Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Ta chronique de voyage en Espagne sur Betanzos et son Camino Inglés, avec Fernán Pérez de Andrade "o Bóo" et les pèlerins anglais et flamands de saint Jacques (XIVe et XVe siècle), au temps où la vieille ville royale de Galice accueillait les marcheurs du Nord dans son hôpital, tandis qu'en Europe la guerre de Cent Ans (1337-1453) fermait les routes de France et jetait les pèlerins sur la mer.
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Betanzos, la ville-étape où les pèlerins du Nord débarquaient pour marcher vers Compostelle
Comment une petite ville royale de Galice est devenue le refuge des marcheurs d'Angleterre et de Flandre, sous le regard de pierre d'un ours et d'un sanglier
Tu connais ces villes qu'on traverse sans les voir, pressé d'arriver ailleurs. Betanzos est l'exact contraire. On y entre presque par mégarde, en descendant vers une boucle du fleuve, et l'on s'y arrête sans trop savoir pourquoi, retenu par une odeur de pain chaud et par le silence des ruelles en pente.
Ce matin, l'air sent la pierre mouillée et le charbon de bois. Les maisons se penchent les unes vers les autres au-dessus des pavés, leurs galeries de bois vitrées accrochant la première lumière. En contrebas, le Mandeo roule une eau brune et tranquille vers la mer toute proche. Il y a mille ans déjà, des hommes venus du Nord remontaient cette eau-là, le dos courbé par des semaines de navigation, pour poser enfin le pied sur la terre de saint Jacques.
Je ne suis pas seul. Nous sommes trois à monter vers la vieille ville, et chacun regarde Betanzos avec ses yeux à lui.
Eleanor marche en tête, carnet à la main. Elle a cinquante-deux ans, elle est médiéviste à Norwich, en Angleterre, et elle a passé la moitié de sa vie à suivre la trace des pèlerins anglais sur les routes maritimes de la Galice. Derrière elle, Henri lève le nez vers les charpentes. Quarante-quatre ans, ingénieur à Rouen, il ne regarde jamais une ville sans se demander comment elle tient debout. Et puis il y a Mariña, qui nous a rejoints à l'entrée du quartier. Quarante-neuf ans, née ici, sa famille tient une taberna dans la vieille ville depuis trois générations. C'est elle qui connaît les histoires qu'aucun livre ne raconte.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Cette ville minuscule a vu passer plus d'étrangers que bien des capitales.
La ville royale et la porte des marcheurs du Nord
Betanzos est née deux fois. Une première fois sous les Romains, qui l'appelaient Brigantium, nom que la voisine La Corogne lui dispute encore. Une seconde fois en 1219, quand le roi de León lui donna sa charte de ville royale et la fit descendre de sa colline pour s'installer au bord du fleuve, là où l'eau et la route se croisent.
"C'est tout le secret de l'endroit", dit Eleanor en s'arrêtant au milieu de la ruelle. "Une ville au fond d'une ria, assez à l'intérieur des terres pour être à l'abri des pirates, assez proche de la mer pour que les bateaux y arrivent. Pour un marcheur épuisé, c'était la première vraie halte après le débarquement."
Car Betanzos se tient sur ce qu'on appelle aujourd'hui le Camino Inglés, le Chemin anglais vers Compostelle. Le nom ne ment pas. Depuis le Moyen Âge, des voyageurs des îles Britanniques, de Flandre, de Normandie, de Scandinavie, prenaient la mer plutôt que la route. Ils débarquaient sur la côte galicienne, dans les ports du golfe Ártabro, puis gagnaient Saint-Jacques à pied en quelques jours.
"Et pourquoi la mer plutôt que la terre ?" demande Henri, qui déteste les mystères sans réponse technique.
Eleanor sourit. "À cause de la guerre. Entre 1337 et 1453, la France et l'Angleterre s'entre-déchirent dans ce qu'on appellera la guerre de Cent Ans. Traverser la France à pied devient dangereux, parfois impossible. Alors les pèlerins anglais montent sur des navires, avec la permission de leur couronne, et font le voyage en quelques jours de mer agitée plutôt qu'en plusieurs mois de routes coupées."
Elle feuillette son carnet. Le premier pèlerin connu sur cette route fut un Islandais, dès 1154. Un siècle plus tôt déjà, un Anglais, Godric de Finchale, avait fait le voyage. Mais c'est au creux de cette longue guerre que la route de mer devient un fleuve humain, et que Betanzos, avec son hôpital de pèlerins, devient un nom qu'on se répète dans les tavernes de Bristol et les quais de Flandre.
Je pose la main sur un mur de granit tiédi par le soleil. Je pense à ces hommes qui arrivaient ici après la traversée, le ventre encore noué par le roulis, et qui trouvaient enfin un toit, un bol de soupe, un lit de paille. Toi qui me lis, imagine leur soulagement. La mer derrière, Compostelle devant, et au milieu, cette petite ville qui sentait déjà le pain.
San Francisco, et le seigneur porté par un ours et un sanglier
Nous poussons la porte de l'église San Francisco, et la fraîcheur nous tombe dessus comme une main sur la nuque. Dehors, la lumière crue ; dedans, une pénombre de pierre, l'odeur de la cire froide, le bruit de nos pas qui se perd dans la nef gothique.
Au fond, posé contre un mur, il y a ce que Henri regarde déjà, bouche ouverte. Un tombeau de pierre. Mais pas un tombeau ordinaire. Le sarcophage ne repose pas sur un socle. Il repose sur le dos de deux bêtes sculptées grandeur nature, un ours et un sanglier, qui portent tout le poids du mort comme deux bêtes de somme figées pour l'éternité.
"Fernán Pérez de Andrade", murmure Mariña, comme on prononce un nom de famille. "On l'appelait o Bóo, le Bon. L'un des seigneurs les plus puissants de la Galice du XIVe siècle."
Sur les flancs du tombeau courent des scènes de chasse, des meutes de chiens, les écus armoriés de sa maison. À ses pieds de pierre, des lévriers veillent encore. Une inscription gravée porte la date de 1387 et rappelle que c'est lui qui finança la reconstruction de cette église, dans la seconde moitié du siècle.
"Un homme qui se fait porter par un ours et un sanglier pour l'éternité", dit Henri, "ce n'est pas de la modestie."
"Ce n'est pas de la modestie", confirme Eleanor. "C'est une déclaration. L'ours et le sanglier étaient les emblèmes des Andrade, les bêtes de la Galice sauvage, de l'intérieur des terres et des forêts. Ce seigneur a bâti des ponts, des églises, des hôpitaux sur la route des pèlerins. Il voulait qu'on s'en souvienne, et qu'on le sache puissant jusque dans la mort."
Je m'approche du visage de pierre. Le temps l'a usé, mais on devine encore la gravité des traits, l'épée au côté dont le pommeau, dit-on, porte le sceau de Salomon. Dans le silence, j'entends Mariña retenir son souffle. Pour elle, ce n'est pas un gisant de musée. C'est un morceau de sa famille élargie, de sa ville, un homme dont le nom revient encore dans les contes qu'on raconte le soir.
L'église des tailleurs et le saint à cheval
Un peu plus haut, sur une petite place, se dresse l'église de Santiago. Celle-ci n'a pas été bâtie par un seigneur, mais par une corporation : la guilde des tailleurs de la ville, au XVe siècle. Les gens de métier voulaient eux aussi leur part de pierre et d'éternité.
Au-dessus du portail, saint Jacques n'est pas en pèlerin, le bâton à la main, comme on le voit partout ailleurs. Ici, il est à cheval, l'épée haute, dans sa figure guerrière de Matamore. Henri lève les yeux, plisse le front.
"Pourquoi le saint des marcheurs en cavalier de guerre, ici, sur le chemin de la paix ?"
Eleanor hausse une épaule. "Parce qu'une ville de frontière maritime, qui a vu passer des flottes et des pillards, n'a pas seulement besoin d'un saint qui console. Elle veut un saint qui protège. Les pèlerins passaient le seuil de cette porte avant de reprendre la route, et ils levaient les yeux vers ce cavalier comme vers une promesse."
Comme à La Corogne, dont je t'ai déjà raconté la Tour d'Hercule et les pèlerins venus du Nord, Betanzos vivait les yeux tournés vers la mer et vers ces étrangers qui montaient de ses quais. Les deux villes sont les deux visages d'une même histoire galicienne.
Nous restons un moment sur la place. Une cloche sonne quelque part, grave, et des hirondelles tournent au-dessus des toits. Toi, ami lecteur, tu l'aurais senti aussi : ce mélange de dévotion et de défi qui fait le caractère de cette terre.
La table de Mariña
Il est midi passé quand Mariña nous entraîne dans la taberna de sa famille, une salle basse aux poutres sombres, tout en bas de la vieille ville. Le bruit nous enveloppe aussitôt : des voix qui se répondent d'une table à l'autre, le choc des verres, le grésillement d'une poêle derrière le comptoir. Ça sent l'oignon qui dore et l'huile d'olive chaude.
"Aujourd'hui, vous ne partez pas sans ma tortilla", prévient-elle, et ce n'est pas une proposition.
La tortilla de Betanzos n'est pas une tortilla comme les autres. Ici, les pommes de terre cuisent longtemps, à feu doux, dans beaucoup d'huile, et les œufs à peine pris laissent le cœur presque coulant. Quand elle arrive sur la table, dorée dehors, Mariña la coupe et le centre s'écoule lentement sur l'assiette, crémeux, tremblant. La première bouchée est tiède, fondante, à la fois rustique et délicate. Henri, qui se croyait difficile, en reprend sans un mot.
Elle nous verse un vin blanc du pays de Betanzos, léger et vif, qui pique un peu la langue et nettoie la bouche entre deux bouchées. La chaleur de l'assiette monte dans mes paumes. Dehors, par la porte entrouverte, un rai de lumière coupe la salle en deux. Pour finir, Mariña apporte des filloas, ces fines crêpes galiciennes roulées et saupoudrées de sucre, souvenir de toutes les fêtes de son enfance.
"Les pèlerins mangeaient-ils comme nous ?" demande Eleanor, le verre à la main.
"Moins bien", rit Mariña. "Mais la soupe, le pain, le vin, oui. On ne laissait pas repartir un marcheur le ventre vide. C'était la règle, et personne n'y manquait."
Ce que raconte la Ponte do Porco
Le soir, Mariña nous raconte une histoire. Elle baisse un peu la voix, comme toutes les histoires qu'on tient de sa grand-mère.
"On raconte", commence-t-elle, "que sur la route qui monte vers Pontedeume, là où un vieux pont enjambe le Lambre, vivaient autrefois les seigneurs de la maison d'Andrade. Le vieux Nuno Freire avait une fille, Teresa, belle à faire taire les salles. Et un jeune serviteur, Roxin Roxal, à qui il avait un jour offert une dague d'argent."
Teresa et Roxin s'aimaient, bien sûr. Le père voulut marier sa fille à un autre, un seigneur nommé Henrique, et menaça de tuer le jeune homme si elle refusait. Un jour de chasse, au bord du fleuve, Henrique tira sur un sanglier. La bête blessée se jeta non pas sur les chiens, mais sur Teresa, et la tua. Le promis s'enfuit en sautant du pont. Et quelques jours plus tard, dit la légende, on retrouva le sanglier mort sur le pont, la dague d'argent de Roxin encore plantée dans son cou. Depuis, on l'appelle la Ponte do Porco, le Pont du Sanglier.
"C'est une belle histoire", dit doucement Eleanor, "et il faut la garder pour ce qu'elle est : une légende. Les Andrade ont vraiment existé, ils ont vraiment bâti des ponts sur cette route des pèlerins. Mais le sanglier à la dague, lui, appartient à la mémoire des veillées, pas aux archives. Et c'est très bien ainsi. Une terre a besoin de ses deux mémoires, celle qu'on prouve et celle qu'on raconte."
Mariña hoche la tête. Elle sait tout cela. Mais quand elle passe devant le vieux pont, dit-elle, elle ne peut s'empêcher de regarder les pierres, au cas où.
Ce qui reste au bord du fleuve
Le soir tombe sur Betanzos. La lumière devient rousse, les galeries de bois s'allument une à une, et le Mandeo, en bas, porte le reflet du ciel vers la mer où tant de bateaux sont entrés.
Je repense aux pèlerins du Nord, à ces Anglais, ces Flamands, ces Normands qui débarquaient ici le cœur plein de peur et d'espérance. Ils ne savaient presque rien de la Galice. Ils savaient seulement qu'au bout du chemin les attendait une tombe d'apôtre, et qu'avant elle, il y aurait cette ville au bord de l'eau pour les accueillir.
Toi qui me lis, peut-être as-tu toi aussi un lieu comme celui-ci, une halte sur ta propre route. Un endroit sans gloire où l'on s'arrête, où l'on mange, où l'on reprend des forces, et qui finit par compter plus que la destination. Betanzos est de ces villes-là. Elle n'a jamais été le but. Elle a été, pendant des siècles, le seuil.
"Boa viaxe", murmure Mariña en nous raccompagnant. Bon voyage. C'est ce qu'on disait aux marcheurs, depuis huit cents ans, sur le pas de cette porte.
Catégorie : Patrimoine monumental · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits de l'église San Francisco de Betanzos. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.






