Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Visiter Ciudad Rodrigo, en Espagne, c'est longer une muraille de pierre dorée au-dessus de l'Agueda, pousser la porte d'une cathédrale du XIIe siècle et poser la main sur la brèche par où le duc de Wellington entra une nuit de janvier 1812.
Ta chronique de voyage en Espagne sur Ciudad Rodrigo, avec le maréchal Ney et le duc de Wellington (XIXe siècle), au temps de la guerre d'indépendance espagnole, tandis qu'en France Napoléon lançait Masséna sur le Portugal et qu'en Angleterre on gravait déjà le nom de la cité sur le blason de Wellington (1810 à 1812).
Reçois nos articles tous les vendredis dans notre newsletter gratuite. Inscris-toi ici
Tu sais, il y a des villes qui ne se visitent pas, qui se montent, comme on monte la garde. Ciudad Rodrigo est de celles-là. Elle se tient à vingt-cinq kilomètres de la frontière portugaise, posée sur un repli de terrain au-dessus de la rivière Agueda, et sa muraille de granit a la couleur du pain quand le soleil baisse. De loin, on dirait une couronne de pierre oubliée dans le froment de Castille.
Je suis arrivé par le vieux pont, à l'heure où les hirondelles rasent l'eau. Trois voyageurs m'accompagnaient, et nous avons levé la tête ensemble vers les créneaux. Personne n'a parlé. Il y a des silences qui valent une préface.
Comme à Peñafiel, ce village castillan dont je t'ai déjà raconté les caves, j'allais retrouver ici la même vérité têtue : en Castille, la pierre ne décore pas, elle défend.
Trois pas sur les remparts
Mathilde marchait devant. Historienne française, elle travaille sur les campagnes napoléoniennes en Espagne, et elle avait, ce jour-là, le regard de quelqu'un qui arrive enfin sur le lieu d'un livre longtemps écrit de loin. « C'est plus petit que je ne l'imaginais, » m'a-t-elle dit, « et c'est pour ça que c'est terrible. Tout s'est joué sur quelques centaines de mètres de courtine. »
Edward la suivait, carnet à la main. Ingénieur anglais, passionné d'histoire militaire, il lit une fortification comme d'autres lisent une partition. Il passait la paume sur le parement, cherchait les reprises, les blocs plus clairs. « Regarde, » m'a-t-il lancé, « ici la muraille médiévale, et là, par-dessus, le bastion. Deux époques, deux peurs. »
Casilda fermait la marche, tranquille. Elle est d'ici, mirobrigense comme on dit, d'une famille qui garde la mémoire du farinato et des remparts. Elle ne prenait pas de notes. Elle n'en a pas besoin. « Nous, on ne dit pas que la ville a une histoire, » a-t-elle souri. « On dit que la ville est son histoire. »
Le vent sentait le foin chaud et la pierre. Quelque part, une cloche a sonné les heures sans se presser.
Mirobriga, ou le nom avant le nom
Avant d'être Ciudad Rodrigo, cette colline fut celte. On l'appelait Mirobriga. Puis Rome vint, la rebaptisa Augustobriga, et laissa trois colonnes dressées qui, bien plus tard, au Moyen Âge, deviendraient l'emblème de la cité. Toi qui me lis, retiens cette image : une ville qui a choisi pour blason des pierres romaines dont elle avait oublié l'usage exact, mais pas la fierté.
Le nom que nous lui connaissons, la tradition le rattache au comte Rodrigo González Girón, chargé de repeupler la frontière. Mais c'est à la fin du XIIe siècle que tout se noue vraiment, sous le roi Ferdinand II, qui donne à la ville sa charte, ses murailles et un évêché. Une ville-frontière, un évêché, des remparts : l'Espagne médiévale savait déjà qu'ici, la foi et la défense monteraient la garde ensemble.
Nous avons poussé la porte de la cathédrale Santa María. Le gros oeuvre est roman, du XIIe siècle, et au XVIe c'est Rodrigo Gil de Hontañón, l'un des grands maîtres d'oeuvre de la Castille, qui vint y reprendre la pierre. La lumière entrait de biais, et Mathilde s'est arrêtée net devant une dalle du sol. « Un évêque, » a-t-elle lu. Elle ne savait pas encore quelle histoire dormait sous ses pieds. Nous y reviendrons.
Au point le plus haut, au-dessus de l'Agueda, le château. Le roi Enrique II l'a fait bâtir en 1372, un donjon trapu qui veille sur la rivière. Aujourd'hui, on y dort : c'est un Parador, et l'on prend le petit-déjeuner là où des sentinelles comptaient jadis les feux ennemis. Edward est resté longtemps à mesurer du regard l'épaisseur des murs. « Six siècles, » a-t-il dit. « Et ils ont servi pour de bon, deux fois, à trente mois d'intervalle. »
1810 : quand la France entra par le sud
C'est là que l'histoire se resserre. Au printemps 1810, l'Europe brûle. Napoléon veut le Portugal, et pour l'atteindre il lui faut d'abord ce verrou de pierre. Il envoie le maréchal Michel Ney, celui qu'on appelait le brave des braves, mettre le siège devant Ciudad Rodrigo.
La ville tient. Son gouverneur, le maréchal de camp Andrés Pérez de Herrasti, refuse de rendre les clés. Vingt-quatre jours durant, les batteries françaises crachent sur les remparts, et les habitants comblent les brèches la nuit avec ce qu'ils trouvent. Mathilde racontait, et sa voix avait changé : « Ils savaient que personne ne viendrait. Wellington était de l'autre côté, il regardait et il ne bougeait pas. Il laissait la ville gagner du temps. »
Le 9 juillet 1810, Ciudad Rodrigo tombe. La garnison espagnole sort, vaincue mais debout. Et pourtant, dans la défaite, une victoire discrète : ces vingt-quatre jours ont retardé d'environ un mois l'invasion du Portugal par le maréchal Masséna. Un mois, en guerre, c'est parfois un pays sauvé. Derrière les montagnes, on creusait justement les lignes qui allaient arrêter la France.
« Tu vois, » m'a dit Edward, « une ville peut perdre un siège et changer une campagne. » Il avait raison, et c'est bien pour cela que l'on grave encore ces dates sur les pierres plutôt que dans les seuls livres.
1812 : la nuit où Wellington reprit la ville
Un an et demi plus tard, le vent a tourné. Arthur Wellesley, le futur duc de Wellington, revient, et cette fois il ne regarde plus. Dans les premiers jours de janvier 1812, en plein hiver castillan, il met le siège à son tour. Le froid mord, la terre gelée résiste à la pioche, mais les canons ouvrent deux brèches dans la muraille.
La nuit du 19 au 20 janvier 1812, l'assaut est donné. La Light Division, l'infanterie légère britannique, s'élance sur la plus petite des deux brèches. À sa tête, le major-général Robert Craufurd, un officier que ses hommes craignaient et aimaient. Il tombe, frappé sur le talus, et meurt de ses blessures. Près de lui périt aussi le major-général Henry Mackinnon. La ville est prise d'assaut, violemment, à l'anglaise et à la portugaise car les régiments lusitaniens étaient de la fête.
Casilda s'est tue un instant, puis : « Ma grand-mère disait qu'après une prise d'assaut, une ville met une génération à se taire. » Pour ce fait d'armes, l'Espagne accorde à Wellington le titre de Duque de Ciudad Rodrigo. Un Anglais, duc d'une ville castillane : la frontière avait décidément le goût des destins croisés.
Je me suis arrêté sur la brèche, enfin réparée depuis longtemps. On marche dessus sans y penser. Toi, ami lecteur, si tu viens un jour, pose la main sur ce pan de muraille un peu plus clair que le reste. C'est de la pierre d'après. De la pierre de cicatrice.
Le farinato, la table des farinatos
À midi, nous avons fui l'histoire par la seule porte qui ne trompe pas : la table. On ne quitte pas Ciudad Rodrigo sans goûter le farinato. C'est la saucisse d'ici, si emblématique que les habitants eux-mêmes se laissent appeler farinatos avant même leur vrai nom de mirobrigenses.
Dans la salle basse d'une taverne aux murs blanchis, l'odeur nous a cueillis avant l'assiette : du pain, du saindoux fondu, l'anis et le paprika grillé sans jamais brûler. Le farinato est arrivé frit, doré, posé sur deux oeufs au plat dont le jaune tremblait encore. Casilda a montré le geste : on brise le jaune, on y trempe la saucisse, et le gras se marie au moelleux du pain intérieur. Sous la dent, c'est fondant et rustique à la fois, un plat de bergers qui réchauffait les longues marches d'hiver. Autrefois on l'appelait le chorizo des pauvres.
« C'est le cousin castillan de la farinheira, » ai-je glissé à Mathilde, « cette saucisse de farine que l'on fait de l'autre côté, au Portugal. » Elle a souri : « Même frontière, même faim, même pain. » Un verre de vin espagnol, charpenté, et la salle bruissait du choc des fourchettes. Il y a des repas qui expliquent un peuple mieux qu'un traité.
La légende de l'évêque revenu
C'est à table qu'un vieil homme s'est approché, un charcutier à la retraite que Casilda appelait don Teódulo. Il avait entendu que nous parlions de la cathédrale. « Vous avez vu la dalle de l'évêque ? » Mathilde a tressailli : sa dalle du matin.
Alors il a baissé la voix, comme on fait pour les légendes. On raconte qu'au XIVe siècle vivait ici un chanoine devenu évêque, un certain Pedro Díaz, qui mena, dit la légende, une vie peu sainte. Il mourut lentement. Son corps resta plusieurs jours sans sépulture. Et le jour de ses funérailles, alors qu'on allait le mettre en terre, il se redressa, vivant, affirmant que Dieu lui avait accordé quelques jours de plus pour expier ses fautes.
« On raconte, » a insisté don Teódulo, le doigt levé, « on ne jure de rien. » Mathilde, en bonne historienne, a souri : « Les légendes disent souvent ce que les archives taisent. La peur de mourir mal, ça, c'est bien du Moyen Âge. » Et c'est ainsi qu'il faut l'entendre, non comme un fait, mais comme un rêve de pierre que la ville se raconte encore.
La lumière d'après
Le soir est tombé lentement sur l'Agueda. Les remparts ont viré du blé au cuivre, puis au gris. Edward refermait son carnet. « Trois sièges en six siècles, et elle est toujours là, » a-t-il dit, presque pour lui.
Nous parlions des images aussi, de ce qu'il reste quand on n'a pas de tableau d'époque. Mathilde l'a dit simplement : aucune peinture fidèle de la brèche de 1812 n'existe, et les reconstitutions que l'on en fait aujourd'hui, même avec l'aide de l'intelligence artificielle, ne sont que des hypothèses visuelles, jamais des preuves. « L'honnêteté, » a-t-elle ajouté, « c'est de le dire. »
Casilda regardait sa ville s'éteindre. « Elle a été française un été, anglaise une nuit, et castillane tout le reste du temps, » a-t-elle murmuré. « C'est ça, une frontière. Ça change de mains, mais pas d'âme. »
Et toi, lecteur de l'ombre, quand tu longeras ces murailles, demande-toi ce que tu défendrais, toi, vingt-quatre jours durant, sans espoir de secours.
Catégorie : Grandes batailles · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.
Si ces récits te touchent, soutenir ce travail te coûtera moins qu'un café et un verre de vin espagnol. Pour 5€ par mois, tu ne te contentes pas de soutenir un auteur indépendant : tu rejoins une communauté, celle des Ibérophiles actifs, et tu participes, chaque mois, à la naissance d'un récit. Tu votes pour l'histoire qui t'intéresse et que tu veux voir écrite. Si ton choix l'emporte, ton nom rejoint le Hall des Co-auteurs, visible de tous, et tu entres automatiquement dans le Grand Prix annuel, avec à la clé 5 jours offerts à Setúbal. Un texte que tu pourras raconter et débattre lors de tes dîners, avec tes amis et tous ceux avec qui tu partages ton amour pour le Portugal et l'Espagne, un texte qui aidera d'autres Ibérophiles à mieux découvrir ces terres. Chaque mois, ta voix compte à nouveau, et fait grandir un peu plus cette communauté vivante et participative.
Et tant que tu es membre, la Bibliothèque entière t'est ouverte : 14 ebooks déjà écrits, pour une valeur totale de 138,60€, inclus dans ton abonnement.
Si un jour tu pars, aucun ebook ne disparaît vraiment : tu pourras toujours les racheter à l'unité, pour 9,90€ chacun.
Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.







