Ta chronique de voyage au Portugal, sur la caldeira de Sete Cidades aux Açores, avec le colonel Nicolau Maria Raposo do Amaral et les grandes familles de l'orange de São Miguel (XIXe siècle), au temps où les vapeurs britanniques emplissaient le port de Ponta Delgada, tandis qu'à Manchester s'ouvrait la grande Art Treasures Exhibition de 1857.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Tu sais, il y a des matins où une île retient son souffle avant de te livrer son secret. Au belvédère de Vista do Rei, la brume s'accroche encore aux flancs de la caldeira. Tu ne vois presque rien, un gouffre laiteux d'où monte une odeur d'herbe mouillée et d'hortensia. Puis un souffle passe, le rideau se déchire, et deux lacs apparaissent tout au fond du cratère. L'un vert, l'autre bleu. Si proches qu'ils se touchent, si différents qu'on les croirait fâchés à mort.
Tu es à Sete Cidades, au cœur d'un volcan effondré de cinq kilomètres de large, la plus grande réserve d'eau douce des Açores. On l'a classé parmi les sept merveilles naturelles du Portugal. Et pourtant le nom qu'il porte ne parle pas de nature. Il parle de villes. Sept villes. Et d'une île qui n'a jamais existé.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce paysage n'est pas seulement beau. Il est habité de récits qui remontent bien avant les Açores, jusqu'aux peurs et aux espérances de l'Europe médiévale. Reste avec moi, on descend au fond.
Trois compagnons au bord du cratère
Je ne suis pas seul à guetter la trouée dans la brume. Harriet est arrivée la première, carnet déjà ouvert. Anglaise, elle a passé des années dans les archives des ports britanniques à suivre la trace des cargaisons d'orange qui quittaient ces îles pour Londres et Bristol. Elle prononce Ponta Delgada avec un soin d'archiviste, comme un mot qu'elle aurait longtemps lu sans jamais l'entendre.
Idalina, elle, n'a besoin d'aucun carnet. Sa famille garde des troupeaux sur les rives des lacs depuis quatre générations. Elle connaît le sentier qui plonge au fond du cratère les yeux fermés, et elle a cette façon de regarder l'eau comme on regarde un visage aimé. « Le lac change d'humeur plus vite qu'un homme », me souffle-t-elle, et son rire roule dans la brume.
Duarte complète notre petit équipage. Batelier sur la Lagoa Azul, açorien jusqu'au bout des ongles, il jauge le ciel avant de parler. « Aujourd'hui, il vous laissera voir », décide-t-il enfin. Il a raison. La brume cède, l'air sent la pluie fine et la terre noire, et les cryptomerias alignés en contrebas se mettent à luire d'un vert presque irréel. Nous descendons.
Le nom venu d'une île qui n'existait pas
Avant d'être un lieu, Sete Cidades fut une rumeur. Une de ces histoires que l'Europe se racontait à voix basse quand l'Atlantique n'était encore qu'un mur d'eau au bout du monde.
On raconte qu'en l'an 714, quand les armées venues du sud achevaient de submerger la péninsule ibérique, sept évêques rassemblèrent leurs fidèles et prirent la mer vers l'ouest, fuyant un monde qui s'effondrait. Loin, très loin, ils auraient touché une terre inconnue et y auraient fondé sept cités, une par évêque, pour y garder vivante la foi perdue. Les cartographes du Moyen Âge dessinèrent cette terre pendant des siècles et lui donnèrent un nom, Antillia, l'île des Sept Cités. Personne ne l'avait vue. Tout le monde y croyait.
« C'est fascinant », murmure Harriet en effleurant la rambarde humide. « Les navigateurs cherchaient une île qui n'existait que sur le papier, et ils ont fini par trouver celles-ci. » Quand les caravelles de l'école portugaise atteignirent l'archipel au XVe siècle, elles ne trouvèrent aucune cité perdue, aucun évêque, aucune foi cachée. Mais devant ce cratère immense, cette blessure ronde ouverte dans la montagne, quelqu'un se souvint de la vieille légende et posa dessus son nom. Sete Cidades. Comme on dépose une couronne sur une tombe vide.
Idalina hausse les épaules avec tendresse. Pour elle, la caldeira n'a jamais eu besoin de sept villes pour être immense. Elle est un monde en soi, avec son climat, ses brumes, ses hortensias bleus qui bordent les chemins en été, et ce silence particulier qui tombe entre les deux lacs quand le vent s'apaise.
Le village au bout de l'avenue de cryptomerias
On descend encore, et la route devient une allée. De part et d'autre, des cryptomerias, ces grands cèdres venus du Japon que les Açores ont adoptés jusqu'à en faire un paysage, dressent leurs troncs droits comme les colonnes d'une nef. Au bout de cette avenue végétale, posé contre l'eau, un village minuscule. Et au centre du village, une surprise.
Une église néo-gothique. Ici, au fond d'un volcan de l'Atlantique. Ses arcs brisés, ses fenêtres en ogive, ses deux clochers pointus semblent avoir glissé d'une carte postale du nord de l'Europe jusqu'au bord de ce lac.
C'est l'église de São Nicolau. Duarte connaît son histoire par cœur, car c'est celle de son village. Elle fut voulue par un homme, le colonel Nicolau Maria Raposo do Amaral, et son épouse, sur des terres que sa famille possédait là. Le chantier commença en 1850. La bénédiction solennelle eut lieu le 16 août 1857. L'architecte, Manuel Lamberto Monteiro, avait dessiné pour ce coin perdu une véritable église de pierre, avec sa façade-tour et ses clochers, comme si l'on avait voulu offrir à cent bergers la cathédrale d'une grande ville.
« Une famille qui bâtit une église pareille, à cette époque, avait de l'argent », observe Harriet. Elle a raison, et cet argent a un parfum. Un parfum d'orange.
Car le milieu du XIXe siècle, à São Miguel, c'est le sommet d'un âge d'or. Les grandes familles de l'île, celle des Raposo do Amaral parmi elles, prospéraient au rythme d'un fruit doré qui faisait vivre l'archipel entier. L'église de Sete Cidades n'est pas seulement une prière de pierre. C'est aussi la signature d'une fortune, et cette fortune, on la doit à l'Angleterre.
Les vapeurs de l'orange
Il faut imaginer le port de Ponta Delgada au temps des grands-parents des grands-parents d'Idalina. Une forêt de mâts, puis, bientôt, les cheminées noires des vapeurs britanniques. À partir de 1818, des marchands étrangers, des familles venues d'ailleurs, s'installent sur l'île et misent tout sur un commerce unique, l'exportation de l'orange de São Miguel vers le Royaume-Uni.
Le climat de l'île fait des merveilles. Les vergers descendent en terrasses jusqu'à la mer, et chaque hiver, des montagnes de caisses de bois emplies de fruits ronds prennent la route de Londres et de Bristol. Sur les tables anglaises, l'orange de São Miguel devient un petit luxe d'hiver, une lueur de soleil au creux de la grisaille. En retour, l'argent afflue, et Ponta Delgada se couvre de belles demeures, ces palais urbains bâtis pour des marchands qui n'avaient jamais rêvé d'une telle richesse.
« C'est là que se trouve mon île à moi », sourit Harriet en tapotant son carnet. « Pas dans le verger, mais dans les registres des ports anglais. Des pages et des pages de caisses d'orange, une comptabilité qui raconte deux pays liés par un fruit. » Pendant que ces vapeurs chargeaient leurs cargaisons parfumées, l'Angleterre vivait son propre âge d'or. L'année même où l'on bénissait l'église de Sete Cidades, en 1857, Manchester ouvrait sa grande Art Treasures Exhibition, où affluèrent des centaines de milliers de visiteurs venus admirer les chefs-d'œuvre du monde. Deux prospérités, une au fruit, l'autre à l'industrie et à l'art, séparées par un océan que reliaient les mêmes navires.
Puis vint la fin. Vers la fin du XIXe siècle, une maladie s'abattit sur les vergers et décima les orangeraies de l'île presque d'un seul coup. On ne les replanta jamais. L'orange de São Miguel, ce petit soleil d'hiver, s'éteignit. L'île, obstinée, se tourna alors vers d'autres cultures, l'ananas sous ses serres de verre, et le thé, ce thé de Gorreana né en 1883 qui reste aujourd'hui la seule plantation de thé d'Europe encore en activité.
Un thé, un pain doux, et la mémoire de Furnas
Remontés sur la lèvre du cratère, nous poussons la porte d'un petit café où l'on sert ce que l'île sait faire de meilleur. La salle sent le sucre chaud et la théière qui infuse. Dehors, la lumière glisse sur les deux lacs comme sur une lame.
On nous apporte d'abord le thé, un thé vert de Gorreana, cultivé à quelques vallées de là, la robe pâle et l'amertume franche qui réveille. La tasse est brûlante entre les paumes, et sa vapeur porte une odeur d'herbe et de fumée légère. Puis arrive le bolo lêvedo, ce pain doux et moelleux né dans la vallée de Furnas, tiède, qu'on rompt à la main et qui fond sous la dent. « Comme dans la vallée de Furnas, où la terre cuit elle-même le ragoût au creux du sol volcanique, tout ici sort d'une chaleur qui vient d'en bas », dis-je aux trois, et Idalina hoche la tête, la bouche pleine.
Enfin, la queijada da Vila Franca, cette petite tartelette dorée à la crème d'œuf née jadis dans un couvent de l'île, si sucrée qu'elle te force à fermer les yeux. Le cliquetis des tasses, la chaleur de l'assiette, la douceur qui colle aux doigts, le goût qui reste longtemps. On ne parle plus. On regarde le lac. Il y a des silences qui valent tous les discours.
La légende des yeux verts et des yeux bleus
C'est là qu'une vieille dame, entrée pour vendre des hortensias séchés, s'assoit près de nous et nous demande si nous connaissons la vraie raison des couleurs. Nous secouons la tête. Elle sourit, elle n'attendait que ça.
On raconte, dit-elle, qu'il y a très longtemps vivait ici une princesse aux yeux d'un bleu profond, fille d'un roi de la vallée. Un jour, elle rencontra un jeune berger aux yeux verts comme la mousse après la pluie. Ils s'aimèrent en secret, le long de ces rives. Mais un roi ne marie pas sa fille à un gardien de moutons. On les sépara pour toujours. Avant l'adieu, ils pleurèrent tant, l'un contre l'autre, que leurs larmes coulèrent sans fin au fond du cratère. Des yeux de la princesse naquit le lac bleu. Des yeux du berger, le lac vert. Et depuis, les deux eaux ne font qu'une, comme deux amants qu'on n'a jamais pu vraiment séparer.
La vieille dame se tait. Idalina a les yeux brillants. Harriet, fidèle à elle-même, pose doucement une autre vérité sur la table. « Les deux lacs ne sont qu'une seule et même eau », rappelle-t-elle. « La couleur vient de la profondeur et de ce que le ciel et la végétation renvoient à la surface. » Elle a raison, bien sûr. Et pourtant personne, autour de la table, ne préfère sa version à celle des larmes. Les deux tiennent ensemble, la science et le chagrin, et c'est peut-être ça, un vrai paysage. Un lieu où le vrai et le rêvé cessent enfin de se disputer.
Ce que l'eau garde
Au moment de partir, le jour baisse. La brume revient par le fond, lente, et les deux couleurs s'effacent l'une dans l'autre. Le lac vert et le lac bleu redeviennent ce qu'ils ont toujours été, un seul miroir gris posé au fond d'un volcan endormi.
Toi qui me lis, tu partiras d'ici avec une drôle d'idée en tête. Que nous passons nos vies à tracer des frontières sur ce qui n'en a pas. Deux lacs qui sont un. Sept villes qui n'ont jamais existé. Un amour qu'on a cru pouvoir couper en deux. La caldeira, elle, s'en moque. Elle garde tout, les larmes et les cartes, les oranges parties pour l'Angleterre et le thé qui les a remplacées, et elle attend le prochain matin de brume pour tout raconter à nouveau, à qui voudra descendre écouter.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Portugal · Type de lieu : Villages
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