Ce qui est sûr, en revanche, c'est que la couronne d'Aragon les combla de largesses. En peu de temps, la maison devint riche, puissante, et son prieur régna bientôt sur une poignée de villages alentour : Poboleda, La Morera, Torroja, Porrera, Gratallops. Ces noms que tu croises aujourd'hui sur les étiquettes des plus grands vins catalans, ce sont d'abord des terres de moines.

« C'est là que tout se joue », m'a expliqué Cécile en s'arrêtant devant un pan de mur effondré. « Les chartreux ne sont pas des bâtisseurs d'empire. Ce sont des contemplatifs. Chacun vit seul dans sa cellule, avec son petit jardin. Mais pour vivre coupés du monde, il leur fallait produire de quoi subsister. Alors ils ont planté la vigne. »

Et quelle vigne. Dès le milieu du XIIIe siècle, on cultive le raisin sur ces pentes impossibles. Les moines n'ont pas inventé le vin en Catalogne, bien sûr, mais ils ont transformé une montagne ingrate en vignoble organisé, patient, discipliné, à leur image. Pendant près de sept siècles, jusqu'à ce que les lois de confiscation des biens religieux ne les chassent et ne livrent le monastère aux flammes et au pillage dans les années 1830, ce sont eux qui ont tenu le fil.

Ruines de la chartreuse de Scala Dei, arches gothiques effondrées et colonnes de pierre dorée au pied du massif du Montsant, ciel clair d'automne, atmosphère de monastère abandonné

La ruine qui parle encore

Quand nous avons franchi l'arche d'entrée de Scala Dei, un silence particulier nous a saisis. Pas le silence vide d'un lieu mort, mais celui, dense, d'un endroit qui a beaucoup prié. Les grandes arcades se dressaient contre le ciel comme des côtes de baleine échouée. Montserrat a posé la main sur une colonne tiédie par le soleil.

« Mon arrière-grand-père disait que les pierres d'ici se souviennent », a-t-elle murmuré. « Qu'elles ont gardé le froid des matins où les moines se levaient avant l'aube. »

Devant une cellule reconstituée, Jordi s'est accroupi pour examiner un vieux cep. « Regarde la racine », m'a-t-il dit. « Elle ne pousse pas, elle creuse. Elle fend l'ardoise. C'est violent, ce que fait cette plante. Et c'est ça qui donne au vin Priorat sa minéralité, ce goût de pierre mouillée qu'on ne trouve nulle part ailleurs. »

Autour de nous, les terrasses descendaient en escalier vers la vallée. Et soudain, le nom du lieu a pris tout son sens. Scala Dei. L'escalier de Dieu. Comme si la montagne entière n'était qu'une immense volée de marches montant vers quelque chose de plus grand.

Vieux cep de vigne noueux poussant dans le schiste noir d'une terrasse du Priorat, feuilles d'automne dorées

Une table dans un village de schiste

Le soir nous a rattrapés à Gratallops, le village où Montserrat a grandi. Nous nous sommes attablés dans un petit celler de pierre, de ceux qui ne paient pas de mine et où l'on mange ce que la terre a donné. Pas d'enseigne tapageuse, pas de carte traduite en quatre langues : juste une salle basse, une cheminée qui ronflait, et l'odeur du pain grillé qui te prenait à la gorge dès l'entrée.

On nous a servi la clotxa, ce plat des vignerons d'ici. Imagine une miche ronde de pain de campagne, évidée, puis garnie d'ail rôti, de tomate mûre écrasée, de filets d'arengada, ce hareng salé qui rappelle la mer toute proche, et noyée d'un filet d'huile d'olive de la Siurana, dorée et poivrée. C'est le repas qu'on emportait aux champs, celui qu'on mangeait debout entre deux rangs de vigne, les doigts luisants, le dos appuyé contre un muret. La croûte craquait sous la dent, l'intérieur fondait, chaud, salé, vivant. J'ai fermé les yeux. On entendait le vin couler dans les verres, un Priorat rouge profond, presque noir, tissé de vieilles garnacha et carinyena, qui laissait sur la langue ce goût de fruit mûr et de caillou chauffé au soleil.

« Ça, c'est le dimanche de mon enfance », a dit Montserrat, et sa voix a tremblé un peu. « Ma grand-mère préparait la clotxa pour les hommes qui rentraient de la vendange. On n'avait pas grand-chose. On avait ça. »

Au dessert, on a trempé des carquinyolis, ces petits biscuits secs aux amandes, dans un verre de vin doux. Jordi riait, Cécile avait rangé son carnet, et pour une fois elle ne prenait aucune note. Il y a des choses qui ne se notent pas. Elles se vivent.

Table de cave en pierre dans le Priorat : pain de campagne, verres de vin rouge profond, amandes et carquinyolis à la lumière d'une bougie

Le berger, le pin et l'escalier des anges

C'est au coin du feu que le vieux patron du celler, un certain Anselm, les mains nouées par l'âge et le regard clair, s'est approché de notre table. Il avait entendu que je m'intéressais à la chartreuse. Il a tiré une chaise sans qu'on l'y invite, s'est servi un doigt de vin, et a commencé.

« On raconte que quand le roi voulut donner cette terre aux moines, il fallut d'abord trouver le bon endroit. Les frères venus de la Grande Chartreuse marchaient depuis des jours, et ils ne savaient où poser la première pierre. C'est alors qu'ils croisèrent un berger. Un simple berger, qui gardait ses bêtes au pied du Montsant. »

Il a baissé la voix, et même Jordi a cessé de mâcher.

« Le berger leur dit qu'il faisait toujours le même rêve. Chaque nuit, à l'endroit où dormait son troupeau, il voyait des anges monter au ciel. Ils montaient par un escalier. Et cet escalier s'appuyait sur le tronc d'un grand pin. Les moines y virent un signe de Dieu lui-même. Ils construisirent là. Et ils appelèrent le lieu Scala Dei, l'escalier de Dieu. »

Cécile, fidèle à elle-même, a précisé doucement que la légende valait pour ce qu'elle était, une belle histoire transmise de génération en génération, et que les armoiries du monastère, elles, montrent bel et bien une échelle tenue par deux anges, surmontée d'une croix. Anselm a haussé les épaules avec un sourire malicieux.

« La science dit ce qu'elle veut. Moi, je te dis ce que mon père me disait. Et son père avant lui. »

Toi, ami lecteur, choisis l'histoire que tu préfères. L'une n'empêche pas l'autre. C'est même tout le charme de cette terre : elle garde ensemble les faits et les rêves, sans jamais te forcer à trancher.

Cartoixa d'Escaladei (chartreuse de Scala Dei), arc d'entrée en pierre et ruines gothiques, Priorat, Tarragone, Catalogne, Espagne

Ce que les moines ont laissé, et ce que les vivants en font

Il faut que tu saches une chose, parce qu'elle change tout. Pendant presque un siècle, après le départ des moines, le Priorat a failli mourir pour de bon. Le phylloxéra a ravagé les vignes à la fin du XIXe siècle, les familles sont parties vers les villes, les terrasses se sont effondrées sous les ronces. Ce pays de vin est redevenu un pays de pierres.

Et puis, dans les années 1980 et 1990, une poignée de passionnés est arrivée. Ils ont regardé ces vieilles vignes de garnacha accrochées au schiste, ces coteaux que les moines avaient domptés, et ils y ont cru. En quelques années, le Priorat est passé de l'oubli au firmament des grands vins du monde, l'une des deux seules appellations d'Espagne à porter le label le plus élevé. Les prix de certaines bouteilles donnent aujourd'hui le vertige.

« Mais ne crois pas que ce soit une affaire de riches », m'a corrigé Jordi en finissant son verre. « Les gens qui tiennent encore ces terrasses, ce sont des familles. Des gens qui taillent à la main, qui vendangent à dos d'homme parce qu'aucun tracteur ne grimpe là. Le dimanche, ils mangent encore la clotxa. Ils n'ont pas changé de vie parce que le vin est devenu célèbre. »

C'est peut-être ça, le vrai trésor du Priorat. Pas les étiquettes prestigieuses. La continuité. Ce fil jamais rompu entre un moine du XIIIe siècle qui plante son premier cep et une grand-mère de Gratallops qui, huit cents ans plus tard, garnit encore une miche de pain pour les hommes qui rentrent des vignes. Toi qui songes parfois à poser tes valises quelque part dans ces collines, c'est cela que tu viendrais chercher, bien plus qu'un climat ou qu'un paysage : une place dans une histoire qui continue.

Quand la lumière tombe sur le Montsant

Nous sommes repartis le lendemain, à l'heure où le soleil bascule derrière le massif et teinte la llicorella de reflets violets. Montserrat s'est retournée une dernière fois vers son village. Cécile serrait son carnet rempli de dates. Jordi, lui, regardait les terrasses comme on regarde un visage aimé.

Je me suis demandé, en redescendant vers la plaine, combien de mains il avait fallu pour bâtir tout cela. Combien de dos pliés, de prières chuchotées, de vendanges sous la pluie. Une terre, ce n'est jamais seulement de la roche et des racines. C'est la somme de tous ceux qui l'ont aimée assez pour y rester. Et le Priorat, ce soir-là, me semblait plein de leurs ombres bienveillantes.

Catégorie : Vins  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Vignobles

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