Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage en Portugal sur le Curral das Freiras, avec les clarisses de Santa Clara et le corsaire Bertrand de Montluc (XVIe siècle), au temps où les flottes de course écumaient l'Atlantique, tandis qu'en France les guerres de Religion ensanglantaient le royaume de Charles IX depuis 1562.

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Le Curral das Freiras, le vallon où les clarisses ont fui les canons français

Comment un enclos de montagne perdu au cœur de Madère est devenu, dans la mémoire des hommes, le refuge des religieuses de Funchal.

Tu sais, il y a des lieux qui se méritent. On ne tombe pas sur le Curral das Freiras par hasard, au détour d'une promenade. Il faut monter, tourner, grimper encore, jusqu'à ce que la route s'enfonce dans un tunnel noir percé sous la montagne. Et puis, d'un coup, la lumière revient et le vallon s'ouvre sous toi comme une main géante refermée sur quelques maisons blanches. Des parois verticales montent de toutes parts, couvertes de châtaigniers et de terrasses accrochées à la pente. Au fond, minuscule, un village. La première sensation, c'est le vertige. La seconde, c'est le silence.

Ce matin-là, j'avais garé la voiture au belvédère d'Eira do Serrado, là où l'on surplombe tout le cirque. Le vent sifflait entre les pins, chargé d'odeur de résine et de terre mouillée. On dit que cet enclos fut longtemps l'un des endroits les plus isolés de toute l'île, un bout du monde que l'on n'atteignait qu'au prix d'un sentier à flanc de précipice. Et c'est précisément cette inaccessibilité qui lui a valu sa légende.

Comme à Funchal, la capitale du sucre dont je t'ai déjà raconté l'opulence et les tableaux flamands, tout commence ici par la richesse d'un couvent et la peur d'une flotte ennemie. Mais cette fois, l'histoire se cache dans la montagne. Suis-moi. Il faut descendre dans le vallon pour comprendre pourquoi on l'appelle encore aujourd'hui l'enclos des nonnes.

Les premiers pas dans le cirque des montagnes

Nous n'étions pas seuls à descendre vers le village. Hélène avait fait le voyage depuis la France. Historienne des guerres de Religion, elle passe ses journées dans les archives du Sud-Ouest, penchée sur les papiers de la famille de Monluc, ces capitaines gascons dont les fils couraient les mers. Elle regardait le cirque avec l'œil de quelqu'un qui cherche, derrière le décor, la trace d'un fait vérifiable.

Bram, lui, venait du plat pays, de Belgique, et c'est le contraire qui le fascinait. Ingénieur, spécialiste des ouvrages de montagne, il ne quittait pas des yeux la cicatrice claire du tunnel ouvert en 2004 et les lacets de l'ancienne route, abandonnés plus bas. « Avant ce trou dans la roche », m'a-t-il dit en montrant la paroi, « les gens d'ici descendaient par un sentier où un faux pas te coûtait la vie. Imagine une procession, un cercueil, une mariée, tout passait par là. »

Et puis il y avait Idalina. Idalina est du Curral même, petite-fille de ramasseurs de châtaignes. Elle connaît chaque châtaignier du versant comme on connaît les membres de sa famille. « Mon grand-père disait que la montagne nous avait protégés de tout », m'a-t-elle glissé en nouant son foulard contre le vent. « Des pirates, des rois, du monde entier. Ici, on était à l'abri, parce qu'on était difficiles à atteindre. »

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Dans une île aussi exposée que Madère, posée seule au milieu de l'Atlantique sur la route des galions, un vallon fermé par des murailles de roche n'était pas une prison. C'était un coffre-fort.

Le cirque du Curral das Freiras vu de haut, parois verticales couvertes de châtaigniers et de terrasses, village blanc minuscule au fond du vallon, lumière du matin, brume légère

Un couvent, une vallée, et des sœurs propriétaires

Pour comprendre le nom du lieu, il faut d'abord oublier les pirates et remonter plus haut dans le temps. Les premières maisons de l'enclos sortent de terre à la fin du XVe siècle, bâties par des bergers et par des esclaves affranchis ou enfuis, les seuls assez téméraires pour s'installer dans un creux aussi difficile d'accès. On appelait alors l'endroit tout simplement le Curral, l'enclos, ou le Curral da Serra, l'enclos de la montagne, parce qu'on y menait paître les bêtes.

Puis les terres changent de main. Vers 1480, elles passent entre celles de João Gonçalves da Câmara, fils du découvreur de l'île, Zarco. Et cet homme fait un geste qui va tout décider : il donne le vallon au couvent de Santa Clara de Funchal, au nom de ses deux filles entrées en religion. À la fin du XVe siècle, les clarisses sont donc propriétaires de l'enclos tout entier.

« C'est là que le nom bascule », m'a expliqué Hélène, accroupie près d'un muret, comme si elle lisait le paysage. « L'enclos de la montagne devient l'enclos des nonnes. Curral das Freiras. Et mesure bien la chose : on parle de religieuses cloîtrées, qui ne sortent jamais de leur couvent, mais qui possèdent, de l'autre côté des crêtes, une vallée entière qu'elles ne verront peut-être jamais de leurs yeux. »

Ces femmes n'étaient pas de simples priantes. Le couvent de Santa Clara comptait parmi les grands propriétaires de Madère. Ses sœurs tenaient des vignes, finançaient des navires qui portaient leur vin jusqu'au Brésil. Derrière la clôture et le silence, il y avait un domaine, une puissance. Et cette puissance, un jour d'automne, allait avoir besoin d'un refuge.

Petite église blanche du village de Curral das Freiras entourée de maisons basses au fond du vallon, versants en terrasses couverts de châtaigniers, ciel clair

L'automne 1566, quand la France vint brûler Funchal

En septembre 1566, une flotte sort de Bordeaux. À sa tête, un gentilhomme de la cour de Charles IX, Bertrand de Montluc, deuxième fils du maréchal Blaise de Monluc, ce vieux soldat gascon qui avait passé sa vie les armes à la main. Douze cents hommes, trois grands navires, huit bâtiments d'appui. Officiellement, ils cinglent vers les Indes. En réalité, ils ont faim de butin, et Madère, grasse de sucre et de vin, tend sa gorge à la course.

La flotte pille d'abord Porto Santo, l'île voisine, puis mouille devant la plage de Formosa. Huit cents hommes débarquent et marchent sur Funchal en trois colonnes. Le gouverneur, étrangement, ne bouge pas. Un petit fort tente bien de tenir le pont de São Paulo, mais ses quelques pièces sont vite balayées. Sur la route de la Carreira, une poignée de franciscains se dresse en travers du chemin. On les fauche sans un regard. Puis la ville, mal défendue par la terre, s'ouvre comme un fruit mûr.

« Et là, c'est quinze jours », a dit Hélène, et sa voix avait baissé. « Quinze jours de sac. Les archives madériennes le confirment : la ville fut pillée méthodiquement, maison après maison, église après église. Après quoi, il ne restait presque rien. » Bram écoutait, les mâchoires serrées. Idalina avait croisé les bras, comme si le froid de cette histoire montait jusqu'à nous.

Toi, ami lecteur, imagine la scène du point de vue des religieuses. Le couvent de Santa Clara, avec ses ors, ses reliques, ses jeunes filles de bonne famille, se trouve au cœur de la ville livrée aux pillards. Où fuir, quand on est sœur cloîtrée et que l'ennemi est déjà dans les rues ? La mémoire de l'île a gardé une réponse. Et cette réponse porte un nom : le Curral.

Curral das Freiras valley seen from the Eira do Serrado viewpoint, Madeira, Portugal, deep valley surrounded by mountain peaks

La légende des sœurs cachées dans la montagne

C'est au moment du repas, redescendus au village, qu'on nous a raconté le reste. Une petite tasca sans enseigne, deux tables de bois, un feu de braises dans l'âtre. Le patron, un homme sec aux mains larges qui s'appelait Abílio, est venu s'asseoir avec nous le temps d'un verre, et quand Idalina lui a demandé de dire la légende, ses yeux se sont allumés.

« On raconte que », a-t-il commencé, et toute la table s'est tue, « quand les Français ont mis le feu à Funchal, les sœurs de Santa Clara ont pris la montagne. Elles ont marché toute une nuit par le sentier, avec ce qu'elles pouvaient porter, les vases sacrés, l'argenterie, les plus jeunes novices. Et elles sont venues se cacher ici, dans leur vallon, derrière les murailles de roche, là où aucun pillard ne penserait à monter. On dit que c'est de cette fuite que le lieu tient son nom. L'enclos des nonnes. »

Le feu crépitait. Dehors, le vent descendait du cirque. J'ai regardé Hélène. Elle souriait, de ce sourire doux qu'ont les historiens quand ils ne veulent pas briser le charme, mais ne peuvent pas mentir. « C'est une très belle histoire », a-t-elle dit à voix basse. « Et il est tout à fait possible que des religieuses, ou leurs biens, aient trouvé refuge ici en 1566. Mais les documents montrent que le couvent possédait déjà ce vallon depuis la fin du XVe siècle, presque un siècle avant le raid. Le nom, selon plusieurs sources, existait sans doute avant les Français. »

Abílio a haussé les épaules, malicieux. « Les papiers disent ce qu'ils disent. La vallée, elle, se souvient autrement. » Et toi, lecteur de l'ombre, de quel côté penches-tu ? Vers l'archive qui corrige, ou vers la mémoire qui console ? Souvent, la vérité d'un lieu se tient exactement dans cet écart.

Le repas qui a le goût de la châtaigne

La patronne a posé au centre de la table une soupe fumante, épaisse, couleur de terre dorée. De la sopa de castanha, la soupe de châtaignes, celle qui a fait la réputation du vallon. La cuillère s'enfonçait dans un velouté crémeux, à peine relevé d'herbes du jardin, et la vapeur montait vers les poutres noircies en portant une odeur sucrée, presque boisée. La première gorgée réchauffait des pieds à la nuque.

Bol de sopa de castanha, la soupe de châtaignes crémeuse et dorée du Curral das Freiras, à Madère

Car ici, la châtaigne est reine. Les versants que tu vois partout, ce sont des châtaigneraies, et chaque automne le village célèbre sa grande Festa da Castanha, cette fête de la châtaigne née en 1983 et jamais interrompue depuis. Idalina riait en nous resservant. « Chez nous, on fait tout avec la castanha. La soupe, le gâteau, la liqueur. Mon grand-père disait qu'on était un peuple né d'un arbre. »

Et de fait, on a terminé par une part de bolo de castanha, ce gâteau de châtaignes dense et moelleux, tiède encore, qui laissait sur la langue une douceur de miel et de farine brune. Pour l'accompagner, Abílio a versé une poncha, cette boisson madérienne d'eau-de-vie de canne, de miel et de citron, qui descend doucement et remonte à la tête tout aussi doucement. Le verre tiède dans la main, le feu devant soi, la montagne dehors. « Ça », a dit Bram, « c'est de la géographie qu'on boit. »

Tu vois, c'est ça que je cherche dans ces voyages. Pas seulement une légende sur une pierre, mais le fil vivant qui relie une sœur en fuite au XVIe siècle à ce bol de soupe fumante posé devant toi aujourd'hui. Dans le Curral, ce fil a le goût de la châtaigne.

Le vallon qui a cessé d'être une île dans l'île

L'après-midi, Bram a voulu voir de près l'ancienne route. Nous sommes remontés vers les lacets abandonnés, cette vieille voie taillée dans la falaise qui, pendant des siècles, fut le seul lien du vallon avec le reste de Madère. Elle fait peur encore aujourd'hui, suspendue au-dessus du vide, mangée par la végétation.

« Pendant des générations », expliquait Bram à Idalina, « vivre ici, c'était vivre loin de tout. Le médecin, le marché, l'église de la paroisse voisine, tout se gagnait au prix d'une marche dangereuse. » Idalina hochait la tête. « Ma grand-mère montait à Funchal à pied pour vendre ses châtaignes et ses cerises. Une journée pour descendre, une journée pour remonter. Le tunnel de 2004 a tout changé. En quelques minutes, on est en bas. » Elle a eu un silence. « On a gagné le confort. On a peut-être perdu un peu de l'abri. »

C'est le paradoxe de ces lieux fermés. Leur isolement les a d'abord protégés, puis punis, avant que la modernité ne les ouvre. Le même sentier qui sauvait les sœurs des pirates enfermait aussi leurs descendants loin du monde.

Le silence qui reste

La lumière déclinait quand nous avons quitté le vallon par le tunnel. Un instant d'obscurité, le grondement sourd sous la roche, puis la sortie et, dans le rétroviseur, le cirque qui se refermait déjà sur ses ombres bleues. Les parois viraient au violet, les premières lumières du village s'allumaient tout en bas, fragiles comme des braises.

Je pensais à ce qu'avait dit Idalina. On était à l'abri, parce qu'on était difficiles à atteindre. Combien de lieux, autour de nous, doivent leur âme à leur seule difficulté d'accès ? Combien de légendes sont nées d'une peur très réelle, un automne, quand des voiles ennemies pointaient à l'horizon ?

Toi qui me lis, la prochaine fois que tu traverseras Madère, ne te contente pas de la côte et de ses hôtels. Prends la route qui monte, passe le tunnel, et descends dans l'enclos des nonnes. Et demande-toi, devant ces murailles de roche, si tu y aurais cru, toi aussi, à la nuit où les sœurs sont montées se cacher.

Catégorie : Civilisations  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Villages

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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

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