Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Visiter Baeza, au cœur de la province de Jaén, c'est marcher dans la ville Renaissance jumelle d'Úbeda, croiser la pierre dorée taillée par Andrés de Vandelvira, l'ancienne université où enseigna saint Jean de la Croix, et la fontaine aux lions que l'on dit coiffée d'une princesse d'Hannibal.
Ta chronique de voyage en Espagne sur Baeza, avec l'architecte Andrés de Vandelvira et l'empereur Charles Quint (XVIe siècle), au temps où l'Espagne impériale se couvrait de pierre Renaissance, tandis qu'à Gand, en Flandre, naissait en 1500 l'enfant qui régnerait un jour sur tout cet empire.
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Tu sais, il y a des villes qui crient leur beauté, et d'autres qui la gardent pour celui qui prend la peine de s'arrêter. Baeza est de celles-là. On la croise souvent du coin de l'œil, en route vers sa voisine Úbeda, comme on remet à plus tard une lettre qu'on sait pourtant importante. Et puis un jour, on pousse la porte, et la petite ville de Jaén se referme doucement derrière toi, avec sa pierre couleur de miel et son silence de pensionnat endormi.
Ce matin de fin octobre, la lumière tombe en biais sur la Plaza de Santa María. Elle allume la façade de la cathédrale comme on rallume une braise. L'air sent l'olive fraîchement pressée, car dans cette province, la récolte vient de commencer et tout le pays respire l'huile nouvelle. Je ne suis pas seul. Trois voyageurs m'accompagnent, et je les entends déjà se taire, ce qui, chez eux, est la plus belle forme de politesse.
Trois regards devant la même pierre
Hélène est historienne. Elle vient de Gand, en Belgique, et elle travaille depuis des années sur un homme né dans sa ville, un certain Charles, qu'on appela Quint quand il devint empereur. Elle a cette manière de poser la main à plat sur un mur, comme pour en prendre le pouls. « Tu te rends compte, me dit-elle, que pendant qu'on taillait tout ceci, l'homme qui régnait sur l'Espagne était un gamin de chez moi. »
À côté d'elle, Tomás ne regarde pas les blasons. Il regarde les joints, les arêtes, la façon dont une pierre en épouse une autre. Architecte de métier, il voue une admiration presque jalouse à l'homme qui a dessiné cette ville de pierre. « Montre-moi un défaut, finit-il par lâcher. Montre-moi une seule hésitation dans cette taille. » Il n'en trouvera pas.
Et puis il y a Lucía, la seule d'ici. Baezana, fille et petite-fille d'oléiculteurs, elle a grandi entre ces oliviers qui couvrent l'horizon jusqu'à Jaén. Elle ne récite rien. Elle raconte. Et quand elle parle de sa ville, elle dit « nosotros », nous, comme si les morts de la Renaissance étaient encore de la famille. Regarde bien, toi qui lis ces lignes : il faut parfois une enfant du pays pour comprendre qu'un monument n'est pas un décor, mais une maison.
L'homme qui a signé une ville entière
Il faut dire son nom, parce qu'il est partout ici sans qu'aucune plaque ne le crie : Andrés de Vandelvira. Né en 1509, mort en 1575, c'est lui l'architecte de cette Renaissance du Sud, celle de Jaén, d'Úbeda et de Baeza. Tomás prononce ce nom comme d'autres prononcent celui d'un maître. « Comprends bien, nous dit-il, qu'à cette époque, un seul homme pouvait tenir dans sa tête toute la grammaire de la pierre. Les proportions, la poussée des voûtes, la lumière qu'on laisse entrer. Lui savait. »
La cathédrale de la Nativité se dresse là où une mosquée s'élevait autrefois, elle-même bâtie sur un temple plus ancien encore, car cette colline prie depuis trois mille ans. Au XVIe siècle, on la reconstruit dans le goût nouveau venu d'Italie, et c'est la main de Vandelvira et de son école qui en dessine les lignes. La grande nef, les chapelles, la mesure parfaite de l'ensemble s'achèvent dans les dernières années du siècle, bien après la mort du maître, par les élèves qui avaient appris son langage. Hélène lève les yeux vers la voûte et murmure, pour elle-même : « Pendant qu'on posait cette clef de voûte, Charles Quint était déjà mort depuis trente ans. Les pierres sont plus patientes que les empereurs. »
Comme à Úbeda, sa jumelle de pierre à quelques kilomètres de là, Baeza ne doit pas sa splendeur à une cour ni à un roi, mais à une poignée de familles, de chanoines et d'artisans qui ont voulu, en une seule génération, faire entrer leur petite ville dans le grand siècle. Les deux villes sont d'ailleurs inscrites ensemble, depuis 2003, au patrimoine mondial de l'humanité, reconnues comme le plus pur ensemble de Renaissance d'Espagne. Si tu as déjà lu mon récit sur Úbeda, la ville qui a exporté sa Renaissance jusqu'au Nouveau Monde, tu retrouveras ici la même pierre dorée, mais plus resserrée, plus intime, comme une cadette qui aurait hérité du même sang sans le même orgueil.
Une université au bout d'une ruelle
Quelques rues plus loin, derrière une façade sobre que l'on manquerait sans Lucía, se cache ce qui fit la vraie gloire de Baeza : son université. Fondée en 1538, elle attira pendant deux siècles des étudiants de toute l'Andalousie, dans une ville qui comptait alors plus de livres que de blasons. « Ici, nous dit Lucía en poussant une lourde porte, on venait apprendre quand Madrid n'était encore qu'un gros village. »
La cour est silencieuse. Un rai de lumière traverse la galerie à colonnes et vient mourir sur les dalles usées. Et c'est là qu'Hélène nous rappelle une présence que peu de voyageurs connaissent. Vers 1579, un petit homme maigre, au regard brûlant, vint enseigner et diriger un collège dans cette ville. Il s'appelait Juan de Yepes. L'histoire l'a retenu sous un autre nom : Jean de la Croix, saint Jean de la Croix, le poète mystique, l'ami de Thérèse d'Ávila. Dans ces murs, entre deux cours, il écrivait des vers d'une beauté qui n'a pas pris une ride.
Tomás, l'ingénieur, celui qui ne croit qu'aux structures, reste un long moment immobile au milieu de la cour. « C'est étrange, dit-il enfin. On construit des pierres pour durer, et ce sont les mots d'un moine qui ont le mieux traversé le temps. » Toi, ami lecteur, tu sauras à quoi il pense. Il y a dans certains lieux une présence qui ne tient ni au marbre ni à la gloire, mais à ce qu'un homme y a ressenti, un soir, seul.
Le palais, la place et l'enfant de Gand
Nous redescendons vers le palais de Jabalquinto. Sa façade n'a rien de la rigueur Renaissance : elle est gothique flamboyant, hérissée de pointes de diamant, de colonnes torses et de blasons, une dentelle de pierre que les Benavides firent tailler au tournant du XVe et du XVIe siècle pour éblouir les passants. C'est le Baeza d'avant Vandelvira, celui qui croyait encore que la beauté devait crier. Juste à côté, la pierre s'apaise déjà, comme si la ville changeait d'époque en changeant de rue.
Hélène nous entraîne alors sur la Plaza del Pópulo, ce mouchoir de pierre que les gens d'ici appellent aussi la place des Lions. Elle s'arrête, et son regard s'éclaire de ce qu'elle était venue chercher jusqu'en Andalousie. « Voilà, dit-elle. Pensez à l'année 1500. À Gand, dans ma ville de brume et de canaux, naît un enfant qu'on baptise Charles. Il n'a pas encore de royaume. Seize ans plus tard, il sera roi d'Espagne, et ces terres de Jaén, ce soleil, ces oliviers, tout cela lui appartiendra sans qu'il ait jamais eu à les conquérir. » Elle marque un silence. « Pendant qu'on couvrait Baeza de pierre neuve, l'homme qui en était le maître lointain était né à deux mille kilomètres d'ici, sous une pluie fine, dans une ville où personne n'avait jamais vu d'olivier. »
C'est cela aussi, l'Espagne du XVIe siècle : un empire si vaste que son souverain pouvait être flamand, parler mal le castillan, et régner pourtant sur la Renaissance la plus espagnole qui soit. Baeza n'a jamais vu Charles Quint. Mais elle s'est faite belle sous son règne, comme on s'habille pour un invité qui ne viendra pas.
À la table de Juanito
Le soleil avait tourné, et nos estomacs avec lui. Lucía nous mène sous les arcades, dans une maison qui sert à manger depuis plus de soixante-dix ans. Juanito, c'est son nom, ouvert en 1953 par un jeune aubergiste, Juan Salcedo, et par sa femme Luisa, qui tenait les fourneaux et qui, dit-on encore ici, a inventé la moitié de ce qu'on y goûte aujourd'hui.
On nous installe près de la cuisine, et c'est tout le théâtre de la maison qui se joue sous nos yeux. D'abord l'odeur, celle de l'huile d'olive chauffée, l'or liquide de Jaén, qui ici n'est pas un condiment mais le cœur même de tout. On pose sur la nappe un ochío encore tiède, ce petit pain rond parfumé au pimentón et pétri à l'huile, dont la croûte craque sous les doigts avec un bruit sec et joyeux. Puis vient la pipirrana, cette salade froide de tomate, de poivron et de concombre en tout petits dés, noyée dans une huile si verte qu'elle en paraît sombre, fraîche et vive sur la langue quand la salle est encore tiède du jour.
« Goûte ça », me dit Lucía en poussant vers moi un plat de lomo de orza, ce filet de porc confit lentement et conservé dans l'huile, d'une tendreté qui n'a pas besoin de couteau. La viande fond, l'huile parfume, et dans le brouhaha des voix et le tintement des verres de vin espagnol, Hélène lève le sien. « À Charles de Gand, dit-elle en riant, qui n'a jamais su ce qu'il manquait. » Nous trinquons. Et pour finir, on apporte les virolos, ces douceurs de couvent héritées des sœurs d'autrefois, sucrées juste ce qu'il faut, qui laissent sur les lèvres un goût d'anis et de patience. Tu vois, il y a des villes qu'on comprend mieux une fourchette à la main.
Ce que racontent les lions
C'est Lucía, encore, qui nous conduit vers la fontaine. Au milieu de la place du Pópulo, quatre lions de pierre usés par les siècles portent sur leur dos une colonne, et tout en haut, une petite figure de femme au visage effacé par le temps.
Un vieil homme est assis là, sur le rebord de pierre, les mains croisées sur une canne. Rafael, nous dira-t-il, oléiculteur retraité, venu prendre le frais comme chaque soir. Il nous a entendus parler français et lève vers nous un regard malicieux. « Vous regardez la dame ? » Il désigne la statue du menton.
« On raconte, dit-il à voix plus basse, que ces lions et cette femme ne viennent pas d'ici. Qu'on les a arrachés aux ruines de Cástulo, la vieille cité ibère et romaine qui dormait non loin, dans la vallée. Et que cette femme de pierre, là-haut, serait Himilce. » Il laisse le nom flotter un instant. « La princesse de Cástulo. Celle qu'Hannibal, le grand Hannibal de Carthage, aurait épousée avant de partir franchir les Alpes avec ses éléphants. »
Hélène, l'historienne, sourit avec douceur, parce que c'est son métier de douter. « La tradition est belle, dit-elle. Vraie, elle, je n'en jurerais pas. On ne sait pas précisément quel visage portait Himilce, ni si cette statue la représente vraiment. Mais vois comme c'est juste : une ville qui a tant aimé la pierre finit par faire d'un bloc anonyme une princesse. » Lucía hausse les épaules, de ce geste des gens d'ici qui savent qu'une belle histoire vaut mieux qu'une certitude froide. « Peut-être. Mais quand j'étais petite, c'était Himilce. Et pour moi, elle le restera. »
Et toi, lecteur de l'ombre, de quel côté penches-tu ? Vers la rigueur de l'historienne, ou vers la mémoire de l'enfant du pays ? Baeza, elle, a tranché depuis longtemps. Elle a choisi la légende, parce qu'elle sait que les faits meublent les livres, mais que ce sont les histoires qui gardent les villes vivantes.
Avant de refermer la porte
Le soir tombe maintenant sur la Plaza de Santa María. La pierre, qui était miel à midi, devient cuivre, puis cendre. Les oliviers, au loin, se fondent dans une seule masse sombre, et la ville retrouve son silence de pensionnat endormi. Hélène a rangé ses carnets. Tomás regarde une dernière fois la cathédrale, cherchant encore ce défaut qu'il ne trouvera jamais. Lucía, elle, est déjà chez elle, puisqu'elle n'en est jamais partie.
Baeza ne cherche pas à t'éblouir. Elle attend, simplement, comme elle a attendu Vandelvira, comme elle a attendu un empereur qui n'est jamais venu. Elle t'apprend cette chose rare : que la beauté n'a pas toujours besoin d'être grande pour être entière. Qu'une petite ville de Jaén peut tenir, dans l'espace de trois places et de quelques ruelles, un siècle tout entier de pierre et de ferveur.
Catégorie : Patrimoine monumental · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et une véritable photographie libre de droits de la fontaine aux lions de Baeza. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.







